LES DEUX WALPOLE
HORACE WALPOLE*
Ou nous nous sommes formé une bieu fausse idée du caractère d’Horace Walpole, ou ce fut le plus original et le plus artificiel, le plus affecté et le plus capricieux
> Letlers of Horace Walpole^ etc. [Istlres d’Horace Walpole à sir Horace Mann, envoyé britannique à la cour de Toscane], pulüiées pour la première fois d’après les originaux en la possession du comte de Waldegravc, et éditées par lord Dover. 2 vol. Londres, 1833.
« Nous ne pouvons transcrire ce titre sans un profond sentiment de regret. La publication de ces volumes fut le dernier des utiles et modestes services rendus à la littérature par un seigneur de manières aimables, d'un caractère sans tache comme homme public et homme privé, et d'un esprit cultivé. Dans cette circonstance comme dans d’autres, lord Dover s’est acquitté de ses fonctions d’éditeur avec soin, avec discernement et sans la moindre ostentation. Il avait deux mérites qu’on trouve rarement réunis dans un commentateur. Il se contentait de n’étre qu’un commentateur pour se tenir sur l’arrièreplan et laisser le premier plan à l’auteur lui-même. Mais quoique consentant à être le serviteur, ce n’était nullement un esclave; il ne se croyait pas obligé par devoir à trouver sans défaut celui à qui il rendait fidèlement et assidûment les plus humbles services.
n Les défauts dé la tête et du cœur d’Horace Walpole sont certes
HORACE WALPOLE
des hommes; mais pour pénétrer ses caprices, ses affectations, ses inconséquences , il ne faut pas se contenter de lui ôter un masque , il en portait plusieurs l’un sur l’autre ; il jouait plusieurs rôles et les chargeait tous. Parlait-il misanthropie, il était plus Timon que Timon; parlait-il philanthropie, il laissait Howard bien loin derrière lui ; en perpétuelle contradiction avec lui-même, il tournait les cours en ridicule et tenait registre de leurs plus frivoles chroniques ; il raillait la société et s’abandonnait à tous les vents de l’opinion ; il faisait fi de la gloire littéraire et il a laissé des copies au net de toutes ses lettres avec de nombreuses notes pour être publiées après sa mort. Il disait mépriser les distinctions du rang, et jamais il n’oublia un seul instant qu’il portait le titre d’Honorable ; il se déclarait
assez éclatants. Ses écrits, il est vrai, sont aussi prisés par les épicuriens de l’intelligence que les pâtés de foie gras de Strasbourg parmi les mets décrits dans Y Almanach du gourmand; mais, de même que le pâté de foie gras doit son excellence à la maladie du pauvre animal qui le fournit , et qu’il n’cst bon qu'à la condition d’ëtre fait avec des foies qu’on fait gonfler contre nature; de même il n'y avait qu’un esprit maladif et désorganisé qui pouvait produire des friandises littéraires comme les ouvrages d’Horace Walpole. ï
Les deux paragraphes qui précédent faisaient partie de l’article. Lord Maeaulay nous approuva dans le temps de les avoir relégués au bas de la page.
Depuis quelques années, plus de dix volumes inédits de la correspondance et des mémoires d’Horace Walpole sont venus compléter les curieuses révélations que nous lui devions déjà sur le régne des trois premiers monarques de la maison de Hanovre, sur une cour, sur leurs ministres, sur tous les personnages qui ont tenu une place dans celte époque appelée généralement * l’ére Géorgienne » {Georgian era). Deux volumes édités par sir Denis Le Marchand ont apporte une nouvelle mine d’anecdotes où nous sommes tenté de puiser ; mais d’abord, avant l’histoire, faisons connaître l’historien.
HORACE WALPOLE
contre les substitutions de la coutume anglaise, et il mit à contribution toutes les subtilités des légistes et des notaires pour enchaîner par son testament ceux à qui il léguait sa villa de Strawberry-Hill *.
Telle était la conformation de cet esprit singulier, que tout ce qui était petit lui paraissait grand et que tout ce qui était grand lui paraissait petit. Pour lui une affaire sérieuse était une bagatelle^ et les bagatelles des affaires sérieuses. Babiller avec des bas-bleus, écrire de petits vers sur les plus petites circonstances, diriger une imprimerie particulière, préserver de l’oubli les périssables annales du Ranelagh et du club fashionable de White, raconter les divorces et les gageures du jour, les absurdités de miss Ghudleigb et les bous mots de Georges Selwyn décorer un grotesque castel de créneaux à l’imitation des tours féodales, se procurer des gravures rares et des cheminées antiques, appareiller des gantelets du temps de la chevalerie, tracer un labyrinthe de sentiers dans cinq arpents de terre, ce furent là les graves occupations de sa longue vie. Cherchait-il une distraction, il se tournait vers la politique. Après les travaux de l’imprimerie et des salles d’encan, il se délassait dans la Chambre
1 Strawberry-Hill avait été légué par Horace Walpole à Mrs. Damer, pour l'habiter, avec la clause de conserver à la place où elles seraient apres sa mort les diverses curiosités de son musée. Toutes scs précautions testamentaires u’ont pu empêcher le château d'être enfin vendu, et les bagatelles rares qui le meublaient d’être dispersées par une vente aux enchères.
* Georges Selwyn fut un des coryphées de la mode au dix-huilieme siècle; il est cité souvent pour ses bons mots. Miss Chudleigh était une des demoiselles de la cour.
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des communes, et, après s’être donné, le divei’tissement de faire des lois et de voter des millions, il revenait à des études plus importantes à la recherche du peigne de Marie Stuart, du chapeau rouge de Wolsey, de la pipe que fumait Van Tromp pendant son dernier combat naval, et des éperons que le roi Guillaume enfonçait aux flancs de son cheval Sorrel.
Dans tout ce qui l’occupait, dans les beaux-arts, dans la littérature, dans les afifaires publiques, Horace Walpole subissait l’étrange attraction qui lui faisait préférer le petit au grand, le bizarre à l’utile. La politique qui lui inspirait le plus vif intérêt était une politique qui méritait à peine ce nom. Les grogneries de Georges II, la princesse Emilie faisant la coquette avec le duc de Grafton, les amours du prince Frédéric et de lady Middlesex, les querelles entre le grand chambellan et le grand écuyer, la mésintelligence des précepteurs du prince Georges..., c’était là ce qui absorbait presque toute l’attention qu’Horace Walpole pouvait retrancher sur des soins plus importants. N’avait-il pas des Zincke et des Petitot à poursuivre dans ime enchère, des lambeaux de tapisserie et des hampes de vieilles lances à marchander, des fragments de vitraux à assortir, des chats et des chiens défunts dont il voulait rédiger l’oraison funèbre ou l’épitaphe ? Pendant qu’il s’en allait colporter les commérages des palais de Kensington et de Carlton-House, il s’imaginait qu’il était occupé de politique, et lorsqu’il transcrivait ces commérages, il s’imaginait écrire l’histoire.
Horace Walpole cherchait, comme il nous l’a dit luimême, un amusement dans l’esprit d’intrigue et de faction. Il aimait les malices, mais il aimait le repos, et
HOhACE WALPüLE.
il était constamment aux aguets pour satisfaire à la fois ces deux goûts. De temps en temps il essayait, sans se montrer, de troubler le cours d’une négociation ministérielle et de semer la confusion dans les cercles politiques. Il ne prétend pas que dans ces occasions il fut poussé par le patriotisme, mais on ne saurait non plus l’accuser d’avoir eu en vue quelque avantage particulier. Non, c’était pour lui un bon tour que de brouiller les hommes d’Etat ; il jouissait de leurs perplexités, de leurs attaques, de leurs récriminations, comme un enfant espiègle jouit de l’embarras d’un voyageur qu’il a égaré.
Quant à la politique, dans le sens noble du mot, Horace Walpole n’y entendait rien et ne s’en souciait guère. Il se disait wbig. Quel autre nom aurait pu se donner le fils de son père ? Il lui plaisait aussi d’aftecter une folle et puérile aversion pour les rois comme rois, en même temps qu’un fol amour et une folle admiration pour les rebelles comme rebelles. Peut-être, tant que les rois ne couraient aucun danger et tant que les rebelles n’existaient pas, croyait-il, en vérité, avoir adopté sérieusement les doctrines dont il faisait profession. Lisez ses lettres à son ami sir Horace Mann , il répète sans cesse qu’il abhorre la royauté et les personnes royales ; il dit, à propos de l’attentat de Damiens : C’est l’assas- .sinat le moins criminel de tous, l’assassinat d’un roi !... Il avait suspendu dans un appartement de sa villa un fac-similé de la sentence de Charles I" avec cette inscription : Major Char ta. Cependant la plus superficielle connaissance de l’iiistoire aurait pu lui apprendre que la Restauration ainsi que les crimes et les fautes des vingt-huit années qui suivirent la Restauration fu-
HORACE WALPOLE
rent les conséquences de cette charte supérieure à la grande charte; et par quels moyens encore cette charte régicide avait-elle été obtenue ? Un amant intelligent de la liberté pouvait-il beaucoup y applaudir ? Il faudrait bien haïr les rois pour demander que les représentants du peuple soient mis à la porte par des dragons afin de faire tomber une tête de roi. Le whigisme d’HÔrace Walpole cependant était d’une nature trèsinnocente. H ne faisait de ses opinions qu’un o'bjet de parade, absolument comme de ses vieilles lances et de ' ses vieux casques. Il n’aurait pas plus volontiers détaché des trophées de sa grande salle les armes des anciens templiers et des anciens chevaliers hospitaliei*s pour aller faire une croisade en terre sainte, qu’il n’eût imité ces guerriers et ces politiques audacieux, grands jusque dans leurs erreurs, qui avaient signé de leurs noms la sentence dont le châtelain de Strawberry- Hill était si enthousiasmé. 11 n’aimait une révolution et le régicide que lorsqu’ils avaient cent ans de date. Son républicanisme, comme le courage d’un fanfaron ou l’amour d’un homme à bonnes fortunes, était tout flamme et tout ardeur quand on n’en avait que faire : il se calmait dès que se présentait l’occasion de le mettre à l’épreuve. Aussitôt que l’esprit révolutionnaire agita réellement l’Europe, aussitôt que la haine des rois devint quelque chose de plus qu’une phrase sonore, la peur fit de ce seigneur démocrate un royahste fanatique et un des alarmistes les plus extravagants de cette malheureuse époque. Par le fait, à son insu peutêtre, toutes ses phrases sur la liberté n’avaient jamais été qu’une déclamation qui avait signifié quelque chose dans la bouche de ceux de qui il l’avait apprise, mais
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qui , dans la sienne , était aussi vide de sens que le serment par lequel nos chevaliers de l’ordre du Bain prennent l’engagement de redresser les torts de toutes les dames persécutées. Horace Walpole avait été nourri depuis l’enfance des théories des whigs sur le gouvernement; il avait dû voir souvent chez son père, à Houghton, ou dans les bureaux de Downing-street, des hommes qui furent des whigs, alors qu’il y avait autant de danger à être whig que voleur de grand chemin, des hommes qui votèrent pour le bill d’exclusion contre le duc d’York, des hommes qui s’étaient vus forcés de se cacher dans des greniers ou des caves après la bataille de Sedgemoor, et qui avaient apposé leurs noms à la déclaration en faveur du prince d’Orange. H. Walpole avait appris par cœur le langage de ces hommes de parti, et par cœur il le répétait, quoique ce langage fût en désaccord avec ses sentiments et ses goûts, à peu près comme quelques vieux jacobites continuaient à prier pour le Prétendant et passaient leur verre derrière la carafe lorsqu’ils buvaient à la santé du roi, longtemps encore après être devenus de zélés défenseurs du gouvernement de Georges ni.
H. Walpole était whig par le hasard qui avait fait de lui le fils et l’héritier d’un whig, mais par essence il était courtisan, et courtisan malgré son affectation de se moquer des objets qui excitaient le plus son admiration et son envie. Ses vrais goûts percent perpétuellement à travers son déguisement. Tout en professant le mépris d’un Bradshaw ou d’iin Ludlow pour les têtes couronnées, il prit la peine de composer un livre sur les rois auteurs. Il s’enquérait avec anxiété des plug ïninutieux détails relatifs à lu famille royale. Enfant, il
HORACE WÀLPOLK.
avait tourmenté sa mère par son désir curieux de voir Georges I". Ce même sentiment, dissimulé de mille manières, le suivit jusqu’au cercueil. Aucune parole ne tombait des lèvres royales, qpi’il ne la jugeât digüe d’être insérée dans sa chronique. Qui est-ce qui nous a conservé les chansons françaises du prince Frédéric, compositions certes bien peu dignes d’être conservées, à ne considérer que leur mérite ? c’est ce contempteur de la royauté. Bref, toutes les pages d’Horace Walpole le trahissent. Ce Diogène, qui vaudrait persuader qu’il préfère son tonneau à un palais, et qui n’a rien à demander aux maîtres de Versailles et de Windsor que de se retirer de son soleil..., c’est au fond du cœur un gentilhomme de la chambre.
Horace Walpole, cela est clair, ne pouvait s’empêcher d’avoir la conscience de la frivolité de ses poursuites favorites ; et cette conscience produisait les plus divertissantes de ses mille affectations : son oisiveté affairée, son indifférence pour les choses regardées généralement comme importantes par tout le monde, sa passion des bagatelles, il jugea à propos d’ennoblir tout cela du beau Tiom de philosophie ; il parlait de lui comme d’un homme dont l’égalité d’âme était à Tabri de toutes craintes et de toutes espérances ambitieuses, qui avait appris à estimer le pouvoir, la richesse et la gloire à leur véritable valeur, et à qui la lutte des partis, l’élévation et la chute des hommes d’Etat, le flux et le rellux de l’opinion publique inspiraient un sourire de pitié et de dédain. C’était par cette manie orgueilleuse qu’il s’occupait avec plus d’intérêt d’un détail d’architecture que de l’élection de Middlesex, et d’une inimature de Grammont que de la Révolution arneri-
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caine ; c’était bon à Pitt et à Murray do s’enrouer à parler de ces misères ! Mais les questions de gouvernement et de guerre n’étaient-elles pas trop insignifiantes pour distraire longtemps un esprit occupé à rédiger les médisances des clubs et les demi-mots des escaliers dérobés, à choisir pour son cabinet des fauteuils d’ébène et' des boucliers en peau de rhinocéros?
