SUR LA RETRAITE ET LA CONFESSION ANNUELLE
Les Sœurs doivent entreprendre leurs exercices [de la retraite], moins pour jouir de la douceur spirituelle que pour se confondre des fautes et négligences passées, et reprendre nouvelle force pour avancer en la voie de Notre-Seigneur.
La veille [du jour] où elles devront entrer en solitude, elles penseront sérieusement à la faire comme pour la dernière fois. Entre tous les avis propres aux filles, celui de faire les exercices sans aucun empressement ni effort d'esprit est un des plus utiles. Qu'elles se préparent donc avec grande paix et tranquillité, pour recevoir les lumières et les mouvements de Dieu et entendre ce qu'il veut d'elles, car de cela dépend tout leur bonheur et non des efforts d'esprit.
Je ne dis point qu'il ne faille travailler, mais simplement et tranquillement. Il ne se faut pas tant mettre en peine de se défaire de toutes ses imperfections, qu'à acquérir et établir en son
cœur les solides vertus, la profonde humilité, le respect à la présence de Dieu, etc.
Il ne faut pas, pour les confessions, se mettre beaucoup en peine, mais s'examiner tout doucement, après avoir invoqué Dieu et lui avoir demandé sa grâce. Pour moi, je garde toujours la méthode de notre Bienheureux Père : C'est de voir comment je me suis comportée envers Dieuy envers moi-même et envers le prochain. Premièrement, envers Dieu : je m'examine sur les vœux et les exercices spirituels, puis sur l'Office; car cela regarde principalement Dieu. Secondement, envers moi-même : sur mes impatiences et manquements de condescendance, car c'est moi qui fais cela; comme aussi sur le peu de soumission que j'ai eu à la divine Providence, lorsqu'elle ordonne ou permet des événements qui sont contraires à mes inclinations, ou propre jugement. Troisièmement, envers le prochain : si je ne l'ai pas bien servi et soulagé, le pouvant et devant faire, comme encore de ne l'avoir pas supporté en ses humeurs contraires aux miennes.
Pour bien se confesser, il ne faut que mettre sa conscience devant Dieu, avec humilité, sincérité, et avec un ferme propos de s'amender, et avec la contrition de ses péchés; alors notre conscience se présente devant nous, comme un livre, pour nous faire voir tout ce que nous avons fait. Pour ce qui est de savoir si on a le cœur aigre contre quelqu'un, il faut prendre garde si on a la volonté de lui nuire ; car l'aigreur n'est pas de soi péché, bien que j'en sente mon cœur tout plein et mon sang tout ému de colère. [Si, malgré cela], je fais un acte de vertu à l'endroit de la personne, et si je vois que je suis marrie de quelque bien qui lui soit arrivé, ou du contentement de son mal, je ferai un acte contraire à mon sentiment et demeurerai en paix.
Mais je sais bien d'où viennent ces aigreurs : c'est que nous ne voulons pas mettre dans notre cœur l'amour du mépris et
du déshonneur; la moindre parole nous humilie; nos cœurs s'aigrissent, ce qui ne serait pas si nous aimions le mépris. Si nous étions des personnes droites et sincères, je veux dire aimant les vertus, et que nous ne soyons pas vaines et superbes, les fautes de fragilité involontaires ne nous feraient pas grand mal; car toutes les fautes que l'on fait par promptitude ne nuisent pas beaucoup, pourvu qu'on s'en humilie fidèlement.
Une autrefois la Sainte dit à des Sœurs qui allaient
en retraite ;
Mes Sœurs, cherchez Dieu en la simplicité de vos cœurs, avec l'humilité et la vérité, et non vous-mêmes, ni votre propre satisfaction, car c'est ainsi qu'il veut être cherché. Le Prophète disait : Faites bien et espérez en Dieu; de sorte, mes très-chères Sœurs, qu'il nous faut bien faire, pour pouvoir bien espérer, car il faut que ce point de bien faire et de rendre à Dieu nos obligations marche devant, autrement notre espérance est sans fondement; car Dieu, qui nous a bien faits sans nous, ne nous veut pas sauver sans nous. Tous les Saints et les âmes qui ont fait et qui font profession de perfection sont, certes, fort sérieux, parce qu'ils savent que Dieu veut être servi sérieusement; mais nous autres, chétives gens que nous sommes, nous nous jetons facilement dehors, et nous récréons en des bien petites choses, là où nous devrions voir la seule volonté de Dieu.
