‹ Œuvres diversesChapitre 13 sur 169 · XXV 11] NOTICE · texte numérisé non relu

XXV 11] NOTICE

quand M. de Rochemonteix lui avait versé un petit verre de cognac dans son café, il décrochait son sabre de bataille, et la grande cour retentissait de ses hurlements belliqueux, jusqu'au moment où, après avoir manœuvré d'un angle à Taulre sa compagnie imaginaire, il la rangeait en ligne et lui lançait un « Feu I v^ triomphal : il imitait alors le roulement des feux avec un tel succès, qu'une moitié du village accourait pour jouir du spectacle, et que les éperviers de maraude autour des pylônes se sauvaient en poussant des cris rauques. Il se montrait alors plein de reconnaissance pour son hôte et l'invitait à des diners somptueux dans sa maison. Là, il l'accablait de politesses, l'empâtait aimablement avec sa cuiller chaque fois qu'on servait l'un des nombreux plats sucrés de la cuisine turque, et le gavait libéralement dès qu'il le voyait hésiter à l'attaque d'un mets : « Hier soir » encore, il m'a collé de ses propres doigts, dans la bouche, » une boule d'oseille cuite d'une aigreur indéfinissable. » A force de vivre avec des fellahs, M. de Rochemonteix avait orientalisé son costume et ses habitudes ; il circulait par le village, les pieds nus dans des babouches rouges, vêtu d'un ample caleçon blanc et d'une longue chemise bleue, le tarbouche sur la tcte, et il n'endossait ses habits européens qu'à regret, pour les visites de cérémonie.

Cependant, le travail allait bon train. Trois au moins des cinq matelots qui composaient l'équipage de la dahabièh étaient toujours au temple, occupés à estamper. M. de Rochemonteix, après avoir tâtonné un moment, avait fini par employer exclusivement un gros papier gris, que l'on trouve à profusion dans tous les villages de la Haute-Egypte, et qui sert à l'emballage des caisses ou aux expéditions de café et

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d'épiceries. Il en couvrait les murs d'une chambre, agglutinait légèrement les parties chevauchantes des feuilles avec de Veau d'alun,etne craignait pas de superposer les couches pour donner plus de consistance à l'ensemble. Il obtenait ainsi de grands rectangles, de la longueur et de la hauteur d'une paroi, auxquels il conservait parfois leur étendue primitive, qu'il coupait le plus souvent en autant de bandes horizontales qu'il y avait de registres. Le tout était numéroté, catalogué, serré en caisse avec les indications nécessaires de provenance et de localité ; afin d'alléger les envois, la plupart des grandes figures furent découpées, mises a part et brûlées, après avoir été dessinées soigneusement lorsqu'il y avait lieu. Soir et matin, pendant dix mois, on entendit le bruit sourd des brosses qui frappaient sur le mur, et le chant monotone des matelots qui se tendaient les feuillets mouillés et les estampaient hardiment. Si habitués qu'ils se montrèrent bientôt à ce genre de travail, il fallait les tenir perpétuellement en haleine, pour éviter les négligences ou les maladresses. Certains murs étaient encore englués de fiente de chauve-souris ou pis encore : on devait les laver à l'eau chaude afin de les désinfecter et de les rendre lisibles. Ailleurs le relief des hiéroglyphes crevait le papier, ou le salpêtre sorti de la pierre le happait si fort, qu'on ne pouvait plus lever l'estampage sans en laisser la moitié sur l'original. Les matelots se souciaient peu de ces accidents, et ils n'y auraient jamais remédié si le maitre n'avait sans cesse été là pour stimuler leur zèle ; le moindre relâchement de surveillance entraînait des conséquences lamentables, et l'on reconnaît encore aisément, aux lacunes et aux défectuosités de tout genre, les moments pendant lesquels M. de Roche-

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