CONJUGAISON
Mais si le mécanisme des formes verbales est déjà complexe dans les deux langues, en revanche la notion des temps et des modes est encore obscure dans l'esprit des peuples qui les parlaient. Cependant les éléments de la conjugaison, mobiles et indécis dans la vieille langue hiéroglyphique, se sont, en copte, soudés au radical ou combinés entre eux. La conjugaison primitive, qui joignait simplement le pronom personnel au verbe, a presque disparu ; un auxiliaire, auquel
s'agglutinent le pronom personnel et le radical du verbe, fornae un temps principal. Ainsi se trouvent, en copte, les éléments de plusieurs systèmes de conjugaison plus ou moins complets. Quelquefois l'auxiliaire disparait dans la prononciation, et le pronom personnel, comme dans les langues sémitiques , subsiste seul au commencement du mot :
1 j ^ f" SO ^^'^^ meri, cp. qjuici. Quelques prépositions,
dans la langue antique, ht, a^a^ n, <=> 7\ complètent le
mécanisme de la conjugaison. En copte, <=> et a^ww ont été conservées et se sont soudées au mot, et ont formé un second temps, le futur, eqeu.ei, cqn«.juLei. Dans cette période de la langue, le travail de précision se continue avec activité. Obligé de lutter contre la netteté des textes grecs, le copte accumule les auxiliaires et les particules, encore mobiles autour de son temps principal, pour arriver aux nuances temporelles ou modales qu'il ne possédera point complètement fixées.
Le berbère a été encore moins loin ; à proprement parler, il ne s'est pas dégagé par lui-même de la conjugaison primitive. Son temps unique est le suivant :
SINGULIER PLURIEL
m. th — m
2« p. \c.th — dh 2« p.
f . th — mth
, m. ï — o« I ni^ — n
3«P-^f.,/, 3-P.jf ^^
Au premier coup d'œil jeté sur ce paradigme, on reconnaît l'identité de ses préfixes avec ceux de l'aoriste arabe ; la 1'® personne du singulier et la 3® du pluriel font exception ; elles se distinguent, d'ailleurs, des autres personnes par leurs suffixes r' et n. Je suis porté à croire que, longtemps en contact avec la race sémitique, les peuples berbères, initiés à une
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conjugaison toute faite, dans une langue qui leur devint familière, conjugaison qui donnait à l'expression une précision plus grande, adaptèrent à leur temps rudimentaire les formes de l'aoriste sémitique.
A la 2® personne, cet emploi du pronom th est le seul cas connu dans la langue que nous étudions.
A la 3® personne, i est également inusité comme pronom de la 2® personne.
La conjugaison berbère est donc :
SINGULIER PLURIEL
ire p ;,' ire p,
2® P. — dh 2« P. — m
où r' et dh représentent des particules adjonctives, des formes élargies, des pronoms personnels, m, le pronom de la 2® personne du féminin, ici commun aux deux genres, n le suffixe du pluriel. Pour distinguer, conformément à leurs maîtres, la 2^ et la 3® personne, ils se sont servis d'un procédé familier en faisant suivre le féminin du suffixe th.
Ce temps sert à exprimer indifféremment le présent et le passé ; le voisinage de la particule d' lui donne le sens du futur. Le radical n, joint à la 3® personne du singulier, forme le participe présent; mais il est encore mobile et peut adhérer à la particule qui précède le verbe || / o O / 1] £ ]), maillai, ma ur nelli, « quoi étant, quoi n'étant pas ».
Enfin, outre la forme du temps principal, les Berbères ont emprunté aux langues sémitiques le procédé qui sert à former des temps composés, tels que l'imparfait, le plus-queparfait, etc. ; mais ces emprunts, gauchement appliqués, d'une partie de la grammaire qu'ils n'avaient pas, en conservant une physionomie étrangère, décèlent leur origine.
En résumé^ les Berbères et les Égyptiens^ ayant en commun leurs racines pronominales, s'en sont servis pour nuancer
BiBL. ÉGYPT., T. III. 11
ridée exprimée par le verbe ; ils ont souvent conservé et développé séparément les tendances grammaticales nées de l'adjonction de chacune de ces racines au verbe, qui existaient en petit nombre encore avant la séparation des deux langues ; celles-ci, d'autre part, gardent les traces d'antiques formations perdues. La conjugaison, dans la période commune, n'était pas née : sur les monuments égyptiens, le radical se joint encore librement au pronom personnel ; mais l'égyptien a tiré de son propre fonds les éléments d'une conjugaison déjà savante ; le berbère, moins avancé, a emprunté la sienne presque tout entière.