Oh! qu'une âme qui ferait bien cette entreprise de regarder et suivre en toutes choses cette divine volonté serait heureuse ! car elle jouirait d'une profonde paix en sa résignation, parce qu'en tout elle trouverait cette divine volonté et l'aimerait. Dieu nous en fasse la grâce. Amen.
(Fait «n 1634)
SUR LA FIDÉLITÉ A ACCOMPLIR LES RÉSOLUTIONS DE RETRAITE, ET SURTOUT A ÉVITER LES PLUS PETITES FAUTES VOLONTAIRES ! .
•Parlant de l'amour qu'on doit avoir pour son abjection, cette
sainte Mère nous dit :]
Voilà grands cas! qu'une personne soit la plus défaillante, la plus misérable du monde, si elle aime son abjection, l'humilité répare tout; mais, hélas! le plus souvent, nous voulons avoir ceci et cela; nous voulons avoir les grands sentiments, les choses relevées, et Dieu ne veut pas; ains, il permet que nous ayons une telle tentation, et veut que là-dedans nous aimions notre propre abjection.
Pour bien tirer le fruit de la solitude, il ne se faut pas contenter de faire et écrire de bonnes résolutions, mais il les faut lire deux ou trois fois le jour, et se tenir toujours prête de les pratiquer dans les rencontres; surtout il s'y faut préparer, allant au lieu où se font les mortifications et avertissements, lesquels nous devons recevoir sur-le-champ, avec humilité, et par après nous ne devons laisser réfléchir notre esprit sur cela, ni penser que c'est par aversion ; car bien souvent nous sommes causes de nos distractions et nous nous tentons nous-mêmes.
L'esprit de la Visitation est un esprit qui conduit à une haute perfection, laquelle ne s'acquiert que par la pratique des solides vertus.
On doit se récréer joyeusement et suavement la demi-heure que le Coutumier permet, mais nous ne devons pas nous laisser aller à une joie trop excessive qui pourrait dissiper l'esprit; il
1 La Sainte était en retraite , avec cinq on six Sœurs , quand elle fit cet E o tretien .
ne faut point confondre les temps ; c'est pourquoi il est mieux de ne pas faire des prières ni mortifications en ce temps-là [de la récréation]; mais, la demi-heure étant passée, l'on peut bien toutes ensemble saluer la Sainte-Vierge d'un Salve Regina ou autres prières, car ce n'est plus le temps de la récréation; comme aussi, le soir, on peut aller dire, toutes ensemble, les litanies de notre Bienheureux Père, en son Oratoire, après ladite demi-heure.
[Le dernier soir nous priâmes Sa Charité de nous donner le mot du guet y duquel nous nous souviendrions. Cette unique Mère nous répondit :] Certes, j'y ai déjà bien pensé sept ou huit fois, mais il ne m'est toujours rien tombé en l'esprit, sinon fidélité, mais une grande fidélité, mes Sœurs, à nos résolutions. Je sais que Dieu a donné à chacune assez de lumières pour connaître ses besoins, et je crois aussi que toutes ont fait les résolutions qu'elles ont connues, ou connaissaient déjà à peu près, avant la solitude, de ce qui lui est nécessaire. Il ne faut donc point tant de choses, mais seulement se bien mettre fidèlement à la pratique, aux rencontres de ce que nous nous sommes proposé ; mais il n'y faut pas être faiblement fidèles, mais fidèlement fidèles; car, ne pensez pas, mes Sœurs, qu'il soit aussi facile de les pratiquer comme de les penser. Oh! non, certes, ce serait se tromper; il les faut écrire et graver sur le parchemin de nos cœurs, et non sur du papier, où elles nous servent de peu, si nous n'avons cette fidélité; ce que je ne dis pas pour dire qu'il ne faille point les écrire; car, en cela, je laisse à chacune la liberté qui lui est donnée ; mais je dis qu'il s'en faut souvenir, au moins deux ou trois fois le jour, et les mettre en pratique; enfin, il faut combattre et se surmonter.
