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HÉRODOTE, II

empruntées surtout au culte des défunts, et au souvenir des démembrements et des renaissances périodiques de l'astre nocturne. Le temple devenait la maison mortuaire et le sépulcre du dieu local qu'on identifiait à Osiris, le plus national des dieux-momies. On y jouait un mystère complexe \ sorte de drame cosmogonique, où toute la magie des actes et des formules était mise en œuvre pour écarter les puissances ennemies et assurer la divine résurrection.

A un instant déterminé, le mal étant vaincu, le mort revenait à la vie. Dans chaque temple, son premier mouvement avait été noté avec soin. Une chapelle spéciale servait de dépôt à un groupe qui fixait la scène, l'attitude des comparses et le geste d'Osiris revivifié". A Thèbes, il portait la main à sa tête, ailleurs il se retournait sur le lit funèbre maintenant son berceau; à Busiris, « sa patrie», presque partout, il manifestait son aptitude génésiaque*. Pendant que les prêtres faisaient les purifications et proféraient des actions de grâce en élevant leur pensée au-dessus des symboles matériels du drame divin, dans les carrefours, le populaire célébrait l'heureux événement, avec la grosse gaieté de l'Égyptien, pourchassant les animaux qui lui rappelaient Typhon *, interprétant à sa manière les énergies et les revanches du dieu. C'est surtout pendant les Pamylies, anniversaires de la naissance d'Osiris, vers le début de la crue, que l'emblème de la puissance fécondatrice prenait sa place dans les réjouissances foraines*. « Les Égyptiens célèbrent

1. Mariette, Denderah, t. IV, Chambres des terrasses ; H. Brugsch, Le mystère d'Osiris, dans la Zeitschrift fur âgypt. Sprache, 1881, p. 77 et sqq. ; LoRET, Les /êtes d'Osiris au mois de Choiak^ dans le Recueil de Tracaux, vol. III et sqq. ; Plutarque, de Iside et Osiride, 39, 49, 52 (rites pratiqués aux environs d'Alexandrie). — 2. Mariette, l. l., t. IV, 68-72, 88-90. — 3. Plutarque, l. l.» 51. — 4. Plutarque, L 2., 30. — 5. Sur les rapports du phallus avec le culte d'Osiris considéré comme le dieu de l'inondation et aussi de toute humidité qui donne et entretient la vie, cf. dans Plutarque, l. ^, 12, 18. 36, 38, 39, et dans Maspbro, Contes égyptiens, p. 14, le sacrifice de Bitau, antique dieu (î) osiriaque, héros du Conte des Deuas- Frères.

» une autre fête de Bacchus (Osiris) . . . qui est presque toute » semblable à celle des Grecs. En lieu d'un phalle, ils ont » inventé d'autres images grandes environ d'une coudée et » meues par moyen de nerfs. Femmes les portent par les » bourgs et les villages, en leur mouvant le membre viril » qui est bien grand comme tout le corps, et au devant » marche un ménétrier qu'elles suivent en chantant Bac- » chus. Pourquoi lesdites images ont si fort membre et ne » se remuent que de là ? De ce est maintenu un propos bien » saint \ » Aujourd'hui des pitres, parfois des nègres, ou des nains, vraies incarnations de Bes *, qui amusent les fellahs, ont conservé le bonnet des bouffons antiques et les attributs propres aux marionnettes des Paniylies ; ils se transmettent de génération en génération des farces qui ont remonté le Nil et fourni des motifs à la verve nubienne.

On remarquera que Monsieur de l'Ane (viii) et SmE du TAUREAU (ix) débutent et finissent de même. De plus, le premier épisode du n*' ix, forme la donnée principale d'une plaisanterie des plus réalistes recueillie par M. L. Reinisch*, dont un trait sert aussi de conclusion au n^ x. Si on grossissait la collection des récits populaires de ce pays, on verrait se multiplier les variantes d un môme sujet, et les person-

1. HÉRODOTE, II, 48, traduction de Pierrb Saliat. —2. Bes est un dieu importé du Soudan, Hercule ou Bacchus des Chamites. Nain difforme, brandissant un sabre, la tête garnie de plumes ou de palmes comme les héros Gallas et Dankalis, il rappelle le lion par quelques traits du visage, et, pour plus d'illusion, s'affuble d'une peau de cet animal dont la queue pend énorme entre ses jambes tortes. Il provoque le rire plus que la terreur. Lors de la naissance d'un dieu, il chassait hors du temple les malignes influences; dans les demeures humaines, les bouffons qui le copiaient, écartaient le souci superstitieux et protégeaient, par les éclats de rire de l'assistance, le berceau des nouveau-nés. Pour les prêtres, il symbolisa, principalement aux basses époques, l'action encore imparfaite des forces qui amènent les renaissances ; le peuple en fit le génie de ces danses burlesques et de cette mimique bestiale où excellent les Nègres. Dans la farce, les genres inspirés par Bes et le dieu phallique se sont unis étroitement. — 3. Von Ibn Dschauha \\9c>' Cj)) * ^^^^ Nuba-Sprache, 1. 1, p. 236.