Un de ses innombrables caprices était son extrême répugnance à être considéré comme homme de lettres. -\on qu’il fût indifférent à la gloire littéraire; loin de là. Il n’est guère d’écrivain qui se soit autant inquiété que lui de l’effet que produiraient ses œuvres devant la postérité. Mais il s’était entiché de deux incompatibilités : il désirait à la fois être un auteur célèbre et un gentilhomme oisif, un de ces dieux épicuriens de notre planète qui passent leur temps à ne rien faire ou dans la contemplation de leur perfection personnelle. Il ne voulait rien avoir de commun avec ces pauvres diables qui logeaient dans les petites cours, derrière l’église Saint-Martin, et allaient, le dimanche, diner chez leur libraire. Il évitait la société des auteurs, il parlait des plus distingués avec un dédain seigneurial. Il aurait voulu trouver un moyen d’écrire des livres comme le père de M. Jourdain vendait du drap, sans déroger. On trouve plus d’une amusante preuve de cette manie de gentilhomme dans ses lettres. Son ami Mann l’avait complimenté de la science qni distinguait son ouvrage intitulé : Catalogue des auteurs rois et nobles; avec quelle impatience Horace Walpole réfute cette imputation d’avoir cherché une chose aussi peu fashionable que de perfectionner son Intelligence par l’étude ! « Je ne sais rien! comment pourrrais-je être un savant, moi
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qui ai toujours vécu dans les affaires et le bruit du monde, moi qui reste au lit toute la grasse matinée, moi qui soupe en bonne compagnie, moi qui, la moitié de ma vie, ai joué au pharaon, et qui aujourd’hui joue au loto jusqu’à deux ou trois heures du matin; moi qui ai toujours aimé le plaisir, fréquenté les encans?... Combien j’ai ri lorsque certains magazines m’ont appelé un érudit!... Je vous en prie, ne parlez pas comme ces magazines. » C’est absolument comme le père du bourgeois gentilhomme : «Lui marchand? c’est pure médisance, il ne l’a jamais été. Tout ce qu’il faisait, c’est qu’il était fort obligeant, fort officieux, et, comme il se connaissait fort bien en étoffes, il allait en choisir de tous les côtés, les faisait apporter chez lui, et en donnait à ses amis pour de l’argent. » On pourrait pardonner ces puérilités à un enfant ; mais un homme de quarante-huit ans, et Horace Walpole avait alors cet âge, devrait être plus honteux de jouer jusqu’à trois heures du matin que de passer pour érudit.
Le caractère d’auteur a certes sa bonne part de défauts et de défauts très-sérieux, très-désagréables. Si Horace Walpole avait évité ces défauts , nous pourrions lui pardonner la vanité avec laquelle il se défendait de faire partie de la classe lettrée. Mais ces défauts, Horace Walpole n’en était pas plus exempt que ces pauvres diables relégués dans leur grenier, dont le contact lui faisait peur. Petitesses littéraires, vices littéraires, on en trouve dans sa vie et ses ouvrages tout autant que dans la vie d’aucun des membres du club de Samuel Johnson. Le fait est qu’Horace Walpole avait tous les défauts de Grub-street avec un large supplément de ceux de Saint-James-
HORACE WALPULE.
Street'. 11 joignait la vanité, la jalousie, riiritabililé d’un homme de lettres à la morgue et à l’apathie affectée d’un homme du grand ton.
Son jugement en matière de littérature, pour ce qui regardait la littérature contemporaine surtout, était foncièrement perverti et dépravé par ses instincts aristocratiques. Jamais écrivain ne fut coupable d’autant de critiques fausses et absurdes. Il parle presque avec mépris des livres qui sont reconnus aujourd’hui pour les meilleurs de son temps. Mais les écrivains qui étaient en même temps hommes titrés ou hommes à la mode sont classés par lui comme si les préséances de la littérature se réglaient sur celles d’un salon. Il vous dit, par exemple, qu’il aimerait mieux avoir écrit les vers les plus absurdes de Lee (ce poète à la fois prosaïque et emphatique) que les Saisons de Thompson. D’autre part, le journal périodique Le Monde est rédigé- « parues premiers écrivains. » Qui donc étaient <( ces premiers écrivains » de l’Angleterre en l’an 1753 ? Horace Walpole nous l’apprend dans une note. Le lecteur suppose peut-être que dails la liste se trouvent Hume, Fielding, Smollett, Richardson, S. Johnson, Warburton, Collins, Akenside, Gray, Dyer, Young, Warton, Mason, quelques-uns du moins, sinon tous ; — pas un seul. Nos premiers écrivains, d’après lui, étaient lord Chesterfield,lord Bath,M.W. 'Whithed, sir Charles Williams, M. Soame Jenyns, M. Cambridge, M. Coventry. De ces sept gentilshommes, Whithed était le dernier par le rang, mais c’était le plus fameux amateur de
• Grub-street, quartier des auteurs à celte époqqe; Saint-Jamesslrccl, la rue des gens du bel air.
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courses de l’ëpoque. Coventry appartenait à une noble famille. Les cinq autres avaient entre eux deux sièges à la Chambre des lords , deux sièges à la Chambre des communes, trois sièges dans le Conseil privé , un titre de baronnet, un ruban bleu, un ruban rouge, environ cent mille livres sterling de rente et pas dix pages qui méritent d’êti’e lues. On a oublié les écrits de Whitlied, de Cambridge, de Coventry, do lord Bath ; on ne se souvient de Soamc Jenyns que par la critique que fit Johnson de son ridicule Essai sur l’origine du mal. Lord Chesterficld serait plus grand aux yeux de la postérité si on n’eût jamais publié ses lettres. Les curieux seuls lisent les paraphe Us de sir Charles Williams, et, quoique ces pamphlets ne manquent pas de quelques traits d’esprit, ils nous ont toujours paru, nous l’avouons, de très-pauvres compositions.
Horace Walpole jugeait la littérature française du meme point de vue ; il savait et aimait le français ; il ne l’aimait que trop : son style est plus assaisonné de gallicismes que le style d’aucun écrivain anglais que nous connaissions; on croirait quelquefois, en le lisant, avoir sous les yeux une page traduite, tant on y reconnaît de locutions , de tours de phrases et de mots qui appartiennent à la phraséologie parisienne Son
’ Ü8 y trouve à tous moments des phrases comme celles-ci ; The impèrtinent personage!... She Is dead rich (elle est morte riche). Lord Dalkeilh is dead of the small pox in ihree days (lord Dalkeith est mort de la petite vérole en trois jours). One knows what tempéraments Annibal Carraci painted (on sait quels tempéraments peignait Annibal Carrache). It will now be seen whether he or they are the most patriote (on verra maintenant si c’est lui ou eux qui sont les meilleurs patriotes).
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amour du français était d’une nature particulière ; il l’aimait comme ayant été la langue qui depuis un siècle servait d’expression à tous les riens de la politesse européenne ; comme le signe auquel tous les francs-maçons de la mode se reconnaissaient dans toutes les capitales, depuis Saint-Pétersbourg jusqu’à Naples; comme la langue de la raillerie, comme la langue de l’anecdote, comme la langue des mémoires, comme la langue du style épistolaire, Quant à son utilité plus noble, il la dédaignait tout à fait. La littérature de la France a été à la nôtre ce que fut Aaron à Moïse: ‘l’interprète de ces grandes vérités, qui auraient péri faute d’une voix pour les exposer clairement. Cette relation intellectuelle des deux peuples se rètrouve exactement dans la relation qui a existé de nos jours entre M. Bentiiam et M. Dumont. Les grandes découvertes dans les sciences physiques, métaphysiques et politiques, sont à nous. Mais nulle nation étrangère, excepté la France, ne les a reçues de nous par communication directe. Isolés par notre situation, isolés par nos mœurs, nous avions trouvé la vérité, mais nous ne la transmettions pas. La France a été l’interprète entre l’Angleterre et le monde’.
.A l’époque où vécut Horace Walpole, ce procédé d’interprétation était en pleine activité. Les grands écrivains français proclamaient tous les jours en Europe les noms de Bacon, de Newton et de Locke. Les principes anglais de la tolérance, le respect anglais de la liberté individuelle, la doctrine anglaise que tout
’ Celle prélention est fondée en parlie; mais la France ne s’est pas loojours contentée de ce rôle eecondaire de vulgarisateur.
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pouvoir est une délégation dans un intérêt publie, faisaient des progrès, rapides. Il n’est peut-être rien dans l’histoire qui soit aussi intéressant que le grand mouvement de l’intelligence française, cet ébranlement de toutes les opinions établies, cette extirpation des vieilles vérités et des vieilles erreurs. Il était évident que de puissants principes étaient en travail, soit pour le bien, soit pour le mal; il était évident qu’un grand changement de tout le système social était proche. Des fanatiques d’un certain ordre d’idées pouvaient annoncer l’avénement d’un âge d’or où les hommes vivraient sous la simple souveraineté de la raison, au sein de l’égaUté et de la bienveillance mutuelle, sans propriété, sans mariage, sans roi ou sans Dieu. Un fanatique d’une autre espèce, n’entrevoyant dans les doctrines des philosophes qu’anarchie et athéisme, pouvait se cramponner plus fortement aux vieux abus, et regretter le bon temps où saint Dominique et Simon de Montfort supprimaient les hérésies de la Provence et du Languedoc. Un sage aurait vu avec regret les excès où se précipitaient les réformateurs ; mais il aurait aussi rendu justice à leur génie ou à leur philanthropie. Il aurait censuré leurs erreurs, mais il se fût souvenu que, comme l’a dit Milton, l’erreur n’est que l’opinion égarée. En condamnant leur lioslilité à la religion, il aurait reconnu que c’était l’effet naturel d’un système sous lequel la religion leur avait constamment été montrée avec des formes rel>oussées par le sens commun et odieuses à l’humanité, l'out en déclarant que quelques-unes de leurs doctrines ]iolitiques étaient incompatibles avec toute espèce de loi, toute propriété et toute civilisation, il n’eût pas nié
HORACE WALPOLE
que les sujets d’un Louis XV n’étaient que trop excusables d’être pressés de renverser et d’ignorer l’art de réédifier. Tout en prévoyant un affreux conflit, une destruction vaste et profonde, il aurait aperçu dans l’avenir un dénoûment riche d’espérances pour la France et l’humanité.
Horace Walpole n’avait ni l’espérance ni la crainte. Ouoique le plus francisé des écrivains anglais du dixhuitième siècle, il s’inquiétait peu des présages qui se manifestaient journellement dans la littérature française de son temps. Tandis que les esprits ennemis de la France étudiaient avec un ravissement enthousiaste la politique anglaise et la philosophie anglaise, il étudiait, avec toute sa ferveur à lui, les commérages de la vieille cour de France. Les modes et la chronique scandaleuse de Versailles et de Marly, modes et chronique surannées depuis un siècle, l’occupaient beaucoup plus qu’une grande révolution morale qui allait s’accomplir devant lui. Il s’intéressait outre mesure à tout nohle fripon dont la vaste perruque et les nœuds de raban interminables avaient figuré à la toilette de Louis XTV, et à toute coquette de qualité qui avait transféré tour à tour son cortège d’amants du roi au Parlement, et du Parlement au roi, pendant les guerres de la Fronde. C’étaient là ces héros dont il recueillait les moindres anecdotes et dont il eût payé une relique ou le portrait des prix fous. De tous les grands écrivains français de son temps, Montesquieu est le seul dont il parle avec faveur. Mais de Montesquieu il parle avec moins d’enthousiasme que de ce Crébillon fils, écrivain aussi licencieux que le romancier Louvet, aussi ennuyeux que l’historien Rapin. Il faut qu’un homme
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soit étrangement constitué poui' prendre intérêt aux pédantosqnes bulletins du siège des cœurs de la marquise de B*** et de la comtesse de C***, par le duc de A***.. Ce sont de pareilles balivernes que U. Walpole yante avec des éloges qui suffiraient pom* célébrer le mérite de Don Quichotte. U désirait posséder un portrait.de Grébillon, et Liotard, le premier miniaturiste d’alors, eut commission d’immortaliser la tète de ce conteur libertin. L’admirateur du Sofa et des LéCttres athéniennes n’avait plus guère d’admiration de reste pour les hommes qui étaient alors a la tète de la littérature ,fiançaisc; il évita soigneusementdeies rencontrer ; il aurait même voulu empêcher qu’on fît attention a eux; il ne pouvait liier que Voltaire et Rousseau ne fussent des hommes de talent ; mais il saisissait toutes les occasions de les déprécier. Sur d’Alembert, il s’exprimait avec un mépris qui, lorsqu’on compare la capacité intellectuelle de ces deux hommes, ne peut que sembler excessivement ridicule. D’Alembert se plaignait qu’on l’accusât d’avoir écrit une boutade, de .Walpole contre Rousseau. « J’espère, dit H. Walpole, que personne rie m’attril)uera les ouvrages de d’Alembert. » — II, n’y avait pas de danger.
Il est impossible de nier cependant que les écrits de H. Walpole n’aient un mérite réel, un mérite rare, sinon d’une très-haute portée. Sir Josué Reynolds, répétait souvent que, quoique personne ne voulût pour un moment comparer Claude à Raphaël, enverrait un second Raphaël avant de voir un second Claude. Nous dirons, nous aussi, qu'enverra de nouveaux Hume et de nouveaux Rurke, avant de rencontrer une autre fois cette coiid)inaison particulière de qualités morales et
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intellectuelles qui fait la popularité extraordinaire des œuvres d’Horace Walpole.
Il est facile de le déflnir par des négations ; il n’avait pas une imaginaticni créative, il n’avait pas un goût pur, il n’était pas un grand logicien. Où trouver en effet un auteur dont les écrits présentent autant d’opinions contradictoires, autant de phrases d’une extravagante absurdité? Cewa’était pas même dans sa correspondance familière qu’il avait ce style décousu et inconséquent ; mais dans de longs livres très-travaillés, dans des livres maintes fois recopiés et destinés au public. Citons-en un ou deux exemples, pour mieux expliquer notre idée. Dans ses Anecdotes de la peinture, il prétend, ce qui est vrai, que l’art déclina à compter de la lutte des guerres civiles. Mais pourquoi l’art déclina -t-il? 11 pouvait aisément l’expliquer par la perte du plus éclairé et du plus magnifique des protecteurs qu’aient eus les arts en Angleterre, car tel était Charles sans aucun doute, par les troubles du pays, par la détresse de plusieurs membres de l’aristocratie, peut-être enfin par l’austérité du parti victorieux, toutes circonstances qui rendent pleinement raison du phénomène. Mais cette solution est trop simple pour satisfaire l’original H. Walpole. 11 découvre une autre cause du déclin des arts..., le manque de modèles. 11 ne restait plus rien qui valût la peine d’être peint. Combien serait pittpresque, s’écriet-il, la figure d’un anabaptiste ! Comme si le puritanisme avait éteint le soleil et tlétri les arbres ; comme si la guerre civile avait effacé l’expression du caractère et de la passion sur la face humaine ; comme si plusieurs des hommes que peignit Yan Dyck n’avaient pas vécu du temps de la république d’Angleterre, avec des traits
HURACE WALPOLE.
qui, certes, n'avaient rien perdu par l’Age ; comme si plusieurs des beautés dont Lely fit depuis le portrait n’étaient pqs dans toute leur fraîcheur avant la Restauration ; comme si le costume et les physionomies de Cromwell et de Milton étaient moins pittoresques que ceux de ces pairs aux joues arrondies qui sortent aA'ec une prosaïque uniformité des perruques de Kneller. Dans ses Mémoires, H. Walpole semoque d» prince de Galles, devenu depuis Georges III, qui avait envoyé un choix de livres à l’un des collèges d’Amérique pendant la guerre de sept ans, et -il prétend qu’au lieu de livres. Son Altesse Royale eût mieux fait d’envoyer des armes et de la poudre ; comme si la guerre devait suspendre toute étude et toute éducation ; comme si c’était au prince de Galles de fournir les munitions de guerre sur l’argent de sa cassette. Nous avons cité ces remarques d’Horace Walpole, parce qu’elles font connaître sa manière, et parce qu’elles se présentent à chaque page de ses livres, remarques qui passeraient dans une conversation familière ou dans une lettre écrite à la hâte, mais impardoimables dans des ouvrages laborieusement composés et plusieurs fois corrigés.