Je n'ai point encore trouvé es paroles de Notre-Seigneur que personne soit entré en paradis, en riant, folâtrant, et en suivant ses inclinations, ains tous y sont entrés par la porte étroite, et le Seigneur même n'y est pas entré autrement, et le
même Seigneur dit : Par tes paroles tu seras condamné, et par tes paroles tu seras justifié .
Je lisais aujourd'hui, dans saint Matthieu, que le chemin qui mène à perdition est fort large et spacieux, et beaucoup y marchent; mais celui qui conduit au ciel est fort étroit, et que peu de gens le suivent. Voyez-vous, mes chères Sœurs, Dieu nous a tirées de la lie du monde pour nous mettre en la religion qui est ce chemin étroit ; marchons-y donc soigneusement et fidèlement; car nul bien sans peines.
Mais vous dites qu'encore que l'on fait bien des résolutions, l'on ne laisse pas de retomber. Certes, ma chère Sœur, vous devez savoir que nous sommes d'une nature fragile ; et si faut-il souf" frir que nous en soyons; c'est pourquoi nous serons sujettes, jusqu'à la mort, à faire des fautes par promptitude et surprise, et c'est de celles-là que l'Ecriture dit que le Juste pèche sept fois le jour et se relève autant de fois; mais vous dites que quelquefois l'on en a bien la vue, et l'on s'y laisse aller. Oh î cela est bien gros, ma fille; mais, pourtant, que faire là, sinon de se profondément humilier et faire le moins que nous pourrons de telles fautes? Non, certes, il n'en faut point faire, s'il se peut, car ces fautes volontaires sont fort dangereuses, et une faite par vue est plus à craindre que cent autres faites sans y penser, parce que celles que nous faisons sans y penser, elles s'effacent aussi sans que nous y pensions ; car nous faisons bien des péchés véniels, dont nous n'avons pas toujours la vue. Mais Dieu est si bon! voyant que nous sommes tombées sans que nous le sachions, aussi nous fait-il relever sans que nous nous en apercevions, nous pardonnant, par un acte d'amour que nous ferons, ou de contrition, ou bien de charité et humilité, que nous exercerons à l'endroit de quelques Sœurs, ou en prenant de l'eau bénite. Mais une faute faite avec vue, volontairement, pour petite qu'elle soit, est plus désagréable à Dieu, et plus dangereuse pour notre âme, qu'une qui serait plus grosse
faite par surprise; et, certes, « il n'est pas possible, dit notre Bienheureux Père, qu'une âme puisse faire grand avancement, en nourrissant volontairement ces fautes-là, car elles nous empêchent de correspondre aux grâces de Dieu. »
Il ne nous faut jamais perdre courage, ains nous relever humblement; que si la faute mérite confession, accusons-nousen de bon cœur; et, si nous avons offensé le prochain, c'est-àdire nos Sœurs, faisons ce que le Coutumier ordonne; demandons-leur pardon ; c'est une coutume que je désire fort que l'on conserve soigneusement céans; et pour ce, je vous prie, mes Sœurs, d'emporter de vos solitudes l'affection à cette pratiquclà, car elle est bonne, humble, charitable et de bon exemple.
A Dieu, mes Sœurs, nous nous séparons de corps, mais non pas d'esprit; puis, nous devons toujours être unies par la trèssainte dilection. Je prie Dieu qu'il vous bénisse toutes. Je vous recommande encore \& fidélité. Et me croyez, mes Sœurs, faites trois ou quatre fois le jour l'examen sur vos résolutions; et pour conclusion, allez, mes filles, faites tout le bien que vous verrez, et évitez tout le mal que vous connaîtrez.