nages les plus divers se prêter réciproquement leurs aventures. Ceci nous initie au procédé employé par les conteurs de Nubie et d'ailleurs, voire par les fabulistes et les poètes comiques, il n'y a pas encore longtemps, procédé qui a singulièrement favorisé la diffusion de leurs productions à travers le monde. Un auditoire peu blasé n'exige pas du neuf ; il aime, au contraire, à retrouver des types familiers, comme notre public même goûte mieux la musique déjà entendue ; son esprit suit plus facilement dans un cadre connu les évolutions du narrateur. L'originalité de celui-ci consiste dans son entrain, dans la forme dont il sait revêtir ses récits, dans son art de choisir et de grouper, pour un dessein déterminé, les clichés légués par ses prédécesseurs, de même qu'un ouvrier imprimeur décompose un vieux livre et fait des caractères un livre nouveau, dans son adresse, enfin, à présenter ses créations ou des éléments pris au dehors, avec une enchâssure locale. C'est ainsi que peu à peu les récits se développent, les trames se resserrent, les types prennent un modelé plus net. C'est ainsi que ces premières œuvres de l'imagination qu'on retrouve un peu partout, sont dues, comme les premiers gains de la science, à des générations de collaborateurs.

Les considérations qui précèdent me font bien croire que l'auteur de Sire du taureau doit aux bouffons des panégyries égyptiennes les matériaux de son embryon de comédie. J'ai dit comédie. Ces séries de farces sont, en effet, destinées bien plus à être jouées en partie par le pitre avec quelques comparses, qu'à être contées au long ; de plus elles ont pour objet de flageller le vice. Celui que vise surtout le comique nubien, c'est la cupidité. Dans vni et ix, la cupidité ôte toute intelligence aux sept frères et les rue, avec l'espoir d'une fortune certaine, vers l'âne-trésor et l'os merveilleux, et jusqu'au fond du Nil, elle fait tomber les victimes de Sire du taureau dans l'infamie et le crime. Mais si les cupides sont punis sans pitié, la plus grande récompense de la vertu

est encore la richesse, et le bonheur se mesure en paniers de pièces d'or. Comme les races dont une éducation raffinée ne disperse pas l'activité, et qui sont contraintes de vivre en paix avec leurs voisins plus forts ou avec une société qui leur donne asile, les Nubiens tournent toutes les ressources de leur esprit vers la recherche de l'argent. Ceux qui peuvent faire le commerce montrent des aptitudes remarquables : tous, kachefs, négociants, valets ou paysans, n'accordent à l'Européen d'autre supériorité que celle d'avoir beaucoup d'argent monnayé, et de savoir où en trouver; la civilisation n'est qu'un luxe, une fantaisie, qu'on se donne avec des guinées et des napoléons. Le n<> xi, le Trésor de Kerma, véritable rêverie de Barbarin, trahit cet état d'esprit.

Le n^ X, qui rappelle Joconde au lecteur, dépeint la femme sous des traits qui ne me semblent pas appartenir à la Nubienne. Il se rattache à un énorme dossier que les hommes de l'Orient sémitique et égyptien continuent à dresser sous le nom de « la ruse des femmes ». Depuis la femme de Putiphar, depuis celle d'Anoupou*, depuis les temps de Sésoosis' qui ne trouva dans toute l'Egypte qu'une seule femme pure, le flot des invectives, des satires injustes contre la compagne de l'homme s'est grossi et a monté, grâce aux Bouddhistes, jusqu'à l'Inde' qui aimait à peindre le dévouement et la fidélité de l'épouse, plus tard, jusqu'à notre Occident chevaleresque, par la complicité de moines austères ou hypocondriaques, ou seulement désireux d'égayer le prêche *.

Je donne le texte du n^ x en caractères arabes, comme un exemple de la manière dont les Nubiens instruits écrivent leur langue, ô s'écrit j .1 ^û^L^è^l,d, ë, à sont rappelés par

un fatha, g, îTpar un kesra. ^ représente à la fois ff, ic, n. — j = g dur; j= ng. Le texte ci-après a été relativement

1. Conte des Deuœ-Frères^ Maspero, /. l.— 2. Diodore, I, 49.— 3. M. Frbrb, Old Deccan Days, cf. Braoe Seeeniee Bay, etc. — 4. G. Paris, Le« Contes orientaux dans la littérature française du moyen dge, Paris, 1875.

très soigné. Le plus souvent, les Nubiens suppriment les indices des voyelles brèves, et souvent les voyelles longues. Pour eux, comme dans les écritures anciennes, un groupe de lettres est destiné à rappeler, non à analyser phonétiquement un mot dont le lecteur est censé bien connaître la prononciation et le sens.