11 paraît aussi qu’Horace Walpole se croyait doué d’une grande pénétration pour juger les hommes; mais nous sommes forcé de lui contester cette prétenlion-là comme quelques autres. Nous ne conviendrons pas qu’il fût habile à discerner les nuances d’un caractère ; il pratiquait un art toutefois qui, quoique facile et vulgaire, vous fait obtenir une réputation de discernement auprès de quatre-vingt-dix-neuf personnes sur cent. Il persiüait tout le monde, interprétait toujours ce qu’on disait et ce qu’on faisait dans le pire
HORACE WALPOLE
de tous les sens, et, pour emprunter la phrase de lady Hero :
Turned every man the wrong si<!e oui,
And never gave to truth and virtue thaï Which simplenesse and nierit purchaselh
Avec cette ironie, il ne faut pas beaucoup de sagesse à un homme pour se faire considérer comme un juge subtil par ceux dont la bonne opinion ne vaut guère la> peine qu’on la recherche.
On dit que Kneller, ce peintre rapace et toujours pressé d’avoir terminé ses portraits, renvoyait les dames qui venaient poser dans son atelier après avoir fait l’esquisse de leur visage, pour achever la taille et les mains d’après sa servante. Telle était la méthode d’Horace Walpole quand il faisait lui aussi un portrait politique ou littéraire ; il ne copiait d’après nature que ces traits et ces signes particuliers que pouvait saisir la plus superficielle observation, remplissant à la hâte le reste de la toile "avec quelques coups de pinceau, et prenant pour modèle le premier sot ou le premier fripon venu. Quelle diflérence entre ses croquis et les admirables portraits de Clarendon !
Les contradictions abondent dans les esquisses d’Horace Walpole ; mais si nous voulions nous former une idée d’après lui seul de ses plus illustres contemporains, lord ChaÜiam ne serait qu’un comédien am-
> Il regardait chacun par son mauvais côté,
Et jamais la vertu, jamais la vérité N'obtenaient rien de lui par leur simple mérite.
SUAKSPEARE.
ifoitAcfe
poülé, Charles Townshénd iin Impüderit et "rotesque bavard, Murray un lâche et froid hypocrite, Hardwifckc un insolent parvenu avec Tesprit d’un procureur et Tâme d’un bourreau, Téhiplc un impertinent poltron, Egmont un fat pompeux, Washington un vantard, lord Cambden un boudeur, lord Townshénd un médisant, Seckerun athée jouant le chrétien poürdevenir évéque, Whitefield un imposteur qui volait les montres de ses prosélytes.. Les Walpole ne valent guère mieux que leur prochain. Le vieil oncle Horace est constamment représenté comme un bouffon grossier, brutal et avare ; son fils est digne d’un tel père. Bref, s’il faut s’en rapporter au discernement de ce juge sagace de la nature humaine, l’Angleterre de son temps n’avait d’esprit et de vertu que ce que le ciel en avait distribué entre lui, lord Waldegrave et le maréchal Conway.
Ne cherchez [donc pas chez un pareil écrivain le charme que répandent dans un ouvrage l’élévation du cœur et la tendresse des sentiments. Lorsqu’il voulait faire l’humain et le magnanime, car. il se donnait aussi cetfe affectation quelquefois pour varier, il outrait gi otesquement son nouveau rôle. Par exemple, il nous dit qu’il ne voulut jamais se lier avec Pitt (lord Chatham ). Et pourquoi ? Parce que M. Pitt avait été parmi les persécutems de son père? ou parce que, ainsi qu’il le répète souvent, M. Pitt était un homme désagréable dans la vie privée ? Nullement, mais parce que M. Pitt aimait trop la guerre et sacrifiait tout à la vaine gloire. N’est-ce pas risible qu’un persifleur comme Horace Walpole se soit persuadé que cette affectation hypocrite en imposerait au plus obtus de ses lecteurs? Si Molière avait placé dè pareilles phrases dans la bouche
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de Tartufe, nous awions dit qu’il outrait les invraisemblances permises à la fiction, et qu’Orgon ne pouvait être dupe de cette maladresse. Sur les vingt-six années qrr’Horace Walpole siégea au Parlement, il y eut treize années de guerre. Rhbien ! pendant ces treize années, il ne prononça pas à la Chambre une seule parole, il n’émit pas un seul vote qui tendissent à la paix. Sou plus intime'ami, le seul ami'vraiment auquel H paraisse avoir été sincèrement attaché, le maréchal Conway, était un militaire très-amoureux de sa profession, et suppliant sans cesse M. Pitt de l’employer. Conway éUiit un héros pour solliciter 1e commandement de ces expéditions que M. Pitt ne pouvait préparer sans' être un mbnsfre !
Quel est donc le' channe, l’irrésistible charme des écrits d’Horace Walpole ? L’art d’amuser sans trop émouvoir. H ne saurait convaincre la raison, ni remplir l’imagination , ni toucher le cœur ; mais il entretient ingénieusenient dans l’esprit une attention facile et agréable; il avait cette qualité à lui, une qualité qui se retrouvait dans tout ce qu’il faisait, dans ses bâtisses, dans ses jardins, dans son ameublement, dans la matière et la forme de ses livres. Pour nous servir de la classification peu exacte sans doute qu’inventa Akenside dans son Traité des Plaisirs de l' imagination ^ avec le sublime et le beau Horace Walpole n’avait aucûne affinité ; mais la fantaisie était son domaine. On aurait pu inscrire sur la porte de tous ses appartements et au frontispice de tous ses livres l’épigraphe qu’il a mise lui-friême à son Catalogue des auteurs rois et nobles :
DOVE DIAVOLO, MESSER LüDOVICO, AVETE PIGLIATE TANTE GOGtiîONERIE.
HORACE WALPOLE
Dans sa villa chaque chambre était un musée, chaque meuble une curiosité ; il y avait quelque'chose d’étrange dans la forme de la pelle, et une longue histoire se rattachait au cordon de la sonnette. On s’égarait là dans un monde de raretés d’une valem* intrinsèquement nulle , mais si singulières par la façon et la forme , mais associées à des noms et à des événements si remarquables que vous ne pouviez leur refuser un moment d’attention. Un moment, et c’était assez. Quelque nouvelle relique, quelque nouvelle pièce unique, quelque nouvel émail apparaissait tout aussitôt. Un tiroir de colifichets se fermait-il, un autre s’ouvrait. Il en est de même des écrits d’Horace Walpole. Ce n’est ni leur utilité ni leur beauté qui fait leur prix ; ils sont aux écrits des grands historiens et des grands poètes ce que Strawberry-Hill était au muséum de sir Hans Sloane ou à la galerie de Florence. Horace Walpole nous y montre sans cesse des choses qui n’ont pas une valeur considérable sans doute, mais des choses que nous aimons à voir et que nous ne voyons que là. Ce sont des babioles, mais qui deviennent des curiosités, soit par une main-d’œuvre bizarre, soit par quelque souvenir qu’elles rappellent. Son style est un de ces styles à part qui plaisent à tout le monde, et que personne ne pourrait imiter sans danger. Horace Walpole est un maniérisie qui s’est fait \me seconde nature de sa manière. Son affectation lui est si facile, si habituelle, qu’on ne saurait vraiment l’appeler affectation. L’affectation est son essence ; elle envahit toutes ses pensées et toutes ses phrases : ôtez-la-lui, il ne lui restera rien. Il frappe de nouveaux mots à son coin, il détomme le sens des mots anciens, et torture ses phrases à faire faire la grimace
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aux grammairiens ; mais tout cela lui coûte si peu d’efforts, il y purvieiit avec tai4 d’aisance, qii’on dirait qu’il ne saurait agir autrement. Son esprit ressemblait beaucoup à celui de ces deux poètes. Donne et Cowley ; il naissait de la perception exquise de ces points d’analogie et de ces points de contraste qui échappent à l’observation commune. Comme.Donne et Cowley, H. Walpole nous étonne perpétuellement par le rapprochement imprévu de deux idées qui, au premier abord, semblent n’avoir aucune liaison enti'e elles; mais il n’affectait pas, comme Donne et Cowley, la gravité d’un sermon ou d’une leçon morale, il n’empruntait ses exemples ni au laboratoire du savant ni à la philosophie des écoles. Son tou était léger et leste ; ses textes, les textes de la salle du club et de la salle de bal. Aussi ces étranges combinaisons, ces allusions prétentieuses, quoique ressemblant à celles qui nous ennuient à la mort dans les poèmes du temps de Charles P', se font lire avec un plaisir toujours nouveau.
Avoir tant écrit et être si rarement ennuyeux, c’est le problème résolu par Horace Walpole. Peu importent les sujets; même dans ceux que de grands talents ont rarement cherché à i*endre popxdaires, personne n’a laissé moins que lui de ces pages qu’on saute volontiers. Comparez ses Doutes historiques sur Richard ///avec les volumes de Whitaker et de Chalmers sur une question bien autrement intéressante, le caractère de Marie Stuart. Comparez ses Anecdotes de la peitilure avec les Anecdotes de Nichols, ou meme avec les Querelles des auteurs et les Misères des auteurs de M. Disraeli ; vous reconnaissez tout d’abord la supériorité d’Horace Walpole; il n’est ni plus érudit, ni plus exact, ni plus fort de lo-
‘i2(j HURACk tkAli'OLk.
gique ; màis il a l’ait d’écme ce que tout le inonde lit volontiers; il rejette tout ce qui n’est pas attrayant dans le sujet ; il ne conserve que ce qui est amusant par luimême, ou ce qui peut le devenir par l’artifice de la diction. Aux autres il abandonne les indigestes produits de la sciénce archéologique et nous sert un banquet digne d’un épicurien de Rome, une suite de morceaux délicats, des cervelles de rossignols, de la laitance de muge; puis, au dessert, ces fruits seulement qu’a mûris et dorés un beau soleil. C’est là, pensons-nous, le grand mérite de Son roman {le Château d’Otrante). On y remarque peu d’art dans le dessin des caractères. Son Manfred est un tyran comme tous les tyrans, son père Jérôme un confesseur comme tous les confesseurs , Théodore un jeune amoureux comine tous les amoureux, Isabelle et Mathilde sont deux jeunes demoiselles comme on en trouve dans les mille châteaux italiens où les condottieri ont fait leurs orgies, et où des duchesses captivesont roucoulé leurs doléances. Nous ne saurions beaucoup admirer ce géant dont on exhume le glaive dans une partie du globe, dont le casque tombe d’un nuage dans une autre, et qui, après avoir fait bien du tintamarre pendant quelques jours, finit par renverser la maison à coups de pied ; mais le roman, bon ou mauvais, marche toujours : pas de digressions, pas de descriptions hors de propos ni de longs discours. Chaqpie phrase fait avancer l’action, l’Intérêt se sotitient et se renolivelle ; le merveilleux est absurde, les personnages sont insipides, mais aucun lecteur ne déclare le livre ennuyeux.
Les d’Horace Walpolc sont généralement con-
sidérées comme son meilleur ouvrage, et nous sommes
HOllACE WALiH>LE.
de cet avis. Ses défaüts soAt bieu moins sensibles dans sa correspondance que dans ses livres. On lui pardonne pins volontiers dans des lettres familières ses jugements bizarres, extravagants et variables sur les hommes et lès choses ; il ne s’y livre pas autant que dans ses Mémoires à son instinct de dénigrement, à son amère ironie, à son persiflage. Un auteur épistolaire doit être civil et bienveillant pour son correspondant, tout au moins.
Horace Walpole aimait à écrire une lettre, et avait évidemment étudié l’art de l’écrire. C’était par le fait le genre qui convenait le mieux à im pareil homme, à nn homme très-ambitieux de prendre rang parmi les beaux esprits, mais ayant toujours peur de compromettre son titre de genülhommc. Il n’y avait rien de vulgaire dans l’acte d’écrire une lettre. Ni l’enseigne Northerton, cet oflicier antilittéraire du roman de Tom Jones, ni même ce capitaine de dragons que Swift a peint dans ses satires, braves militaires, avec lesquels Horace Walpole avait des sympathies communes, tout auteur d’in-quarto qu’il était, n’auraient nié qu’un gentilhomme peut quelquefois entrer en correspondance avec un ami. Il est difiBcile de décider si Horace Walpole travaillait beaucoup la composition de ses lettres. Certains passages semblent tout à fait spontanés ; mais l’air de l’aisance peut aussi être l’eflét du travail. Certains passages sentent très-certainement l’artifice et l’étude; mais ceux-là peuvent avoir été produits satis eflbit par un esprit exercé. Dans l’un et l’autre cas le doute subsiste; qui nous dira que nous devinons juste à travers- tant d’art et tant d’esprit, tant d’afl'cctation et tant de naturel ? '
HOKACE WALPOLE.
Les lettres d’Horace Walpole forment plusieurs séries'; celles qui s’adressent à sir H. Mann ont l’avantage de présenter un ensemble, un journal régulier des transactions qui lui parurent les plus importantes pendant les vingt dernières années du règne de Georges II. Les plus anciennes en date contiennent le récit le plus animé et le plus intéressant que nous possédions de la grande bataille Walpoléenne^ comme l’appelle Jimius. Horace Walpole entra à la Chambre des communes juste à temps pour être témoin des derniers- efforts désespérés de son père, qui, entouré d’ennemis et de
* Dans un article consacré à Horace Walpole, la Quarterly Review fait remarquer comment peu à peu cet écrivain de petite essais et de commérages épistolaires est devenu un auteur volumineux et important. Peu de temps après sa mort furent publiés cinq gros in-quarto de ses Opuscules, et depuis ce temps il a paru la valeur de cinq autres gros volumes de ses Mémoires et de ses Lettres, formant en tout plus de deux mille lettres adressées à des correspondants réguliers ; mais sans y comprendre celles à M*>' du Deffant, au maréchal Conway, à lord Hertford, etc. Outre les ouvrages légués à M. Berry et à ses filles, qui les publièrent dans l’édition in-quarto, Horace Walpole avait laissé à Strawberry-Hill deux coffres dont le plus large était marqué À et le moins large B, recommandant qu’après sa mort ses exécuteurs testamentaires entourassent d'une corde et scellassent le coffre A pour être délivré, sans être ouvert, au fils aîné de sa grande-nièce, Laure, lady Waldegrave. lorsqu’il aurait vingt-cinq ans. Cette période expira en 1810 et le coffre fut ouvert par le feu comte de Waldegrave, qui y trouva un grand nombre de manuscrits, entre autres les Mémoires des dix dernières années de Georges II publiés seulement en 1822 par lord Holland, et les Lettres à sir Horace Mann, dont une première série fut éditée en 1835 par lord Dover ; la seconde, en 1845, par un anonyme; la troisième, en 1844, par lord Euston. On ne sait pas si le coffre B ne contient pas d'autres manuscrits que les Métnoires du règne de Georges III publiés récemment et faisant suite aux Mémoires des dix dernières années de Georges II.
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traîtres, mais avec un courage digne de la fameuse colonne anglaise à Fcmtenoy, maintint son terrain en ne cessant de combattre, d’abord pour la victoire, ensuite pour une honorable retraite. Horace se rangea comme de raison du côté de sa famille. Lord Dover, éditem’ de cette série, ne craint pas, malgré son impartialité habituelle, de s’enrôler sous la même bannière, et il pousse l’enthousiasme jusqu’à proclamer sir Robert "Walpole I’HoNNECR DBS WHIGS!
Sir Robert, croyons-nous, ne méritait ni cet éloge ni les outrageantes épithètes si souvent accouplées à son nom. Son portrait est encore à faire, et pour être fidèle il ne doit ressembler ni au portrait tracé par Coxe, ni à celui de SmoUett.