SLR LE PRINCIPAL FRLIT QUE DOIT PRODUIRE LA RETRAITE : FAIRE SES EXERCICES SPIRITUELS AVEC UNE PLUS GRANDE ATTENTION A DIEL .
Mon Dieu! que c'est une douce vie que celle de n'avoir à parler que de Dieu, et de se tenir auprès de lui! Nous devrions bien profiter de la grâce que la religion nous fait, de nous désigner certain temps, et nombre de jours, pendant lesquels nous n'avons à faire qu'à penser à cette souveraine Bonté et à nousmême.
Ce que vous devez principalement tâcher de remporter de votre retraite, mes chères filles, c'est de faire toutes vos actions, particulièrement vos exercices spirituels, avec une grand attention à Dieu, et de graver vivement dans vos esprits, qu'en quelque part que vous soyez, Dieu vous voit beaucoup mieux que je ne vois ma main, maintenant que je la regarde. Il voit et pénètre tout ce qui est au fond du cœur de la créature, jusqu'à la moindre pensée ; il la connaît beaucoup mieux qu'elle-même ne se saurait connaître. Si nous gravions bien ces vérités de la foi dans nos cœurs et nos esprits, cela nous aiderait grandement à bien faire nos actions, dans une grande crainte et rabaissement de nous-mème, devant cette haute Majesté.
Si quelqu'un, parlant à un grand seigneur, se tient trèsattentif pour le faire avec respect, à combien plus forte raison, quand nous parlons à Dieu, nous devons nous tenir dans une profonde révérence, particulièrement aux Offices divins, et quand nous faisons des prières vocales. Combien de fois les disons-nous de bouche, nos cœurs étant bien éloignés de ce que nous disons, surtout les Or émus, qui s'adressent tous, ou presque tous, au Père Eternel, auquel nous demandons des grâces et faveurs, par le mérite de son Fils ou l'intercession de la Sainte-Vierge. Comment disons-nous les Antiennes et les Hymnes, qui sont toutes si dignes, et surtout le Pater, Y Ave et le Credo, qui sont les prières les plus belles que nous puissions faire? Notre- Seigneur nous a commandé de dire le Pater , et nous a enseigné lui-même la manière de prier lorsqu'il dit à ses apôtres : Quand vous voudrez prier, entrez en votre cabinet, fermez la porte sur vous, et priez votre Père céleste dans le secret, et votre Père, qui vous voit, vous le saura bien rendre.
Cela vous montre comme nous devons nous retirer audedans de nos cœurs. En d'autres endroits il dit : Ne faites pas comme les hypocrites qui disent une multitude de prières de bouche, et leurs cœurs sont bien éloignés de moi; maïs retirez-
vous en votre cabinet, et voulant prier votive Père céleste, dites : Notre Père, qui êtes aux deux, etc.
Enfin, mes chères Sœurs, il faut faire une grande attention h porter une sainte révérence à cette Toute-Puissance présente, et surtout au commencement de nos prières et oraisons. C'est la finesse des finesses de se bien mettre en cette divine présence, et de bien approfondir cette vérité : que c'est à Dieu que nous parlons et qui nous voit. Enfin, mes chères filles, il faut faire comme ce bon chevalier qui, ne sachant pas où la mort le prendrait, l'attendait partout, afin qu'elle le trouvât toujours prêt. Voyez-vous, il faut l'attendre partout, et nous y bien disposer par une vive attention à cette toute-présence. 11 est raconté en tant de divers endroits de l'Ecriture Sainte, que Notre-Seigneur disait : Bienheureux le serviteur qui sera trouve veillant, quand le Maître viendra.
Et, en d'autres lieux : Veillez, car vous ne savez l'heure qu'il viendra; quelquefois, il viendra à l'heure du matin, d'autres fois, à l'heure du midi; ou bien à l'heure du soir.
Pour moi, je ne sais ce que veulent dire ces heures; mais je pense que c'est pour nous faire voir qu'il nous faut tenir prêtes partout, parce que nous ne savons pas l'heure qu'il faut mourir, mais seulement qu'il est certain qu'il faudra mourir.