§ III. — Le Nom.
Le nom présente, en égyptien et en berbère, des formes plus nombreuses que le verbe. Plusieurs thèmes nominaux, primitivement identiques à des thèmes verbaux, ont souvent mieux conservé qu'eux la forme primitive ; d'autres ont été créés à part et sont sortis des premiers par l'adjonction de nouveaux affixes.
La cause de ces deux phénomènes^ en apparence contraires, est facile à découvrir : c'est la tendance de l'esprit à imprimer un caractère particulier au nom, en conséquence de la distinction qu'il fait entre l'idée générale exprimée par le verbe et la notion plus abstraite de l'action active ou passive considérée en elle-même, de l'agent, de la quantité. Lorsque le langage ne connaît pas encore ces deux catégories grammaticales, et n'a pour y répondre qu'une seule forme, l'esprit, en employant cette forme comme nom, s'y arrête davantage ; il perçoit mieux les éléments qui la composent et retarde, par suite, son évolution : la période synthétique, plus éloignée pour les noms que pour les verbes, établit ainsi entre eux une différence matérielle. La divergence s'accentue d'une autre manière par le nombre croissant des affixes, que la môme insistance de l'esprit accumule sur
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rancien thème commun devenu nom, pour le mettre en lumière.
En égyptien :
1® L'étude des formes nous montre l'agrégation intime des éléments du thème nominal, leur pénétration réciproque,
plus tardive que dans le thème verbal. Ex. : w jM Keves a donné le thème 8 j 0 ^ h'eves-u « vêtir » et « vêtement » ; celui-ci est devenu, en copte 2.i^t*>c « vêtir », et 2.i^oc et t^co « vêtement ». L'accent tonique (voir ci-dessus , p. 150sqq.), dans les noms de ce dernier type, n'a pu encore, suivant sa tendance uniforme, se reporter jusqu'au commencement du mot et y entraîner la voyelle du thème.
2° En regard de la forme pt*>^ « laver », le nom préfère la forme plus élargie lu p«^^i « celui qui lave » ; de môme,
? y M ^ h' es « chanter » ^t § V P Ol ^^ ^^^ ^^ chanteur ».
Les noms s'adjoignent des suffixes, formés par la combinaison des éléments formatifs des thèmes verbaux c^v^ tu,
ti, >ko ut, m o ïY,'^^((<:^aiï,etc., n^kjseôa enseigner»,
r* J'^^H^ t .se6ar^ « instruction, enseignement »; ou des préfixes inusités dans les verbes dérivés, tels que: en, cn-tg«.Ggi (( amaritudo », julut ( ^v j dans les noms abs-
traits.
Certains noms coptes sont même d'anciennes phrases solidifiées: eqnoqpe « utilis », pluriel cTiioqpe ((Utiles»; en
égyptien ancien '^^1 "^^^y^ au-ew novor-u, (1 vs T "^^"^ y i aU'U noweru.
En berbère, la liste des noms est très nombreuse. Ils se distinguent surtout des verbes par des formes plus compliquées. Un grand nombre de substantifs sont dérivés du verbe par l'adjonction, au commencement ou à la fin du radical, de a, i, u, lesquels sont soumis aux mêmes évolutions que dans le thème verbal.
La particule n peut être également préfixe ou suffixe : ili,
« exister », thili-n « existence ». Nous l'avons vue encore mobile dans la formation du participe; jointe aux autres affixes, elle forme des noms d'habitude, de métier, etc. T, uni à d'autres racines pronominales, peut se placer avant ou après le radical; préfixes : th, tha, thi, thu, thau, thaua, etc.; suffixes : ath, ith, uth, auth, iuthy etc. Entraînés par l'aspect extérieur de ces noms, les Berbères en ont fait uniformément des féminins; mais des noms de formation plus ancienne, dans lesquels la prononciation a supprimé, au singulier, le t final, qu'on retrouve maintenu par la désinence du pluriel, sont masculins :
SINGULIER PLURIEL
(xzihara, ùibarœren « sanglier »,
éla, ilaren « feuille »,
ahu, ahuTcn « fumée »,
asamu, isimuren a coussin »,
ï'm, iniren « couleur », etc.