SIR ROBERT WALPOLE
Sir Robert Walpole avait incontestablement de grands talents et de grandes qualités. Il n’était, il est vrai, ni im brillant orateur comme les chefs du parti de l’opposition, ni un profond érudit comme Carteret, ni un homme d’esprit et de bonnes manières comme Chesterfield. Sous tous ces rapports son infériorité est remarquable. Quelques bribes d’Horace et une ou deux anecdotes classiques composaient son bagage littéraire; ses connaissances en histoire étaient si limitées, que dans la discussion sur le biU de l’excise, il fut forcé de demander à l’attorney général Yorke ce qu’étaient Enip-
ROBEftT WALPOLB.
son et Dadlcy *. Ses manières étaient un peu trop rades et bruyantes, même pour le siècle de ces squires campagnards dont Western et Tophall sont deux types. Cessait-il de parler politique, il ne savait parler que des femmes, et ce texte favori l’inspirait d’une verve dont la licence choquait cette génération qui ménageait peu ses termes; licence tout à fait inconvenante pour un homme de son rang et dé son âge. Les turbulentes orgies de ses fêtes à Houghton scandalisaient beaucoup les personnes graves, et chassaient annuellement du domaine voisin de Rainbam son collègue et son parent, lord Townshend.
Mais s’il ignorait l’histoire générale et la littérature générale, il connaissait mieux qu’aucun de ses contemporains ce qui lui était le plus utile à connaître : les hommes, la nation anglaise, la cour, la Chambre des communes et son département ministériel. Il n’était pas très-instruit des affaires étrangères, mais son jugement était si sûr, qué lè peu qu’il en savait lui faisait deviner le reste. Passé maître dans les débats de la Chambre, excellent tacticien parlementaire, homme d’Etat supérieur, pei-Sttnne ne sut apporter plus de persévérance ou plus de méthode au maniement des affaires; aucun ministre ne travaillait plus que lui, et cependant aucun n’avait autant de loisir. *
Sir Robert n’était pas un méchant homme ; mais il
‘ Sir Richard Empson et Edmond Dudley étaient deux ministres de Henri VII qui remplissaient, dit-on, les coffres du roi par toutes sortes de concussions. La chronique du temps les appelle fiscales judices, ce qui pourrait se traduire librement par juges de la trésorerie ou du fisc. Ils furent arrêtés el mis en jfgement sous Henri VIII et condamnés k mort.
ROfiERt WALPOLE.
n’àvait vu pendant trente dns que le mauvais côté de la nature humaine. Il s’était familiarisé avec la mëcliaricëté des bonnes j^ns et la perfidie des gens d’honnem‘. Dès hommes très-fiers avaient baisé la poussière de ses pieds ; des patriotes l’avaient prié de surenchérir à la vente de leur intégrité aflichée partout. Il disait après sa chute qüe c’était une dangereuse chose que d’être ministre, et qu’il y avait peu de cardctères qui ne finissent par se gâter au contact de tant de bassesse et de dépravation. Il faut avouer à son honneur qu’il n’est guère d’hommes qui soient sortis d’une pareille épreuve aussi peu atteints que lui par la contagion qu’il avait traversée. Il se retira après vingt ans de pouvoir, nullement aigri, sans dureté de cœur, avec des goûts simples, des mahières franches et capable d’amitié. Aucune tache de trahison, d’ingratitude ou de cruauté né souilla sa mémoire. La haine des factions a prodigué à son nom tous les outrages, mais elle a été forcée de convenir qu’il ne fut pas un homme de sang. Ce ne serait pas un éloge pour un homme d’Etat de nos jours ; c’était alors une distinction rare et honorable. Les luttes des partis s’étaient longtemps signalées en Angleterre par une férocité indigne d’un peuple civilisé. Sir Robert Walpole fut le ministre qui donna à ce gouvernement ce caractère de douceur qu’il a depuis généralement conservé.' Il lui était parfaitement prouvé que plusieurs de ses antagonistes correspondaient avec le Prétendant : il avait à sa merci la vie de plusieurs. Les jîrécédents des whigs et des tories ne lui faisaient pas fauté s’il eût voulu profiter de cet avantage impitoyahlt rnent. Avec une clémence ou une bonhomie à laquelle la postérité n’a jamais rendu justice, il se laissa
HUBBRT WALPOLE.
entraver, vilipender, et enfin renverser par un parti dont il tenait plusieurs têtes en son pouvoir.
Il pratiqua la corruption sur une grande échelle ; cela est incontestable ; mais a-t-il mérité toutes les invectives dont il fut accablé à ce sujet? On ne peut blâmer un homme parce qu’il n’est pas supérieur à son siècle par sa vertu. Acheter les votes des électeurs est aussi immoral qu’acheter les voles des mandataires. Le candidat qui donne cinq guinées à un électeur est aussi coupable que l’homme qui en donne trois cents à un membre élu. Cependant, aujourd^ui est-on trouve malhonnête et improbe , fait-on semblant de ne pas vous connaître, est-on repoussé d’un club à grand renfort de boules noires, parce que sous l’ancien système électoral on a été élu pour représenter East-Retford, Liverpool ou Stafford, par la seule voie qui vous était ouverte? Sir Robert Walpole gouvernait parla corruption, parce que de son temps il était impossible de gouverner autrement. La corruption n’était pas nécessaire aux Tudors, parce que leurs Parlements étaient trop faibles contre l’autorité royale. La publicité donnée dans ces derniers temps aux débats parlementaires a relevé la moralité des hommes publics ; tel est le pouvoir de l’opinion, que, même avant le bill de réfoime, le soupçon d’avoir payé un vote argent comptant aiu-ail suüi pour perdre un ministre. Mais, pendant le siècle qui suivit la Restauration, la Chambre des communes était de la nature de ces assemblées qu’il faut conduire par la corruption si on veut les conduire. Elle n’était pas, comme au seizième siècle, tenue en respect par le trône ; elle n’était pas, comme au dix-neuvième, tenue en respect par l’opinion publique ; sa constitution
KOBEHT WALPULU.
était oligarchique, ses délibérations étaient secrètes , son crédit dans l’Ëtat immense ; le gouvernement avait donc toutes sortes de motifs d’offrir de l’argent ; plusieurs membres (à moins d’être des hommes d’une intégrité scrupuleuse) n’avaient aucun motif pour en refuser. Sous le règne de Charles II, en conséquence, la pratique d’acheter des votes dans la Chambre fut introduite par l’audacieux Clifibrd et portée bien loin par le déhonté Danby. La révolution de 1688, quelque grands et nombreux que fussent les bienfaits dont elle a été directement et indirectement la cause, ne fit d’abord qu’aggraver le mal. La Chambre des communes était devenue plus puissante que jamais, et les prérogatives de la couronne de plus en plus limitées ; on avait complètement brisé ces traditions dans lesquelles consistait son pouvoir', bien plus que dans sa prérogative légale. Jamais prince ne fut plus déserté et plus embarrassé que Guillaume III. Le parti qui défendait son titre était disposé sur une foule de questions à rogner sa prérogative, le parti favorable à la prérogative était l’ennemi du titre ; aucun parti ne voyait à la fois de bon œil la royauté et la personne du roi. Mais, tandis que l’influence de la Chambre des communes dans le gouvernement devenait la plus forte, l’influence du peuple sur la Chambre allait déclinant. Peu importait, du temps de Charles I®', que la Chambre fût choisie ou non par le peuple ; elle était certaine d’agir pour le peuple, parce que sans l’appui du peuple elle eût été à la merci de la cour. Or, la cour une fois à la merci de la Chambre, cette bande de membres non élus par le peuple n’avaient plus d’autres suflrages à capter que le leur. Ceux-là même qui procédaient directement de l’élection
ROteRT WALPOie.
popuîaîre ne vivaient pas, comme à présent, sous là perpétuelle contrainte de leur responsabilité. Les électeurs n’étdient pas encore instruits jour par jwûr des votes et des discours de leurs mandataires. Les faiviléges autrefois indispensables à la sécurité et à Fantorité des Parlements devenaient sttpertlus, mais ils étaient maintenus soigneusement par les législatenrs honnêtes comme une relique vénérable ; par tes législateurs corrompus comme un instrument utile à leur égoïsme, .\utrefois excellentes armes pour tes communes dans leur long et douteux coutlit avec des souve^ rains poissants, ces privilèges se transformaient e» appareil de défense pour les membres élus contre leurs électeurs. Le secret des discussions, qui fut nécessaire alors que le Conseil privé avait l’habitude d’envoyer à la Tour les chefs de l’opposition, se continuait à une époqiie oif un vote de la Chambre suffisait pour i^ncverser le ministre le plus puissant.
Le gouvernement ne pouvait marcher tant que 1e Parlement ne serait pas contenu. Mais comment contenir lé Parlement? Trois siècles auparavant, tm ministre se fût conterïté de Fappni de la couronne. D se contenterait aujourd’hui, pensons-nous, de jouir de la confiance et de l’approbation de la majorité des classes moyennes. 11 y a cent ans que ce n’eût pas été assez d’avoir à la fois pour lui le peuple et la côuronne. Le Parlement avait secoué le contrôle de la prérogative royale et il n’était pas tombé encore lui-même sous le contrôle' dé l’opinion publique. Une grande partie de ses membres n’avaient d’autre motif pour soutenir un ministère que leur intérêt personnel, dans 1e sens te plus vil du mot. En Un té! état de Choses, te pays nè
KORkÜT Tt'ALboLÈ.
pouvait êti-e gouverné (jue par là cori-iitillbh. Hoiirigbroke, le plus Habile et le plus véhément de ceux qiii criaient cbiitré fce moyen de gouvernement, n’àvait d’aiitrë remède à proposer qiie de fortifier la prérogative royale. Lé remède eût été elTicate, niais h’auraitil pas été pii'e que le mal ? Le vice était dans la coiiètitution de la législature, et c’est une grossière injustice de blâmer des ministres qui, pour agir sur la législature , avaient recours au seul moyen qu’ils eussent d’agir sur elle. Ils se soumettaient à cette extorsion, parce qu’ils ne pouvaient faire autrement. On pourrait tbut aussi bien accuser les pauvres fermiers des lowlands d’Ecosse, qui payaient tribut à Rob-HOy, de corrompre la vertu des montagnards, que sir Robert Walpole de corrompre la vertu du Parlement. Quel était son crime? De placer son argent avec plus d’adresse et d’en tirer un meilleur retour qu’aucun de ceux qui le précédèrent ou qui lui'ont succédé.
Il était lui-même incorruptible par l’argent. Sa passion dominante était l’amour du pouvoir : le plus grand reproche qu’on puisse lui adresser, c’est de n’avoir jamais eu le scrupule de sacrifier les intérêts de son pays à cette passion.
Une des maximes que , s(*lon son fils, il répétait le plus souvent était C quietâ ûon movere, «rie remuez pas l’eau qui dort ! » C’était etl effet sUr cette maxime qu’il réglait sa conduite politique, maxime d’ün homme plus jaloux de conserver longtemps lé pouvoir que d’eii faire bon usage. N’est-il pas reriiârquable qüé, pendàrit plus de vingt ans qu’il frit à là tête des affaires, aucuhé grande mesuré, aucune amélioration impbrtàhte, aiU cime tehtaüve heurcüsé oü màlhcurêüse dé modifier
ROBERT WALPOLE
nos institutions ne signalent la période de son ascendant? Ce n’était pas qu’il ne vît clairement qu’il y avait d’utiles changements à faire. Il avait été élevé à l’école de la tolérance aux pieds de Somere et de Bumet ; il désapprouvait les lois honteuses contre les dissidents; mais il ne put se décider jamais à porter à la Chambre la proposition de les abolir. Les dissidents lui représentaient l’injustice avec laquelle on les traitait ; ils protestaient de lem' ferme attachement à la maison de Brunswick et au parti whig ; ils lui rappelaient les déclarations réitérées de sa bonne volonté pour eux. Sir Hobert écoutait, consentait, promettait, et ne faisait rien. Enfin la question fut soulevée par d’autres : le ministre hésita, et, après un discours évasif, vota contre. La vérité est qu’il n’oublia jamais la terrible explosion du fanatisme anglican que la folle persécution de ce prédicateur extravagant appelé Sacheverell avait provoquée sous la reine Anne. Si les dissidents avaient été turbulents, il les aurait probablement satisfaits ; mais n’appréhendant d’eux aucun danger, il ne voulut pas courir le moindre risque en leur faveur. Relativement à d’autres questions, ce fut le même système. Il connaissait la situation des montagnes d’Ecosse. Il ne cessait de prédire une autre insurrection dans cette partie de la Grande-Bretagne. Eh bien! pendant le long bail de son pouvoir, U n’essaya jamais de faire ce qui était alors le plus pressant devoir d’un ministre anglais. Personne ne savait mieux que lui qu’il fallait briser l’autorité des chefs de clans et établir l’autorité de la loi jusqu’au coin le plus éloigné de l’île britannique; mais quel que fût le danger poiu’ l’avenu*, les montagnes d’Ecosse ne remuaient pas encore ; il se
ROBERT WALPOLE
contenta d’expédients selon la circonstance, laissant le reste à ses successeurs, qui eurent à conquérir les highlands au milieu d’une guerre avec la France, pai-ce que sir Robert Walpole n’avait pas voulu y régulariser le gouvernement pendant la paix.
Quelquefois , en dépit de toute sa prudence , il éprouva que telles mesures' qu’il avait espéré faire accepter paisiblement provoquaient une vive agitation. Dans ces cas-là, il les modifiait ou les retirait. Ce fut ainsi 'qu’il révoqua la patente accordée à Wood ' pour satisfaire le mécontentement absurde de l’Irlande ; ce fut ainsi qu’il réduisit à rien le bill rendu au sujet de l'émeute Porteous, de peur d’exaspérer l’Ecosse*; ce fut ainsi qu’il abandonna le billd’excise aussitôt qu’il vit que les grandes villes d’Angleterre y étaient opposées. Le langage qu’il tint au sujet de cette mesure dans la session suivante est très-caractéristique. Pulteney insinuait que le bill serait présenté de nouveau.
' Il s'agit de la patente obtenue par un W. Wood pour émettre une certaine quantité de monnaie de cuivre en Irlande. Le Parlement irlandais déclara cette monnaie de mauvais aloi : il réclama surtout contre le privilège accordé à un individu. L’afTaire ayant été soumise en dernier ressort à la Chambre des lords en Angleterre et au Conseil privé, la monnaie de Wood se trouva excellente. Sir Isaac Newton et les autres employés de l’hôtel des monnaies de Londres l’approuvèrent. Le Conseil privé justilia complètement le privilège de la couronne. La Chambre des lords décida dans le même sens ; mais les pamphlets de Svi'iîl (Lettres du drapier] entretinrent longtemps en Irlande l’agitation provoquée par cet incident, et Wood fut forcé de réduire le taux nominal de sa monnaie de cent mille à quarante mille livres sterling.
’ C’est le sujet du roman de Walter Scott : the lleart of Midlothian, ou la Prison d’ÉdimLourg.
