Le Petit Poucet et la Grande-Ourse. Paris
leuse, et puisque je me laisse aller au besoin de comparer, j'ajouterai que T&ne dont il est issu, marche avec deux files de sept grands chameaux, comme le petit bouvier à côté des sept bœufs, les septem triones;
2" Le jour même de sa naissance ainsi que Poucet, le Fils de Vâne s'en va, sinon piquer les bœufs, du moins faire paître les chèvres de sa mère ;
3* Comme Poucet, comme Hermès, qui volaient des bœufs, il vole des chèvres. Les Kababish ou chevriers du désert de Bayuda n'auraient pas mieux transformé la légende.
Les autres incidents rappellent, par un hasard assez curieux, le thème sur lequel Perrault a brodé son Petit Poucet, Mais la délivrance des frères et la mort de l'ogre n'est là qu'un des mille exploits de notre héros. Au Fils de l'âne les Nubiens aiment à faire l'hommage de toutes les actions merveilleuses, de tous les exploits contre les ennemis du genre humain, les ogres et les crocodiles, de quelque source que leur en vienne la mémoire.
Le conte n® III, que j'ai appelé Les voyages du Fils de Vâne, caractérise bien cette tendance. Le conteur y met d'abord en scène le héros d'une plaisanterie plus ou moins grossière, qu'il finit bientôt par identifier au Fils de l'âne, et il égrène sous ce patronage des aventures dont on n'entendra pas, sans quelque surprise, l'écho en Russie et dans les provinces de France. La plupart des aventures du Fils de Vâne sont, en effet, précisément celles où les paysans de Lorraine et de Bretagne ^ aiment à suivre Jean de l'Ours, La version occidentale contient les épisodes de la canne colossale, d'hommes à facultés extraordinaires, de la chasse, du repas volé par un être surnaturel et de la victoire du héros sur ce dernier, du puits, du trésor, de la fille, de l'aigle qui
1. Voir DOtammeQt les Co/ifes lorrains de M. Cosquin, et la Littérature orale de la Haute- Bretagne publiée par M. Paul Sébillot dans la collection des Littératures populaires, t. I, Paris, Maisonneuve; Tauteur a prodigué p. S5 les renseignements bibliographiques sur le motif de notre conte.
se nourrit de chair, groupés dans le môme ordre que par la version nubienne. Celle-ci les assaisonne de quelques détails intéressants qui flottent dans le folklore oriental. D'autre part, l'obstruction du Nil par le crocodile et l'exposition d'une vierge, la demande un peu incohérente du héros à la jeune fille, son sommeil, sont les débris d'autres légendes que nous retrouverons peut-être plus complètes. — Enfin, on peut remarquer en passant que le Fils de l'âne, comme tout bon Barbarin, retourne auprès de l'épouse qu'il a quittée sans avoir donné sa foi à des étrangères.
Le conte n^ IV m'a été dicté à Wadi Halfa par un marchand de dattes de Dongola. C'est la donnée du Chat botté, avec des détails de provenance arabe. C'est également celle du n® V, Le renard et le pauvre homme. Le récit, sous cette seconde forme, a été recueilli à Ibrim. Il a une couleur, et, je dois le dire, une lourdeur plus nubiennes. Les n®" IV et V reproduisent ensemble le fond de presque tous les épisodes du conte de Perrault. Le n^ V y joint une leçon de morale. Le renard qui, dans le folklore nubien, se présente comme lin ami ingénieux de l'humanité, est mal payé de retour par celui qu'il a comblé de bienfaits.
On trouvera le passage flétrissant l'ingratitude de l'homme envers le renard dans un apologue dont M. Reinisch a rapporté deux versions \ Tune saidokkia et l'autre dongolawia, où l'ingratitude de l'homme est mise en parallèle avec l'ingratitude du crocodile. Le n* VI, Vhomme et le crocodile, dégage le thème élémentaire de cette petite moralité qui revient souvent dans les veillées nubiennes. L'apologue est un genre fort goûté des Barbarins, bien qu'ils n'y paraissent pas inventeurs, comme il l'était des Anciens. C'est qu'avec sa forme brève et saisissante, il fait sur les esprits peu cultivés et de courte contention une impression que le raffiné moderne reçoit affaiblie ; il éveille en eux les premières jouis-