Id terè idèn terèkka edôsa guntakirôsa dîôsoni, tod wèka ^ unnôsa, SîD-EL-H'oMÂRi' tangiska udrôsa, dôna dawwukirôsoni, Wîda tod tann ènga issigon: « abd minga kuninkenô Hia?)) Tann en wîda îgatiron : « kaff *èka kunikenon eiia. » Tod wîda kakka wègadon, fe ffu ffanôleiia; iriàP wèkon enneda^ èngd kolodn âgen agar wèla ffu, irialka^ kagn usurra udrôsa kokkatiron; naddôson, Wîdagon enna usur udrôsa kokkôtir îgatiron : (( ikka-lè wègiû icalla iriàl* inga dulid Hiaf » Wîda èngd kolodin-gar kuttisan^

Monsieur de l'âne et les sept frères.*

Un homme se maria, rendit sa femme grosse et mourut. La veuve mit au monde un garçon qu'elle nomma Monsieur de Vâne. Qqand il fut grand. Monsieur de l'âne dit à sa mère: « Que possédait mon père? » — « Un âne », lui répondit-elle. Il prit Tàne et sortit pour le vendre. Il s'arrêta dans une place où se tenaient sept frères. Alors, tirant une pièce d'un réal* qu'il avait avec lui, il l'enfonça sous la queue de l'animal. Le réal tomba. Monsieur de l'âne le ramassa : puis, il le remit au même endroit. Le réal fut encore lancé à terre. Monsieur de l'âne le ramassa : « Ah çà ! » s'écria-t-il, « suis-je ici pour te conduire, ou pour ramasser tes réaux ! » A ces mots, les sept frères se levèrent : « Voulez-vous, » dirent-ils, « peser votre âne? Nous vous donnerons son

1. Wèka semble moias régulier que loèkka (pour wèr-ka). Ijà lecteur remarquera que, dans ce travail, d'autres mots ont été également écrits avec des orthographes différentes. Ces variantes répondent à des variantes de

prononciation ou de transcription. —2. j\^l JU«». — 3. Jlj. —4. Conté par Osman Mohammed K'amis d'Anéba près Ibrim. — 5. Environ cinq francs.

« in kakkon dehebonga* misan* udir ivaznèicka*, dènôffa ^iasan ». Takkon masa *iion. Wida waznèkiia^^ tèkkon kakka dummisan ; takkon dummekka igaiikkon: « kakka effffu ôda* wèla udrôsa dlûg * ianni aman tanga udeickaiir, nakar • kolodn aharra '', Qu irial^ tanga tàwan aiion.h Wida nakar* kolodn aharra*, iod dawwvL gvL sikkadin gèrk* ^elkummun; wîda aharra'* tann èngd kudut tanga awirtiron. Wida tann èngakkon ôddg^ kallifa^* àlug* ianni aman tanga haddirffa^* ôdàl^ kojffbs, nhar* kolonn aharra'' §Cigon sikkadin gèrk* ^elkummun, Wida tènn ènga kududinkèlka duictcôjàmin ingir awsan. Wîda tènn èngà kududin-kèl kutia tciggon, n kakka irialka* ffarrikirékka**, kagin aiickadangsin kèlla aiga arradèssan eiia ». Wida èngà kolodingar

poids d'or, et il sera à nous. » Il répondit : « C'est bien ! » On fit la pesée, et les frères s'emparèrent de Tâne. Alors, le vendeur ajouta : « Emmenez-le, vous l'installerez dans une chambre ; vous lui laisserez bonne ration et bonne eau pour sept jours. Quand vous reviendrez, au bout de ce temps, vous trouverez un tas de ses réaux à ramasser. » Après les sept jours, l'aîné entra dans la chambre ; il y trouva fumier et purin à souhait. Néanmoins, il envoya (comme il était convenu) l'animal au second d'entre eux. Celui-ci organisa la chambre de l'àne, prépara l'orge, disposa (des vases pleins d')eau, et ferma la porte. A la fin du septième jour, il entra : il y avait fumier et purin à souhait. Par rang d'âge, chacun des frères prit tour à tour les mômes soins, et eut môme moisson. Le plus jeune éclata en plaintes amères : « Vous avez tiré de l'âne, )) disait-il, « tout ce qu'il a pu faire de réaux, et quand il n'a plus donné que fiente, vous me l'avez conduit. » Alors les sept frères firent ensemble la

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