238 Hf>i|^RT V^'ALRUl^S.
« Uu 4 iil à ce mécb^^it projet, cummp il plait au pféopinant de l’appeler, dit sir Rql^ert, il voudrait en vain persuader que je n’y ai pas renoncé : je puis, quant à moi, certifîer à Iq Chambre que je ne suis pqs assez insensé pour m'engager encore dans rien de ce qui fesseinblerait à une excise, quoique, à vpus dire mon opinion personnelle, je croie encoro que c’était im projet qui eût été certainement utile à la nation. »
La conduite de sir Robert Walpole relativement à la guerre d’Espagne est la grande tache de sa vie politique. L’archidiacre Coxe s’imaginait avoir découvert le principe dominant et uniforme auquel pouvaient se rattacher tous les actes politiques de son héros. Ce principe était, dit le biographe, I'amour de la paix! Ou ne saui'ait décerner un plus bel éloge à un homme d’Etat. Mais il est au-dessus des mérites de sir Robert Walpole. Le principe exclusif de sa politique fut en eü’et l’amour de la paix, mais dqns un autre sens que l’entend l’archidiacre Coxe. La paix que cherchait sir Robert Walpole n’était pas la paix du pays, c’était celle de sa propre administration. Pendant la majeure partie de sa carrière, il ne sépara jamais ces deux buts importants. 11 fut enfin réduit à l’iUteruative, ou de plonger l’Etat dans une guerre sans prétexte légitime et dont le succès ne pouvait promettre rien de bon, ou d’avoir à faire tête à une violente opposition dans le pays, dans le Parlement et même dans le cabinet du roi. Convaincu de l’absurdité du cri qui s’élevait contre l’Espagne, mais voyant son portefeuille menacé, il eut bientôt fait son choix. 11 préféra une guerre injuste à une session orageuse. Il est impossible de dire d’un ministre qui agit ainsi que l’amour de la paix fut le grand principe
jLOWpr WAL^oi^. 2^i)
de sa politique. Ën<^re une fois son amour 4 P<ux était l’amour .du pouvoir.
L’éloge auquel il a droit, le .voici il comprit mieux qu’aùcun de ses contemporains 4s véritables intérêts de son pays, et il les servit toutes les fois que ces intérêts ne se trouvaient pas incopipatibles avec son ambition. Ce n’était que dans les crises de la politique générale qu’il redoutait le mouvement et avait reçojur.^ aux.compromis ; dans la lutte de son influence particulière, il n’y avait ni hésitation ni timidité. Il voulait tout ou rien. Tout membre de son administration qui refusait de se soumettre à son ascendant était renvoyé ou forcé de se démettre. Prodigue de toute autre chose, il n’étaU avare que du pouvoir. Prudent partout ailleurs, le xninistre était-il menacé : il avait la hardiesse de Wolsey ou de Chatham. Il aurait pu aisément consolider son autorité s’il eût- pu consentir à la partager avec d’autres ; mais il n’en eût pas cédé une parcelle pour acheter des défenseurs qui lui auraient garanti le reste. Cette politique lui valut d’habiles ennçmis et de faibles alliés. Ses auxiliaires les plus distingués l’abandonnèrent un à un pour joindre les rangs de l’opposition. 11 fît face à, l’année croissante de ses ennemis avec un courage inébranlable, et trouva préférable de les voir .tous ligués contre son pouvoir plutôt que de leur eu donner la moindre part.
L’opposition était formidable; elle avait à sa tête deux personnes royales, le chef exilé de la maison de Stuart, l’héritier disgracié de la maison de Brunswick. Une fraction de scs membres recevait ses instnictions d’Avignon, une autre tenait ses conférences aux banquets de Norfülk-Housie. La majorité des propriétaires
taOBÊHT WALPOLB.
de province, Ift majorité du clergé des paroisses, une des deux universités, un fort parti dans la Cité de Londres et dans les autres grandes villes, étaient décidément contraires au gouvernement. Des hommes de lettres, les uns avaient été exaspérés par la négligence avec laquelle les traitait le ministre, négligence d’autant plus remarquable que ses prédécesseurs, whigs et tories, courtisèrent avec munificence les gens d’esprit et les poètes ; les autres suivaient sincèrement" l’in^iration de l’esprit de parti; presque tous' marchaient avec l’opposition. A vrai dire, de ce côté se trouvait tout ce qui séduit les imaginations ardentes : les vieux souvenirs du passé, les espérances et les rêves de l’avenir, les théories de la fidélité aux rois légitimes, les théories de la liberté, l’enthousiasme du royahste, l’enthousiasme du républicain. Le gentilhomme tory, nourri à l’université d’Oxford des doctrines de Filmer ‘ et de Sacheverell, fier des exploits de ses aïeux qui avaient combattu avec Rupert à Marston-Moor, qui avaient soutenu le siège de leurs châteaux contre Fairfax, qui avaient été créés chevaliers « du Chêne royal » au retour du roi, se rangeait dans cette catégorie où l’opposition au ministère n’était qu’un prétexte pour attaquer la dynastie régnante.
Le jeune républicain, encore rempli de son Tite-Live et de son Lucain, admirateur de Hampden, de Russell et de Sidney, se ralliait avec une égale ardeur à ceux dont les voix faisaient retentir l’écho de Saint-Etienne
• Filmer, auteur de l'Anarchie d'une monarchie sincère et du Patriarche, ouvrages réfutés par Sidney. — Voir sur Sacheverell la biographie d’Atterhury.
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UOBERT WALPOLE.
de leurs déclamations contre la tyrannie et la perfidie des cours. Un si grand nombre de jeunes politiques se laissaient prendre à ces harangues que sir Robert, dans un de ses meilleurs discours, dit que l’opposition contre lui se composait de trois sections, des tories, des whigs mécontents, connus sous le nom de patriotes, et des en- ' fonts. Par le fait, tout jeune homme d’une imagination vive, quelle que fût sa tendance politique, s’enrôlait dans le parti contraire au gouvernement, et quelquesuns des plus distingués, Pitt, par exemple, parmi les hommes d’Ëtat, et Samuel Johnson parmi les gens de lettres, avouèrent depuis tout haut leur errem*.
L’opposition avait un aspect imposant, alors même qu’elle n’était qu’une minorité. Parmi ceux qui, dans le Parlement ou hors le Parlement, attaquaient l’administration de sir Robert Walpole, étaient Bolingbroke, Garteret, Chesterfield, Argyle, Pulteney, Wyndham, Dodington, Pitt, Lyttleton, Barnard, Pope, Swift, Gay, Arbuthnot, Fielding, Johnson , Thomson , Akenside , Glover.
Ce qui fît longtemps la sauvegarde de sir Robert fut que l’opposition se divisa en deux partis diamétralement opposés l’un à l’autre; dans leurs opinions politiques. Cette même circonstance fut aussi plus tard ce * qui devait le perdre. Les chefs de la minorité savaient qu’il leur serait difficile de proposer une mesure importante sans produire aussitôt un schisme dans l’opposition. C’était avec beaucoup de peine que les whigs avaient été persuadés de donner un vote muet pour le rappel de l’acte des Parlements septennaux. Les tories, d’autre part, ne'poiivaient se décider à soutenir la motion de Pulteney tendant à augmenter l’allocation du
BOBHT WALJ^B.
prince Frédéric. Les deux partis s’étuient cordialement concertés pour provoquer la gnerre avec i’ispagne; mais ils avaient eu leur gnerre. La haine de sir Robert Walpole était presque le seul sentiment qui leur fût commun. Sur œ point unique, iis concentrèrent donc toutes leurs forces. Avec une grossière ignorance, ou tme grossière improbité, ils représentèrent le ministre comme le principal fléau de l’Etat. Son renvoi, son cbAtiment, devait être la panacée de tous les maux de la nation. Que ferait-on après sa chute ? comment prévenir plus tard un mauvais choix de ministre ? A ces questions autant de réponses qu’il y avait de bruyants et de sots bavards dans l’opposition. Un cri seul ralliait toutes les voix : « A bas Walpole I » On rétrécit tellement ce terrain, on rendit cette question si personnelle, qu’on finit par faire entendre aux autres membres du Cabinet qu’au premiér ministre seul on refuserait de faire quartier; ses instruments conserveraient leurs têtes, leurs fortunes, même leurs places, si le grand corruptem* était livré à la juste vengeance de la nation.
Si les collègues de sir Robert Walpole ne s’étaient pas séparés de lui, il aurait pu encore, même après les élections défavorables de 1741, tenir tête à l’orage; mais dès qu’on sut que c’était à lui seul qu’on en voulait, et qu’en le sacrifiant on pouvait attendre des conditions avantageuses, les rangs ministériels commencèrent à chanceler, et l’on entendit le murmure de sauve qui peut. Sir R. Walpole fut trahi, c’est à peu près certain ; mais jusqu’à quel point, c’est ce qu’il est dilHcile de’ dire. On soupçonna lord ïslay, le duc de Newcastle bien plus encore : il eût été étrange, en
> RlMtBBT WALPOLE. 243
effet, que le duc s’abstint quand il se. tramait une trahison :
Cb’ r ho de traditor* sempre sospetto Cbe Qan fu Iradilor prima che nato >. ^
« i’erficlie est son nom, » disait sir Robert en parlant de Sa Grâce.
Jamais bataille ne fut plus vaillamment livrée que la dernière du vieux ministre. Son jugement net, sa longue expérience et son courage indomptable lui firent prolonger la guerre défensive pendant la moitié d’une session. Jusqu’au dénoiiment, jamais son cœur ne faiblit, et, lorsque enfin il céda, ce ne fut pas aux menaces de ses ennemis, mais aux supplications de ses partisans découragés et lui refusant leur concours. Ne pouvant plus conserver le pouvoir, il fit une retraite honorable et se réfugia dans son château, au pailieu de ses tableaux et de ses jardins, laissant à ceu$ qui l’avaient renversé... la honte, la discorde et une courte victoire 3.
Tout tomba dans la confusion : on a prétendu qu’il fallait l’attribuer à l’adroite politique de sir Robert Wulpole, et saps doute if ne négligea rien pour semer la dissension parmi ses ennemis, mais il eut peu de chose à faire. La victoire avait dissous la coalition des
' J’ai toujours soupçonné une trahison, et Ganello fut un traître avant même d’être né.
* Sir Robert Walpole se relira du minisfere avec le titre de lord Orford ; il mourut en 1745, à l’âge de soixante et onze ans, dans sa terre de IKHighton, où il était né. Son père, Robert Walpole, avait été simplement mprobre du Parlepiutnt.
ROBERT WALPÜLE.
deux fractions opposantes qui pendant la campagne déjà n’avaient pas été très-fidèles à leur trêve plâtrée. Les questions réservées se présentèrent en foule ; mille prétentions élevèrent la voix. Impossible de suivre une ligne politique qui ne blessât pas le plus grand nombre des vainqueurs ; impossible de trouver des places pour la dixième partie de ceux qui pensaient y avoir droit. Tandis que les chefs parlementaires prêchaient la patience et la confiance, tandis que leurs bataillons demandaient leur récompense à grands cris , une voix plus haute retentit du dehors, le cri terrible d’un peuple irrité sans trop savoir contre qui, et impatient sans pouvoir dire de quoi. Le jour de la rétribution était venu : l’opposition récoltait ce qu’elle avait semé. Enflammée de haine et de cupidité, désespérant du succès par les moyens de guerre ordinaires, fermant les yeux aux conséquences certaines quoique éloignées de ce qu’elle allait faire, elle avait imité ce sorcier qui évoqua im démon qu’il ne sut plus comment exorciser. Elle avait enivré l’opinion publique de ses déclamations et de ses calomnies; elle avait fait naître des espérances qu’elle ne pouvait satisfaire. La chute de sir Robert Walpole devait amener un âge d’or ou la fameuse ère millénaire, et chacun s’était peint cet âge d’or ou ce millénaire selon les fantaisies de son enthousiasme ou selon le rêve de ses désirs. Les républicains espéraient que les privilèges de la couronne seraient réduits à une ombre, les tories-jacobites que les Stuarts seraient restaurés, les tories plus modérés qu’ils allaient voir renaître les beaux jours dont l’Eglise anglicane et la propriété avaient joui pendant les dornicres années de la reine .\nne. Il eût été impos-
ROBERT WALPOLE
sible de satisfaire tout le monde ; les vainquems ne satisfirent personne.
Nous n’avons aucun respect pour la mémoire de ceux qu’on appelait alors les patriotes ; nous sommes pour les principes d’un bon gouvernement contre sir R. Walpole, et pour sir R. Walpole contre l’opposition. Qu'un système plus pur fût substitué au sien , c’était chose très-désirable; mais si l’on maintenait le système de celui-ci, nul homme n’était aussi propre que sir R. Walpole à conduire les aflfaires. Il existait d’effrayants abus dans le gouvernement, des abus plus que suffisants pour justifier une vive opposition ; mais les adversaires de sir R. Walpole excitaient la fureur du peuple sans s’inquiéter de la mieux diriger ; ils firent pire encore. Après avoir présenté le mal sous de fausses couleurs, ils y appliquèrent des remèdes impuissants et pernicieux ; ils dénoncèrent un seul homme comme l’unique cause de tous les vices d’un mauvais système qui avait été mis en œuvre avant son début dans la carrière publique, et qui gouverna encore le pays lorsque quelques-uns de ses censeurs succédèrent à son pouvoir. Ils entravèrent ses meilleures mesures; ils le poussèrent malgré lui à une guerre injuste. Parlant sans cesse en phrases oratoires de tyrannie, de conaiption, de ministres détestables, de courtisans serviles, de libertés anglaises, de grande charte, de droits arrosés du sang de nos pères, de Timoléon, de Brutus, de Hampden, de Sydney, que proposaient-ils pour corriger et améliorer nos institutions ? Rien. Au lieu de diriger l’esprit public dans la voie des réformes réalisables et bien définies, qui auraient complété l'œuvre de 1688, au lieu de mettre par là notre législation en harmonie
ROBERT WALPOLE
avec la coiistituUou, au lieu d’eulever 4 la couronne 1« moyen de faire par influence ce qu’elle ne pouvait plus faire par sa prérogative, ils excitèrent un vague besoin de changement dont ils profitèrent pendant un moment pour en être bientôt et justement les victime^.
Parmi les réformes qu’exigeait alors la situatimi du pays, il en était deux d’une importance incontestable, deux qui seules auraient remédié à presque tous les abus, et sans lesquelles tous les autres palliatifs eussent été inutiles : c’étaient la publicité des débats du Parlement et la suppression des bourgs pourris. On ne songea ni à l’une ni à l’autre. Sans ces deux réformes, cependant, il nous paraît démontré que tputes les autres devenaient illusoires. Quelques-uns des patriotes suggérèrent des changements qui auraient centuplé sans aucun doute lès maux existants. Ces politiques prétendaient transférer la disposition des places et le commandement des troupes de la couronne au Parlement, et cela sous le prétexte que le Parlement était depuis longtemps un peuple corrompu . Etait-ce donc une garantie contre la corruption que les membres de la représentation nationale, au lieu de recevoir du ministre leur part du pillage public , se servissent euxmêmes ?
D’autres projets dont on amusa le peuple étaient moins dangereux que celui-ci ; quelques-uns dans le nombre étaient même innocents, très-peu aiuuient fait du bien , la plupart étaient absurdes. Ils nous sont en grande partie révélés par les mandats ou instructions qu’après le changement de ministère divers corps électoraux envoyèrent a leurs représentants. On ne peut imaginer un plus déplorable ramassis de folies.
KUMtT WALrOLE.
