‹ Œuvres diversesChapitre 76 sur 169 · DE L ÉGYPTIEN ET DU BERBÈRE · texte numérisé non relu

DE L ÉGYPTIEN ET DU BERBÈRE

mation trilitère par la chiite d'une des articulations du groupe redoublé. Il en a été de môme en berbère ; les exemples abondent: hdenden « bégayer » ; kelkel « trotter », etc. ; eddes « piler », et'fef a saisir » ; r'umm « boucher », melil « se réunir » ; ùigjsu « être vert », etc., etc. Dans les langues sémitiques, comme en berbère, le redoublement de la deuxième radicale sert à former des verbes d'intensité. Le système d'écriture hiéroglyphique ne permet pas de le constater aussi nettement. Ce procédé est dans le génie de toutes les langues; il sert encore dans le style: « Il neigeait, neigeait, neigeait ». Les enfants, les langues américaines, l'emploient pour former de môme le pluriel : « mouton mouton », exprimera le grand nombre de ces animaux. Dans les langues qui nous occupent, il donne naissance simultanément à des faits parallèles et se restreint aux mêmes emplois ^ .

Un autre procédé par lequel l'esprit appelle sur un mot l'attention est la source de phénomènes plus complexes, et non encore étudiés. .Comme le précédent, il appartient à toutes les langues : il consiste à placer devant ou après le mot un pronom démonstratif. Mais, tandis qu'en berbère et en égyptien l'élargissement propre du radical se bornait presque à accentuer l'énergie de l'idée, l'adjonction d'un affixe au radical put être amenée par l'importance de la place du mot dans la phrase, le nombre des objets, l'habitude ou la réciprocité de l'action qu'il exprime, par toute nuance de la pensée à la conscience de laquelle l'esprit parvint avec plus ou moins de netteté. Cet affixe fut indifféremment l'une ou l'autre des racines démonstratives que nous avons énumérées. Nous avons vu u, n, t, a, etc., servir à la fois de pronoms personnels ou démonstratifs ; nous avons constaté leur parallélisme à des verbes de substance, nous les verrons de

1. Voir Brugsch, Dict. hièrogl,, Introd. ; Bunsen, EgypVs Place, 1. 1 ; Maspero, Cours de l'École des Hautes-Études.

même servir à former le genre, le nombre, à modifier l'idée verbale, etc. C'est ainsi que les idées de personne, de genre, de substance et de nombre, etc., purent dans l'esprit humain se rencontrer sur un même son.

L'emploi de ces matériaux est soumis à une sorte d'élection. Pendant une même période, une racine démonstrative sert habituellement à élargir les mots sur lesquels la pensée insiste ; ainsi, pendant la période historique, nous voyons la racine /envahir presque toute la grammaire égyptienne. Mais la fréquence des groupes qu'elle forme diminue sa valeur démonstrative, et l'esprit, pour appeler vivement l'attention sur une idée ou en exprimer une nuance nouvelle, adopte un nouvel affixe, qui devient bientôt, à son tour, d'un usage général. Mais, en cédant le pas, l'ancien aflixe ne disparaît pas complètement, il se confine spécialement dans certains groupes, et sert à indiquer le pluriel, le féminin, etc. Telle est l'origine des formes grammaticales. Il ne faut pas, à ce moment, entendre cette expression dans le sens rigoureux auquel nous ont habitués nos langues modernes. La notion du féminin, par exemple, avant d'être une abstraction grammaticale, n'a été, pour ainsi dire, qu'ime sensation. L'esprit, distinguant un être féminin au milieu d'êtres masculins, l'a fait remarquer au moyen d'un mot démonstratif quelconque. Ce n'est qu'après un long travail d'élaboration que l'esprit, ayant par la pratique de la parole une conscience de plus en plus parfaite des nuances de la pensée, a créé des catégories grammaticales possédant leur expression propre. Dans la plupart des cas, l'égyptien et le berbère ne sont pas arrivés à cette période : en copte, le changement de la voyelle médiale en H, qui donne au verbe le sens passif, lui laisse aussi parfois le sens actif. Dans ces langues, il n'y a qu'un très petit nombre de formes grammaticales rigoureusement réglées ; il y a surtout des tendances plus ou moins accentuées. Leur grammaire devra toujours être traitée à ce point de vue.

Enfin, les distinctions grammaticales augmentent en

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nombre ; elles se combinent, accumulent les affixes autour du radical, et des thèmes, de plus en plus élargis, correspondent à la naissance des modifications du verbe et des diverses parties du discours.

Ce travail constant de formation ne se borne pas à la période historique. Les radicaux attributifs eux-mêmes, que nous sommes habitués à considérer comme irréductibles, sont le résultat de mouvements philologiques analogues, dont les procédés actuels ne sont que la continuation. C'est d'eux, ainsi que de la réduplication du radical bilitère, que sont sorties les racines trilitères en égyptien. J'ai réservé cette étude de l'état préhistorique, pour ainsi dire, des radicaux et de leur comparaison en égyptien et en berbère. Je considérerai comme radicaux simples ceux qui nous apparaissent avec ime forme déjà déterminée et vivante, formant un tout d'une cohésion telle, qu'il est difficile, au premier abord, d'en distinguer les éléments.