Le féminin se marque, dans les deux langues, en ajoutant un < à la fin du mot masculin. Le berbère le distingue maintenant par la préfixion du démonstratif féminin th, désormais soudé au mot. En copte, le ^t est tombé dans la prononciation ; la voyelle qui le précédait a été le plus souvent allongée par cette chute : e est devenu h, o est devenu u), etc. Même avant l'époque copte, presque toujours le ^t n'était qu'orthographique. L'exemple suivant, bien connu, le prouve :
n Jj se-t-en-isit « fille d'Isis », en grec : sévictk:.
AVAAA
Pluriel. — En égyptien, le pronom démonstratif du pluriel n paraît avoir formé le pluriel primitif en s'ajoutant à la fin du radical : cette forme n'a subsisté que dans les pronoms personnels et dans un ou deux noms douteux. Sur les plus anciens monuments ;i a déjà disparu et est remplacé par a
v:^. (In r se combine ensuite avec u pour former un nouveau
groupe ^ ui qui, indiquant d'abord le duel, se restreint de
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plus en plus au rôle de suffixe du pluriel. Les formes que la langue antique a transmises au copte sont très nombreuses et ont longtemps embarrassé la science. M. Maspero a, le premier, débrouillé ce chaos et fait rentrer ces types si divers dans un cadre très simple \ Ils se rangent dans trois classes : ceux qui ajoutent au singulier, i, u ou bien ui\ certains noms présentent les trois formes. A côté de ces pluriels, qu'on peut appeler réguliers, on peut établir une classe de pluriels irréguliers, comprenant les noms qui restent invariables et ceux qui, en très petit nombre, diffèrent du singulier par des changements vocaliques internes, avec ou sans suffixes.
Sur la question d'origine de ces formes, M. Maspero a repris en partie la théorie de Schwartze et de Veit Valentin ; selon lui, le pluriel égyptien est uniforme ; il est produit par un suffixe n, vocalisé in. Entre le radical et ce suffixe une voyelle de jonction u peut s'insérer. Dès la plus haute antiquité n est tombé, laissant subsister soit z, soit ui; i, luimême a disparu, laissant le nom pluriel identique au nom singulier, et n'en différant que par la voyelle de jonction u. Un autre phénomène s'est produit : l'adjonction du suffixe du pluriel a produit des changements vocaliques internes qui se sont conservés après la chute de ce suffixe et ont donné à certains pluriels une physionomie particulière.
En regard de cette théorie, je proposerai la suivante : le pluriel a eu primitivement pour suffixe le pronom démonstratif du pluriel n ; cette formation a disparu de bonne heure et a été remplacée par l'adjonction du radical u. Plus tard, le radical u, qui avait des valeurs grammaticales multiples, perdant par l'usage sa puissance primitive, n'attira plus l'attention sur la forme du pluriel : le pronom i, envahissant à son tour la grammaire, vint revivifier le pluriel presque dans les derniers temps ; l'extrême rareté du suffixe ui à la
1. Voyez son remarquable article dans les Mélanges d'archéologie égyptienne et assyrienne, juillet 1874, t. i, p. 141-149.
VI® dynastie me porte à penser que le commencement du rôle de i est contemporain de cette époque.
Nous avons donc en copte : 1® des pluriels venant directement du singulier. Ils comprennent des pluriels anciens terminés par M, des pluriels nouveaux terminés pare, des pluriels mixtes en ui. Le seul changement vocalique interne, soumis à une règle fixe qu'on y observe, se restreint à une modification dans la durée de certaines voyelles par suite du déplacement de l'accent tonique. 2° Des pluriels formés de singuliers disparus de l'usage. Le suffixe du pluriel s'est ajouté à une forme simple : celle-ci, d'autre part, imie au même suffixe, a formé un thème dont la valeur grammaticale a disparu, mais qui s'est conservé pendant que la forme simple disparaissait:
n ast-u, pluriel de ast, a une forme extérieure semblable à
celle de ast-tu j| thème élargi de ast, cf, encore •2to,«mur)),
ég. I "v^ /\ nru zai\ thème élargi J "^ H S zai, pluriel
c«H, dérivé d'un pluriel hiéroglyphique ayant même suffixe que le thème précédent. Cette seconde catégorie comprend aussi des noms qui conservent la forme simple au singulier et tirent le pluriel d'un thème élargi. Cette remarque explique l'aspect de ces pluriels qui semblent, au premier abord, profondémentdéfigurés par des modifications vocaliques internes, dont il est impossible de trouver la loi ou difficile de rendre compte par l'influence de l'accent tonique. Exemples :
SINGULIER : PLURIEL
C^Ip, C^ipCOOTI,