En première Hgne est la demande de la tête de Wal> pôle, puis viennent des doléances amères sur le déclin du commcirce, déclin qui, selon ces esprits éclairés, n’avait d’autres causes que Walpole et lu corrup^ lion. Ils auraient été plus près de la vérité s’ils s’en étaient pris à la guerre à laquelle ils avaient poussé Walpole par leurs criailleries. Il avait parfaitement prédit les résultats de son assentiment forcé. Le jour où Ton avait proclamé les hostilités contre l’Espagne^ lorsque les hérauts d’armes furent escortés dans la Cité par les chefs de l’opposition, lorsque le prince de Galles lui-méme s’arrêta à Temple-Bar pour boire au succès des armes anglaises, le ministre, entendant retentir joyeusement tous les carillons de la Cité , avait dit : « Ils peuvent sonner les cloches aujourd'hui, ils ne tarderont pas à se tordre les mains*. »
Un autre grief, dont nécessairement sir R. Walpole et la corruption devaient être responsables, était l’exportation exagérée des laines d’Angleterre. Au jugement des habiles électeurs de plusieurs grandes villes; porter remède à ce mal était presque aussi urgent; presque aussi essentiel que de pendre sir Robert. «Votez contre le maintien d'armées permanentes en temps de paix, » recommandait-on encore aux membres de la Chambre des commîmes; recommandation ridicule au milieu d’une guerre qui probablement devait durer et qui dura en effet aussi longtemps que le Parlement. « Abolissez l’acte des Parlements septennaux. » Rien de plus naturel que de voir les électeurs désirer le re -
1 Sir Robert, qui ainaait les jeux de mots, employait ici les deux verbes ring et wring qui se prononcent de même et signifient l’un sonner et l’autre tordre.
RUBI^T WALPOLK.
tour üiennal du marché où ils vendaient leurs votes et se grisaient avec la bière des candidats ; mais le rappel de l’acte de septennalité eût été un tléau pour T Angleterre, sans la réforme totale de 'la constitution du corps électoral. L’unique recommandation raisonnable que nous trouvions dans ces instructions, c’est celle de réduire le nombre des fonctionnaires siégeant au Parlement, et d’en exclure les pensionnaires de la couronne. Il est clair toutefois que cette réforme n’allait pas à la racine du mal, et que, si elle eût été adoptée, très-probablement la corruption secrète aurait été plus pratiquée que jamais.
Citons encore un exemple des illusions absurdes que les déclamations des ennemis de sir Robert Walpole avaient fait naître dans le pays. Akenside était un des plus ardents et des plus exaltés parmi les jeunes patriotes hors du Parlement ; lorsqu’il vit que le changement de ministère n’avait produit aucun changement de système, il éxliala son indignation dans son Epîin à Curion, le meilleur de ses poèmes, et qui semble indiquer que, s’il eût laissé la composition lyrique à Collins et à Gray pour se livrer à la satire noble et grave, il aurait pu disputer la palme à Dryden; mais, quel que soit le mérite bttéraire de cette épître, nous ne saurions louer les doctrines politiques que le poète y prêche. Akenside, dans une apostrophe enthousiaste aux grands hommes de l’antiquité, nous dit ce qu’il attendait de Pulteney au moment de la chute du tyran :
Voyez les arts former les mœurs à la sagesse.
De plus nobles plaisirs séduire la jeunesse,
El vos vœux les plus chers s’accomplir ici -bas,
Pourvu que Curion ne nous déserte pas.
BOBERl WALPULE.
C’était' donc, à ceqn’il paraît, l’attaire de Cw/ ion ou de Pulteney d’abolir le pharaon et les bals masqués, de réduire le jeune duc de Marlborough à la ration d’une bouteille d’eau-dc-vie par jour, et de persuader à lady Vane. qu’elle devait se contenter de trois amants à la fois.
Quel que fût le vœu du peuple, il n’obtint certainement rien* Sir Robert Walpole se retira en sûreté, et la multitude n’eut pas son exécution à Tower-HilH. L’acte septennal ne fut pas aboli, les fonctionnaires ne furent pas exclus de la Chambre des commîmes ; on continua d’exporter la laine, les mœurs privées continuèrent leur scandale comme sous le règne de Walpole le corrupteur; la jeunesse, ne se laissant pas séduire par de plus nobles plaisirs, battit toujours les watchraen , et paria avec les escrocs des courses de chevaux tout comme auparavant.
Les collègues de sir Robert Walpole, qui avaient, après sa retraite, admis dans le cabinet quelques-uns des chefs de l’opposition, se trouvèrent bientôt forcés de se soumettre à l’ascendant de l’un de leurs nouveaux alliés. C’était lord Carteret , depuis lord (Iranville. Aucun politiqpie de cette époque n’avait plus de courage, plus d’ambition, plus d’activité, plus de talent pour les discussions de tribune ou pour la déclamation; aucun politique ne possédait une émdition si profonde et si étendue. Familier avec les auteurs anciens , sa connaissance des langues modernes était prodigieuse. Le Conseil privé, lorsqu’il était présent, n’avait plus besoin d’interprète. 11 parlait et écrivait le
' Cour de la Tour de Londres, oü l'on exécute les criininels d’Etat.
RORKltT WALP<H.K.
fran«;ais, l’italien, l’espagnol, le portugais, l’allemand et même le suédois. 11 avait poussé ses recherclies jusqu’aux plus obscurs recoins de la littérature. Aussi versé dans le droit canon et la scolastique que dans les ouvrages des poètes et des ornteiu's, il avait lu tout ce que la Saxe et la Hollande avaient produit sur les questions les plus ardues de la législation et du droit public. Harte, dans sa préface de la seconde édition de son Histoire de Gustave-Adolphe , rend un hommage remarquable à l’iiuiversalité du savoir de lord Garteret : « J’ai eu la bonne fortune ou la prudence de conserver intégralement mon corps d’armée, ou, en d’autres termes, mon corps de preuves. Feu le comte de Granville voulut bien se déclarer de cette opinion, surtout lors^ qu’il trouva que j’avais choisi Ghemnitius pour un de mes principaux guides ; car Sa Seigneurie craignait que je n’eusse pas vu cet estimable et authentique ouvrage qui est extrêmement rare. Je m'estimai heureux d’avoir satisfait Sa Seigneurie n’importe à quel minime degré, car le comte de Granville connaissait en perfection les historiens d’Allemagne et de Suède. »
Avec tout son savoir, Garteret n’était pas un pédant ni un de ces esprits froids qu’on peut comparer à ces feux dont le bois étouffe la flamme. Dans le conseil, dans la discussion, dans le monde,. il brillait par sa vivacité, par son énergie. Fermeté, promptitude, hardiesse, distinguaient toutes ses mesures; sa parole avait l’éclat et l’animation de la belle éloquence ; aucun malheur, public ou privé, ne pouvait abattre cet esprit toujours ardent et déterminé. II fut à la fois le plus heureux et le plus malheureux des hommes d’Etat.
Déjà secrétaire d’Etat bous le ministère de sir lloberl
«OBfiltT WALfOLE.
Walpol^,’ il avait acquis beaucoup d’iiilluence sur l’esprit de Georges !«'. Les autres ministres ne savaient pas rallëiband, le roi ne savait pas l’anglais ; toutes les communications entte Walpole et Georges avaient lieu en très-mauvais latin. Garteret étourdit ses collègues parla volubilité avec laquelle il s’adressait à Sa Majesté en allemand ; ils écoutaient avec envie et terreur ces mystérieuses diphthongues gutturales qui pouvaient bien glisser dans l'oreille du monarque certaine suggestion peu d’accord avec leurs idées. Sir Robert Walpole n’était pas - homme à sid)ir un collègue tel que Carteret : le roi fut amené à abandonner son favori. Carteret se jeta dans l’opposition, et se signala à sa tête jusqu’à ce que la retraite de son ancien rival lui rendit son titre de secrétaire d’Etat.
Pendant quelques mois il fut premier ministre, ou plutôt ministre unique; il gagna la confiance et l’estime de Georges II sans perdre la haute faveur du prince de Galles. Dans les débiitsde la Chambre des lords, il n’avait point d’égal parmi ses collègues; parmi ses adversaires, Chesterfield seul pouvait lutter avec lui. Confiant dans ses talents et la faveur royale, il négligea tous les moyens par lesquels sir Robert Walpole s’était fortifié et maintenu. La tête remplie de traités et d’expéditions, de plans pour soutenir la reine de Hongrie et de projets pour humilier la maison de Bourbon, il abandonna dédaigneusement à d’autres tous les menus détails, et avec ces détails tous les fruits de la corruption : le patronage de l’Eglise et du barreau échut aux Pelham ; c’était une bagatelle indigne de ses soins. Un des douze •juges d’Angleterre, le chief-justice Willis, si nous avons bonne mémoire, étant allé lui demander quelque bé-
ROBERT WALPOLE
iK^lice ecclésiastique pour un ami, Carteret lui répondit qu'il était trop occupé de la politique continentale pour songer à distribuer des places et des bénéfices. <( Vous pouvez compter sur une chose, lui dit le chiefjustice ; ceux qui ont besoin des places et des bénéfices iront à ceux qui ont plus de loisir. » La prédiction s’accomplit. Il aurait fallu que les affaires fussent bien importantes et bien nombreuses pour que les Pelliam manqtrassent de loisir pour Tintrigue. La meute des coureurs de places et de pensions s’adressa donc aux Pelham. L’influence parlementaire des deux frères s’étendit de jour en jour jusqu’à ce qu’enfin ils fussent à la tête d’une majorité prononcée dans la Chambre des communes.
Leur rival, cependant, sûr de sa force, s’exaltant de ses espérances, et fier del'orage qu’il avait conjuré sur le continent, ne voulait tolérer ni supérieur ni égal. «Ses rodomontades sont étourdissantes, dit Horace VValpole ; mais son courage et son talent sont à la hauteur de son emphase. » Il brava l’opposition de ses collègues, non pas avec la hauteur superbe du premier Pitt ou la froide et roide arrogance du second ; mais avec une joyeuse véhémence et une bonne humeur impérieuse qui renversait tout devant lui. On avait surnommé son administration le cabinet ivre, et cette expression ne doit pas s’entendre seulement au figuré. Carteret avait les mœurs d’un très-bon convive, et probablement que le vin de Champagne contribuait à l’entretenir dans la joyeuse extase de sa vie politique.
On ne peut être surpris qu’un esprit aussi téméraire et aussi impétueux’ que Carteret se laissât vaincre sur le terrain parlementaire par les artificieux et égoïstes
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Pelham; mais ce qui est plus difficile à comprendre, c’est qu’il ait été généralement impopulaire dans le pays. Ses brillants talents, son caractère hardi et ouvert, auraient dû, ce nous semble, le rendre le favori du public. Mais le peuple avait subi d’amères déceptions, et Carteret eut à supporter la première explosion de son mécontentement. Sa liaison intime avec Pulteney, devenu l’homme le plus détesté d’Angleterre, fut pour lui un incident malheureux : il n’avait par le fait que trois hommes de son parti : Pulteney, le roi et le prince de Galles ; singulier assemblage !
Carteret fut forcé de se démettre. Peu de temps après il fit, pour reconquérir le pouvoir, une tentative hardie, désespérée ; elle ne réussit pas. De ce moment il abandonna tout espoir ambitieux, et se retira en riant avec ses livres et sa bouteille. Jamais politique ne jouit du succès avec un bonheur si franc, jamais politique ne se résigna à sa chute avec ime gaieté si naturelle. «Quelque maltraité qu’il eût été, il ne parut pas, dit Horace Walpole, éprouver le moindre ressentiment, ou même d’autre sensation que celle de la soif. »
Quelles bonnes histoires sur lord Carteret dans les lettres d’Horace Walpole ! quelques-unes sans doute beaucoup exagérées. On y voit comment, au faîte de sa grandeur, il devint amoureux à première vue de lady Sophia Fermer, la jolie fille de lord Pomfret; comment il fatiguait ses collègues en leur lisant les lettres de cette aimable lady, comment il la conduisit à l’autel et puis chez lui, combien de riches bijoux il donna à sa fiancée, que d’attentions il avait pour elle au ilanelagh,et quel train de reine elle menait à son hôtel d’Arlington-street. Horace Walpole a parlé de Carteret
WAf.po^¥.
avec mDins d’amer^Mme que d'iitfcuu aq^^ bomme politique de çon tqpps, Fo^ exceptp; circonstance d’aqtant plus remarquable que Garteret était un des plus acbarnés ennemis de sir Robert. Dans ses Mémoires, Horace Walpole, après avoir passé eq reyup tous les hopames érainepts que rAngleterre a yus nalt?^ et dont il a souvenance, conclut en disant qu’aupun d’eux n’a eu plus de talent que lord Granville. Smollett, daqs sen roinaq à’ ^^xnJ)hrey Çlinker, proqoppe Ip même jugement en termes plus vqjgaii’es : » Depuis que Granville a été mis à la porte , il n’y q ep daps ce pays aucup mepabro qui valût la farine dont U poudrait sa perruque. »
il tomber et le règne des Pelhapi cppamegga. fut le molbevu' de Garteret d’arriver au pouvoir au mopaept où le peuple souürait d’une déception récepte ; le peuple avait été dupe et était avide de vengeapce ; U fallait une victime, et dans ces occasions les victimes de la rage populaire sont choisies comme les viptipios de JepUté ; la première personne qui se présente est sacrifiée. Les ressentiments du peuple ptout satisfaits, à une émotion excessive succéda un calme plat ; à la soif désordonnée du nouveau, une disposition égalepaent déraisonnable d’acquiescer à tout ce qui était un fait accompli, Quelques rnois auparavant, le pepple accusait volontiers de tous les crimes les bonames du pouvoir, et prêtait l’oreille à toutes les professions de foi de l’opposition ; il se laissait maintenant conduire aveuglément par les ministi’cs, et regardait d’un œil soupçonneux toutes les prétentions au patriotisino. Le nom de patriote devenait un nom de dérision. Horace Walpole n’exagérait guère en disant que dans ce tpraps-là
UOUKHr
5in.‘i
ira candidat éligible ne pouvait wiwx ge pppul^riser sur les hustings qu’en déclarant qu’il n'avait jaraais été et ne serait jamais un patriote. ■ *
En eette conjoncture éclata la rébellion dns raéqtagnards d'Ecosse (1745); l’alarme causée par cpt événement apaisa le bruit des factions intestines. La défaite de Charles-Edouard, à Culloden, et la suppression de l’insurrection étouffèrent à jamais le parti jacobite. Un fit place dans le gouvernement à quelques torjes; on brocha la paix avec la France et l’Espagne, La mort enleva le prince de Galles, qui avait essayé de rallier une fraction de cette opposition formidable dont il avait été le chef contre sir Itobert Walpqle. Presque tous les hommes de quelque valeur dans la Chambre des communes s’attachèrent ofiiciellement au gouvernement. Le calme de la session des Chapibres ne fut troublé que par une harangue accidentelle de lord Egmont sur l’armée. Pour la première fois depuis l’avénement des Stuarts il n’y avait plus d’opposition; cette singulière bonne fortune, refusée aux plus habiles politiques, à Salisbury, à Strafford, à Clarendon, à Walpole, avait été réservée pour. les Pelham.