L'addition d'un affixe à un radical ne répond pas toujours

à une nuance grammaticale. P^^ ^^À ^^^ ^* ^^^^ M^' H 1 g^emï signifient également « trouver ». A l'origine, les deux formes avaient une valeur bien distincte. Toutes les fois que la pensée se concentrait d'une manière quelconque sur l'idée générale de « trouver », i, dans la phrase, venait se placer après le radical qem pour le désigner à l'attention. L'habitude intervint : du groupe toujours formé dans les mêmes conditions, elle fit réunir indissolublement dans l'esprit, comme dans la prononciation, les deux radicaux, et produisit ainsi une formule, un cliché correspondant à l'idée particularisée; celui-ci, plus maniable, fut transporté partout où l'idée de « trouver » devait être plus ou moins en vue, mais la fréquence de son emploi en diminua de plus en plus la force, tandis que l'habitude faisait perdre à l'esprit la perception de ce qui le distinguait du radical primitif. Qemi ne fut bientôt qu'un thème élargi, sans autre- valeur que celle de qem. Parfois, il conserve un souvenir de son ancien rôle, et

dans les conditions où il rendait le passif, par exemple, son emploi sera préféré à celui de qem.

Quand un groupe est ainsi dans la période d'habitude ou synthétique, il devient accessible aux influences matérielles, La plus importante est celle de l'accent tonique. Chez les Berbères, comme chez les Égyptiens, qui attaquent vivement le mot, les premières syllabes prennent une grande importance ; l'accent tonique se rapproche le plus possible de la première et s'y fixe souvent. De là, les mômes phénomènes dans les deux langues ; entre autres, cette règle expérimentale : « Tous les radicaux ou thèmes primordiaux qui en jouent le rôle tendent à devenir monosyllabiques. »

Supposons, maintenant, qu'une voyelle démonstrative a,

i, u vienne s'ajouter à la fin du radical, comme dans ^^ Si

seà (( écrire », etnT^s^ftAsex-^/ tantque legroupe ainsi

formé conserve sa force grammaticale, tant que le sentiment de l'adjonction de cette particule démonstrative subsiste, le mot est dissyllabique. Rendu indécomposable par l'habitude, il subit ensuite l'influence de la tendance monosyllabique ; l'accent tonique réagit pour grouper sur sa première syllabe tout ce qui est important dans le mot ; celui-ci ne perd pas sa voyelle adjonctive ; cette voyelle, dont le rôle est encore senti, au lieu de disparaître, pénètre dans l'intérieur du mot et arrive à la syllabe accentuée. Elle y remplace le son neutre destiné à servir d'appui aux articulations formant le radical

primitif : M J ^5:3:* sewek a donné : cAor et cotn, T noqpe

et noTqel p]; S ewa, « attaquer un pays », en copte

igcoq. Cette tendance à tout grouper autour de la première syllabe s'accuse môme lorsque le suffixe est une articulation;

le radical èef, à côté du thème èeto-et, présente aussi

le thème '=^ àeteto.

Ces changements dans le corps du mot sont la cause principale des syllabes à voyelle colorée. Leur étude attentive

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pourra jeter une grande lumière sur le vocalisme égyptien.

Ils deviennent plus rares ou changent de nature à mesure que la langue perd de sa simplicité primitive et se développe davantage ; les voyelles finales ont à se heurter contre une coloration déjà nette, tous les suffixes, en général, simples ou complexes, contre une formation dont les nombreux éléments ne sont plus perçus par l'esprit; ils ne s'incorporent plus au mot que par superposition, et lorsque, après un contact prolongé, ils ont perdu leur valeur, ils s'altèrent et peuvent disparaître entièrement. Cette usure, due à l'éloignement de la syllabe accentuée, est l'agent principal de transformation des langues avancées ; son rôle est restreint dans les langues que nous étudions.

Tel est l'ensemble des phénomènes généraux que nous révèle l'histoire de la grammaire égyptienne et de la grammaire berbère. Tantôt les radicaux trouvent en eux-mêmes les éléments de leurs modifications, tantôt ils les empruntent à des racines étrangères le plus souvent pronominales et passent ensuite par des phases déterminées. Les formes de la seconde classe sont les plus nombreuses et les plus intéressantes. Leur étude nous montre les deux langues ayant le môme point de départ, et employant, pour la création des nuances verbales des substantifs etdeleurpluriel, les mêmes matériaux qu'elles traitent par les mêmes procédés. Il est nécessaire de jeter un coup d'œil rapide sur l'emploi des principaux d'entre ces éléments formatifs et sur les résultats qu'ils ont produits.

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