Henri Pelham, il est vrai, n’était nullement un homme à mépriser ; sa capacité était celle de sir Robert Walpole sur une moindre échelle. Sans être un brillant orateur, il était, comme sqn maître, assez fort dans la discussion, bon tacticien parlementaire, habile homme d’affaires. Gomme son maître, il se distinguait par la netteté et la clarté de ses exposés de finances. Là s’arrêtait la ressemblance; leurs caractères différaient du tout au tout. Walpole était d’une humeur facile, mais il voulait ce qu’il voulait; ardent, vif, mais
ROBERT WALPOLE
franc jusqu’à l’impolitesse. Pelham cédait, mais en boudeur ; il était régulier dans ses mœurs, mais jaloux du décorum. Walpole était hardi par tempérament, et Pelham timide. Walpole avait à lutter contre une forte opposition, mais aucun de ses collègues n’osait lever le doigt contre lui. Presque toute l’opposition qui fut faite à Pelham 'lui venait des membres du cabinet dont il était le chef. Son propre payeur parla contre ses évaluations financières; son ministre de la guerre parla contre son bill de régence. En vingt-quatre heures Walpole renvoyait de la maison du roi lord Chesterfield, lord Burlington et lord Clinton ; privait de leurs postes les hauts dignitaires d’Ecosse, et ôtait leurs régiments an duc de Bolton et à lord Cobham, parce qu’il les soupçonnait d’avoir encouragé la résistanee à son bill de l’excise. Il aurait plutôt combattu avec une forte minorité sous d’habiles chefs, que toléré la mutinerie dans son propre parti. Il en aurait coûté cher à celui de ses collègues qui eût osé diviser la Chambre des communes contre lui. PeHiam, lui, était disposé à tout supporter plutôt que de renvoyer un homme autour duquel aurait pu se grouper une nouvelle opposition ; il toléra donc avec une patience boudeuse l’insubordination de Pitt et de Fox ; il crut plus siir de fermer les yeux sur leurs infractions à la discipline que de les entendre tonner contre la corruption et les ministres corrupteurs sur les bancs de l’opposition.
Le duc de Newcastle devint enfin le ministre dirigeant.
Nous sommes surpris que sir Walter Scott n’ait jamais introduit dans ses romans le duc de Newcastle. Une entrevue entre Sa Crâce et Jeanie Deans aimait été dé-
HOBKRT WALPOLK.
licieuso et naturelle ; U n’est guère d’hommes publics dans notre histoire dont on ait conservé tant d’anecdotes. On a pu, en citant ses conversations et ses manies, eieagérer une scène ; cependant on en cite un si grand nombre qu’il faut bien y croire quand elles sont racontées, non pas seulement par les petits auteurs de Grub-street qui n’avaient pu qu’entrevoir son étoile de la Jarretière à travers les panneaux de son carrosse , mais encore par des gens qui le voyaient sans cesse Parlement, ou assistaient à son lever dans Lincoln ’s- Inn-Fields. On ne peut pas plus différer de goût et d’opinion qu’Horace Walpole et SmoUett, ni fréquenter des sociétés plus différentes ; l’un, jouant aux cartes avec des comtesses et correspondant avec des ambassadeurs ; l’autre, passant sa vie au milieu de scribes faméliques ; cependant le duc d’Horace Walpole et le duc de Smollett se ressemblent comme si les deux portraits étaient de la même main. Le Newcastle de SmoUett sort de son cabinet de toilette, la face toute barbouillée d’écume de savon pour aUer embrasser l’envoyé de Maroc. Le Newcastle de Walpole force la porte du duc de Grafton malade pour baiser les emplâtres du vieux seigneur. Jamais homme ne fut plus impitoyablement immolé à la satire ; mais par le fait il était lui-même sa propre satire ; tout ce que l’art de la satire fait pour peindre les ridicules des autres, la nature l’avait fait contre lui; tout ce qu’il y avait en lui d’absurde ressortait en relief grotesque sm‘ le reste de son caractère; il était une caricature vivante, ambulante et parlante ; sa démarche était un trot de coursier étourdi ; son parler était un bredouillement rapide ; il était toujours pressé et jamais à temps ; il se répandait en ten-
RÜbËKl WALËULË<
dres cài’ftsséB et eu larmes hystéri(}ües. Son êloquencô rapfjelait celle du juge Shallow dans Shakspeâre. C’était une déraison exaltée par la vivacité et l’impertinencfe ; son ignorance a fourni maintes anecdotes, les unes authentiques, les autres probablemetit inventées dans les cafés, mais toutes admirablement caractéristiques : « Ah ! oui, oui, bien sûr, Annapolis doit êti'e défendue; il faut envoyer des troupes à Annapolis. — Dites-moi, je vous prie, où est Annapolis ? — Le cap Kreton est une île ! — C’est étrange ! Montrez-la-moi sur la carte... C’est ’bien vrai; elle y est, mon cher monsieur... Vous nous apportez toujours de bonnes nouvelles ; il faut que j’aille dire au roi qiie le cap Breton est une lie. »
Et cet homme fut, pendant près de trente ans, secrétaire d’Etat, et pendant près de dix ans premier lord de la trésorerie. Son immense fortune, sesr alliances héréditaires, le nombre de voix qu’il avait dans un Parlement de bourgs pourris, ne suffll’aient pas pour expliquer ce fait extraordinaire. Son succès est la preuve signalée de tout ce que peut un homme qui se dévoue de tœur et d’âme à un but unique. Il était dévoré d’ambition. Sa soif d’influence et de pouvoir ressemblait à l’avarice du vieil usurier dans les Aventures de Nigel. C’était une passion si intense, qu’elle lui tenait lieu de talents, qu’elle inspirait des ruses à la nullité même. «( N’ayez aucune affaire d’argent avec mon père; dit Marthe à lord Glenvarloch, car, tout radoteur qu’il est, il vous fera sa dupe. » U était aussi dangereux de faire de la politiqüe avec Newcastle que du commerce avec le vieux Trapbois-. 11 avait pour le pouvoir une avidité toute particulière; il était jaloux
HUBERT WALPOLE. 2')li
de tous ses collègues et presque de son propre frère. Sous un semblant de légèreté, il était le plus faux des hommes d’Etat; toutes les fortes têtes de son temps en riaient comme d’un sot, d’un bredouilleur, d’un enfant qui ne savait ce qu’il voulait... Il les joua tous les uns après les autres.
Si le pays était resté en paix, il n’est pas impossible que cet homme eut été maintenu à la din*ction des affaires, sans admettre personne à partager son pouvoir, jusqu’à ce que le trône fût rempli par lin nouveau prince qui eût apporté avec lui de nouvelles maximes de gouvernement, de nouveaux favoris et uné volonté ferme. Mais les tristes préludes de la guerre de sept ans causèrent une crise au-dessus des forces de Newcastle. Après un calme de quinze ans, l’Angleterre fut encore agitée jusque dans ses plus profondes bases. En peu de jours l’aspect de la scène politique allait changer ‘.
* Cet article, comme on voit, conduit les événements de l’histoire d'Angleterre jusqu’à l'avénement du premier Pitt (lord Chatham).
Depuis que cet essai sui* les deux Walpole a été publié pour la première fois, M. Pierre Cunningham a publié en neuf volumes in-octavo la'collection complète des Lettres d’Horace Walpole, classées dans l’ordre chronologique, de manière à composer une véritable histoire de son temps, sous la forme épistolaire. Cette édition, publiée par M. R. Bentley, est enrichie des notes de tous les éditeurs successifs d’Horace Walpole, entre autres de celles de lord Dover, de M. Croker, des misses Berry et du révérend J. Mitford. Trente-cinq portraits admirablement gravés ajoutent au luxe de cette édition.
OLIVIER GOLDSMITH
Olivier Goldsinith, un des plus agréables écrivains anglais du dix-huitièine siècle, était d’une famille saxonne et protestante, établie depuis longtemps en Irlande, et qui, comme tant d’autres familles saxonnes et protestantes, avait été, dans les temps de trouble, touianentée et alarmée par la population indigène. Le père d’Olivier, Charles Goldsmith, avait, sous la reine Anne , étudié à l’école diocésaine d’Elphen. Ayant conçu un attachement pour la tille du maître d’école, il l’épousa, prit les ordres et se fixa dans un lieu appelé Pallas, faisant partie du comté de Longford. Là, il ne put qu’avec peine faire vivre sa femme et ses enfants avec ce qu’il gagnait, soit comme desservant de paroisse, soit comme fermier.
C’est à Pallas que naquit Olivier Goldsmith, en novembre 1728. Ce hameau, pour ce qui est des détails pratiques de la vie, était alors presque aussi éloigné de la riche et active capitale où Goldsmith passa ses dernières années, que peut l’être aujourd’hui n’importe quel défrichement du haut Canada ou n’importe quel canton de dépaissance en Australie. Aujourd’hui même, les enthousiastes qui se hasardent à entreprem^e un pèlerinage au pays natal du poète sont forcés de faire
262 OLIVIER GOLDSMITU.
il pied la dernière partie du trajet. Le hameau est loin de toutes les grandes routes, au milieu d’une triste plaine qui, dans la saison des pluies, se change souvent eu lac. Les chemins de traverse mettraient en pièces Je char à bancë qü’oh vbudiaît y faire 'rouler : il est même des fondrières et des ornières où ne pourraient pénétrer les roues les plus solidement construites.
Olivier était encore enfant lorsqu’on offrit à son père une cure avec un revenu de deux cents livres sterling Environ, dans le comté de Westmeath. La famille quitta donc la chaumière du désert pour une maison spacieuse sur une route fréquentée, près du village de Lissoy. Là, une servante apprit ses lettres à l’enfant qiiij lorsqu’il eut sept ans, fut envoyé à une école de village, tenue par ün vieux quartier-maître en retraite. Ce magister n’enseignait que la lecture, l’écriture et 1 ’a ri tlun étique ; mais il possédait un fonds inépuisable d’histoires sur les revenants, les banshies et les fées, sur les fameux chefs de bandits irlandais, Baldearg O’Donnell et Hogan le Galopeur, sur les exploits de lord Peterbotough et de lord Stanhope, sur la surprise de Monjüich et le glorieux désastre de Buhuéga; Cet homme devait être de la religion protestante, mais il appartenait à la race aborigène, parlait l’idiome irlandais, et, qui plus est, improvisait des vers. Oliviei' devint de bonne heure et toute sa vie il ne cessa d’être un admirateur passionné de la musique irlandaise, principalement des compositions de Carolan, et il entendit la harpe de ce ménestrel exhaler ses dernières notes'. Il faut ajouter qu’Olivier, quoique Anglais de
• Thorlogh Carolan, né à Nobber en 1670 et mort en 1758 à Itos-
OLITIER SUI.DSMITH.
naiè^aiicé ët ayant de nombl^ux liens avec l’Eglise 6të61ië> ne montra jamais le moindre signe de cette méprisante antipathie avec laquelle, de son temps, la minorité dominante en Irlande regardait trop généraletnëüt la majorité conquise. Et, de fait, bien loin de partager les opinions et les sentiments de la caste à laquelle il appartenaitj il conçut une aversion poiu' la CHërieUse et Immortelle Mémoire, ainsi que TOn désignait Guillaïune in, et, même quand Georges III fut eur le trdne^ il soutint que la restauration de la dynastie exilée pouvait sellle sauver le paysi
A l’âge de neuf ans, Goldsmith quitta l’humble école tenue par le Vieux soldat et fut envoyé à diverses écoles élémentaires, où il acquit quelque connaissance des langues mortes. 11 semble qu’à cette époque son existence n’était rien moins qu’heureuse. D’après l’admirable portrait qu’on voit de lui au châteah de Rnowle S il avait une dureté de traits qui allait jusqu’à la laideur. La petite vérole lui avait laissé ses plus cruelles empreintes. Il était petit de taille, avec des membres mal attachés.- Entre enfants, on n’est guère indulgent pour les défectuosités corporelles, et au ridicule provoqué par l’aspcci du pauvre Olivier s’ajoutaient une simplicité et une prédisposition naturelle aux bévues dont il- rte se défit jamais. Il devint donc le plastron et la
common. Ce ménestrel aveugle parcourait l’Irlande, improvisant ses airs et ses ballades, toujours le bietavenu dans toutes les maisons et payant ainsi l'hospitalité qu'on s’emprossalt de lui offrir. Goldsmith avait pu l’entendre chez son oncle Gonlarinc, lorsque celui-ci habitait Roscommon.
> Ce portrait de Goldsmith est par Reynolds. Le château de Knowlé est aujourd’hui à lord Ai&berst.
OLIVIER GOLBSHITH.
risée des autres enfants et des maîtres, montré au doigt comme un épouvantail à faire peur aux oiseaux dans la cour de récréation, et fouetté comme un imbécile dans la classe. Lorsqu’il se fut élevé à la célébrité littéraire, ceux qui l’avaient raillé autrefois interrogèrent leurs souvenirs pour raconter les incidents de son premier âge : ils citèrent des reparties et des épigrammes improvisées par lui et qui, quoiqu’elles eussent passé inaperçues dans le temps, furent, vingt-cinq ans plus tard, supposées l’indication précoce du talent auquel on doit le Vicaire de Wakefield et le Village abandonné.
Dans sa dix-septième année, Olivier Goldsmith entra comme boursier au collège de la Trinité de Dublin. Les boursiers ne payaient rien pour leur nourriture ni pour leur instruction, et très-peu de chose pour leur logement ; mais ils avaient à remplir certaines obligations serviles dont ils sont depuis longtemps affranchis. Us balayaient la cour, ils portaient le dîner sur la table de leurs supérieurs, changeaient les assiettes et ver-
* Quoique Goldsmith fit déjà des vers à l’âge de sept ans, quelquesunes de ces reparties pourraient bien avoir été faites après coup, par exemple celles qui ont plus d’une variante; en voici une : dans un bal villageois, surexcité par la cornemuse, le jeune Olivier se met tout à coup à gambader seul entre deux contredanses, et le ménétrier de s’écrier : a Venez voir danser Esope . > Sur ce mot, Olivier lance au ménétrier un distique, dont M. Forster cite le premier vers de deux manières :
DasBRnr et musicien sont plaisants. Je t'avoue ; ,
C’est Esope qui danse et son singe qui joue.
Le second vers, qui contient tout le sel de la repartie, est traduit littéralement :
6ee Esop dancing and his monkey playing.
OLIVIEH GOLDSMITH. !Ü!6;i
saieht l’ale aux autres membres du collège. Goldsmitli fut logé, avec d’autres, dans un grenier où Ton lit encore avec intérêt son nom, griffonné par lui-même sur une fenêtre. De ces greniers^ maint étudiant, avec moins de talent que lui, s’est frayé une voie jusqu’à la balle de laine du lord-chanceUer ou au banc des évêques. Mais Gqldsmith, tout en subissant les humiliations de sa position, en perdit tous les avantages. 11 négligea les études scolaires , et fut mal noté aux examens ; relégué au dernier rang de sa classe pour avoir fait le bouffon dans la salle des leçons, il se fit sévèrement réprimander pour avoir fait jouer la pompe sur un constable, et reçut des coups de canne, qui lui furent administrés par un professeur brutal, pour avoir donné un bal sous les combles à de joyeux camarades et à des demoiselles légères de la ville.
Pendant qu’Olivier menait à Dublin une vie partagée entre une sale détresse et une dissipation peu décente, son père vint à mourir, lui laissant tout juste xin morceau de pain. Le jeune étudiant obtint son grade de bachelier et abandonna l’université. Il n’eut d’abord d’autre domicile que riiumble logement où sa mère se retira après son veuvage. Il avait atteint sa vingt et unième année. U était nécessaire qu’il s’adonnât à quelque travail lucratif, et il semblait que son éducation ne l’eût rendu propre à autre chose qu’à s’habiller avec des étoffes de couleur voyante qu’il aimait comme une pie, qu’à faii-e une partie de cartes, qu’à chanter des airs irlandais, à jouer de la flûte, à pêcher pendant la belle saison, et à raconter des histoires de revenants au coin du feu pendant l’hiver. Cinq ou six professions furent essayées par lui tour à tour sans suc-
OLIVIER GOLDSElTHi
cès. Il Se mit surles tangs pour l’ordination ecclésiastique, mais, s’étant présenté en habit ëcârlate, ilfutimnlé- (liatement mis à la porte du palais épiscopal; Il devint ensuite ptécepteur dans une famille opulente^ mais quitta bientôt ces fonctions à la suite d’une, dispute au jeu. U résolut alors d’émigrer eii Amérique. Ses parents furent enchantés de le voir partir pour Cork sur un bon cheval, avec trente livres sterling dans sa poche. Mais, au bout de six semaines, on le vit revenir sur uii misérable bidet, sans un penny, et il informa sa mère que le bâtiment à bord duquel il avait pris son passage, ayant voulu profiter d’im bon vent qui s’était élevé pendant qu’il faisait une partie de plaisir} avait mis à la voile sans lui. Il prit alors le parti d’étudièr le barreau. Un purent généreux lui avança cinquante livrés sterling 1. Ave'c cette somme, Goldsmith partit pour Dublin ; mais il s’y laissa entraîner dans une mafsoii de jeu et perdit jusqu’à son dernier shilling. U songea alors à l’étude de la médecine. On se cotisa pour lui faire un petit pécule, et il fut envoyé à Edimbourg. Il avait vingt-quatre ans. A Edimbourg il passa dix-huit mois, étant censé suivre les cours, et il glana quelques connaissances superficielles en chimie et en histoire naturelle. Il se rendit de là à Leyde, toujours prétendant étudier la médecine. Il quitta celte célèbre université, la troisième université où il eût résidé, âgé de vingt-sept ans, sans avoir pris un grade, avec quelques mots de la langue médicale pour toute science, et ne possédant rien que l’habit qu’il avait sur le corps,
* Son oncle, le révérend M. Contarine, qui avait épousé une scenr (le son pere.
OLl vieil UOLD»UlTH.
aVec sa llüte. Celle-ci lui fut cépertdant uue amie utilei 11 erra pédeetrement à trav ers la Flandre, lâ France et la Suisse, jouant des aire qui, partent) inritaient les paysans à la danse, et qui souvent lui jirocnraient uil souper avec un lit. Ses pérégrinations le menèrent ainsi jüsqu’en Italie. Les Italiens ne pouvaient goûter aussi facilement un pareil musicien, et il lui fallut, pour vivre, avoir recours aux aumônes qu’on distribuait aux portes des couvents. Il est juste toutefois de remarquer ici que les histoires racontées par lui sur cette partie de sa vie ne doivent être acceptées qu’avec beaucoup de réserve. La stricte véracité ne fut jamais une de ses vertus, et un homme qui est habituellement inexact dans ses récits est plus qu’ordinairement inexact quaud il parle de Æes voyages. Par le fait, Goldsmith avait assez péu de respect de la vérité poiir écrire et imprimer qu’il avait assisté à une conversation intéressante entre Voltaire et Fontenelle, et que cette conversation s’était tenue à Paris. Or, il est certain que Voltaire n’était pas à moins de cent lieues de Paris pendant tout le temps que Goldsmith passa sur le continent L v
En 17oü, au terme de ses pèlerinages, Goldsmith débarqua à Douvres sans un shilling, sans un ami, sans une profession. Il avait, il est vrai, — si on pouvait s’en rapporter à son propre témoignage, dénué de preuves, — il avait obtenu un diplôme do docteur à l’univei'sité de Padoue ; mais ce litre lui fut complètement inutile.
I C’est-à-dire de 1750 à 1768. — Le fait est que Goldsmith fut réellement reçu par Voltaire aux Délices, prés de Genève. Un libraire le .chargea, en 1759, de composer une Vie de Voltaire, qui parut en elJVl. Voltaire survécut à sou biographe.
ULIVIKR GOLDSMITU.
En Angleterre^ on n’avait nul besoin de sa flûte ; il n’y avait pas de couvents, et il fût forcé de recourir à une suite d’expédients désespérés. Il se fit comédien ambulant; mais ni son visage ni sa tournure n’étaient propres à faire fortune sur les planches d’aucun théâtre, même du plus humble. Il se mit à piler des drogues dans un mortier de pharmacie, et à comir d’uue rue de Londres à une autre, en portant les fioles dont le chargeaient des apothicaires charitables. Il se joignit à une bande de mendiants qui avait sa nichée dans Axe- Yard*. U fut quelque temps maître d’étude dans un pensionnat, et ressentit si vivement les misères et les humiliations de ce métier, qu’il s’estima heureux de le laisser là pour gagner son pain à la solde d’un libraire, autre joug qu’il trouva plus dégradant encore ; aussi s’empressa-l-il de redevenir maître d’étude. Il obtint une nomination de médecin en sous-ordre au service de la Compagnie des Indes orientales, nomination qui fut bientôt révoquée. Pourquoi ? C’est ce qui ne nous est pas dit. C’était là un des sujets dont Goldsmith n’aima jamais à parler. Il est probable qu’il dut en accuser son incapacité à remplir les devoirs de la place. 11 se présenta ensuite à l’examen du Collège des chirurgiens pour devenir aide dans un hôpital de marine : autre humble poste pour lequel il fut encore jugé incapable. Sur ces entrefaites était mort le maître d’école dont il avait été le sous-maître pour un morceau de pain et le tiers d’un lit. Il ne lui restait plus d’autre alternative que de retomber dans les bas offices de la
' * M. F. Forster appelle celte localité Axe-ïane; elle est située dans un des plus affreux (juartiers de la Cité.
OLIVIER GOLDSHITH. 26*J
littérature. Goldsmith loua un grenier dans une misérable cour, à laquelle il lui fallait grimper du bord du ruisseau de Fleet-Ditch, par une suite de noirs escaliers appelés Breakneck Steps (l’Escalier Casse-cou). La cour et l’escalier ont depuis longtemps disparu, mais les vieux habitants de Londres se souviennent bien de tous les deux. Ce fut là qu’à l’àge de trente ans l’infortuné Goldsmitti s’installa pour travailler comme un forçat.
Pendant le cours des dix ans qui se succédèrent, Goldsmith fit imprimer des œuvres, dont quelques-unes ont survécu, et dont la plupart ont péri. Il produisit des articles pom* les revues, les magazines et les journaux; des livres d’enfants qui, reliés en cartonnages, dorés et prués de hideuses gravures sur bois, figurèrent à la vitrine de la boutique jadis fameuse de l’angle de la place du Cimetière-Saint-Paul; une Recherche sur tétat des belles-lettres en Europe , lequel ouvrage , quoique de peu de valeur, est encore réimprimé dans ses Œuvres; une Vie du beau Nash, qui mériterait d’être réimprimée, quoiqu’elle ne le soit pas; une superficielle et inexacte mais très-bonne à lire Histoire d'Angleterre, sous la forme de Lettres adressées par un noble lord à son fils ; et quelques très-amusantes Esquisses de la société de Londres, sous la forme de Lettres d’un voyageur chinois^ : tous ces livres furent publiés
1 Ouvrage publié aussi en 1755, sous le litre du Citoyen du monde. On cita dans tous les magazines et journaux anglais de 1792 ce passage oü Goldsmith avait prédit la Révolution française : < Les Français marchent imperceptiblement à une ère de liberté. Quand je considère même que les Parlements (dont les membres sont tous nommés par la cour, qui ne permet aux présidents que de suivre humblement
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UMVIUR UOLB»MITHt.
anonymes, mais on sait très-bien que Goldsmith était l’auteur de ceux que nous veflons de désigner; et U monta peu à peu en crédit dans l’estime des libraires pour qui il les avait écrits. Il devint, mêfiae ce qu’on appelle un écrivain populaire. Ni la nature ni l’éducation ne lui avaient donné les qualités nécessaires à qui veut se livx'er aux recherches érudites et aux graves dissertations. Il ne savait rien Irès-séfleusement : toutes ses lectures avaient été faites à bâtons rompus, et il n’av.ait jamais profondément médité sur ce qu’il avait lu. Sans doute Goldsmith avait connu ou couru beaucoup le monde, mais, de tout ce qu’il y avait vu^ il n’avait observé ou retenu que quelques incidents, quelques caractères grotesques qui, par hasardj avaient frappé son imagination. Cependant, si son esprit ne s’était meublé ainsi que de quelques matériaux rares^ il employait ces matériaux de manière à produire xm effet merveilleux. Il a existé de plus grands écrivainsj mais peut-être il n’en a existé aucun qui ait été plus constamment agréable. Son style était toujours pUr et facile,' ou mêmcj dans l’Occasion, vif et énergique. Ses narrations amusuientj ses descriptions étaient pittoresquesi sa gaieté richement humoristique, non sans une teinte d’aimable mélancolie. Bref, dans tout ce qu’il écrivait, sérieux ou plaisant, GoldSmith avait une certaine grâce naturelle et décente, qu’on n’aurait guère
sa direction immédiate) osent parler dd lenrs priTÜégas et de liberté, je ne puis m’empècher de croire 4ue le génie de la liberté est réellement entré dans ée rojaume sous un déguisement Qu'il y dit aeuleinent trois faibles monarques qui se succèdent sur le trône, le masque sera mis de côté^ et le pays redeviendra cérlainemeni libres * {Th> Citizen of the world, letter LVi.)
OLIVIER OOljDSMITM. ÎÎTI
dû atteiidre d’uii homtaë qui avait passé la majëüi^e pwtle de SQ vie dans les sales repaiiési honte des grandes capitales, partni les voleurs et les mendiants, les coureurs de mes et les saltimbanques.
A mesure que son nom devenait connu, Goldsmith voyait s’étendre le cercle de ses relations. Il fut pi-ésenté au docteur Samuel Johnson, qui était alors considéré comme le premier des auteurs anglais vivants; à Reynolds, le premier des peintres anglais ; et à Burke, qui n’était pas encore entré au Parlement, mais qui s’était distingué par ses écrits et par l’éloquence de sa conversation. Goldsmith jouit de l’intimité de ces hommes éminents. En 1763, il était un des neuf membres primitifs de cette célèbre Société fraternelle qu’on a quelquefois appelée le Club littéraire, mais qui a toujours répudié l’épithète, et qui se pare encore gloribusemertt de ce simple nom : le Club.
Cependant Goldsmith avait quitté son misérable logement au haut des escaliers du Brise-Cdu, et il avait pris un appariement dans la région plus civilisée où demeurent les avocats et les stagiaires de Londres*; Mais là aussi il fut maintes fois réduit à de pitoyables expédients. Vers la fin de 1764, son loyer était depuis si longtemps arriéré, qu’un matin son hôtesse lui rendit visite escortée d’un huissier. Le débiteur# en sa perplexité, dépêcha un messager à Johnson. Johnsoilj toujours amical, quoique souvent grondeur et bourru, renvoya le messager avec une guinée, en promettant de venir lui-ihême promptement; ibarfive, et trouVe
i luns of Court, dans le rayon de Temple-Bar et sut tout dans la direction de la Cité.
OLIVIER, GOLDSMITH
Gk)ldsmith qui, ayant changé la guinée, raillait son hôtesse en dégustant une bouteille de vin de Madère. Johnson remit le bouchon sur la bouteille, et conjura son ami d’examiner avec calme par quels moyens il pourrait se procurer de l'argent. <( J’ai un roman qu’on pourrait livrer à la presse,» répondit Goldsmith. Johnsoh parcourut le manuscrit, vit qu’il y avait de bonnes choses, et alla le montrer à un éditeur qui lui en donna soixante livres sterling. Johnson revint bientôt avec cette somme; le loyer fut payé, et l'huissier se retira. D’après une des variantes de cette histoire, Goldsmith reprocha vivement à son hôtesse son manque d’égards; d’après une autre, il l’invita à prendre sa part d’im bol de punch. Les deux versions probablement sont vraies. Le roman qui vit le jour de cette façon était le Vicaire de Wake^ld.
Mais avant que le Vicaire de Wakefield fût imprimé et publié, arriva la grande crise de la vie littéraire de Goldsmith. Dans la semaine de Noël de l’année 1764 parut le poëme intitulé : le Foya^'cur. C’était le premier ouvrage auquel il mettait son nom, et ce poëme le plaça tout d'abord au rang des auteurs classiques de la langue anglaise. Les critiques les plus compétents émirent l’opinion qu’il n'avait été publié aucun poëme supérieur au Voyageur depuis le quatrième livre de la Dunciade de Pope*.
Sous un rapport, le Voyageur de Goldsmith diffère de toutes ses autres compositions; en général, son plan était défectueux et son exécution bonne. Dans le Voyageur, l’exécution, quoiqu’elle ait de grands raéri-
> Pope élail morl en 1744.
OLIVIER GOLDSMITH
les, est bien inférieure au plan. Aucun poëme philosophique ancien ou moderne n’a un plan aussi noble et en même temps plus simple. Un voyageur anglais, assis sur un rocher des Alpes, près du point ofi confinent trois grandes contrées, contemple l’immense panorama qu’il a sous les pieds ; puis il retrace tous les pas de son long pèlerinage, rappelle la diversité des sites, des climats, des gouvernements, des religions et des nationalités qu’il a observés, pour arriver à cette conclusion, vraie ou fausse, que notre bonheur dépend bien peu des institutions politiques, mais beaucoup plus de notre caractère et de la modération de nos désirs.
Pendant que la quatrième édition du Vogageur était sur les comptoirs et à l’étalage de tous les libraires, U Vicaire de Wakefield parut et obtint rapidement la popularité qu’il a conservée jusqu’à nos jours, et qui, probablement, durera aussi longtemps que la langue anglaise. La fable du roman est peut-être une des plus mal construites qu’on puisse s’imaginer. Il lui manque non -seulement la vraisemblance qu’on doit trouver dans toute histoire fondée sur les mœurs de l’Angleterre, mais encore cette consistance qu’on doit exiger aussi de la fiction la plus étrange où figurent des sorcière, des géants et des fées. Mais les premiers chapitres du Vicaire de Wakefield ont toute la suavité de la poésie pastorale et en même temps toute la vivacité piquante de la comédie. Moyse et ses lunettes, le vicaire et sa monogamie, le fripon et sa cosmogonie, le squire prouvant, par Aristote, que « les relations sont relatives, » Olivia se préparant à convertir un amant libertin par l’étude de la controverse enti'e Robinson et Vendredi, les prétendues grandes dames avec leurs
niéilisances scandaleuses à propos des aPH<)ur8 de sir Tonakins et des vers du docteur Burdoch^ enfin, M. Burchell avec le inot de fudge, qui lui sert de refraiu, ont fait rire innocemment plus de lecteurs qaie n’en a jamais fait rire un ai petit npmbre de pages. La dernière partie du roman n’est pas digne de la première. A mesure que nous approchons de la catastrophe, les invraisemblances s’ajoutent aux invraisemblances, et les éclairs du comique deviennent de plus en plus rares.
Le succès de Goldsmith comme romancier l’encouragea à tenter la fortune comme acteur dramatique. Il composa le Bonhomme, pièce qui méritait un meilleur sort que celui qui l’attendait. Garrick refusa de la jouer à Drury-Lane ; elle fut jouée à Govent-Garden en 1768, mais y reçut un froid accueil. Cependant, par les recettes des représentations à son bénéfice et la vente du manuscrit, Goldsmith en retira cinq cents livres sterling, autant que ce qu’il avait gagné avec le Voyageur et le Vicaire de Wakefield réunis. L’intrigue du Bonhomme est, comme presque tous les plans de Goldsmith, trèsmal construite. Mais quelques scènes sont réellement d’une bouffonnerie exquise et beaucoup plus bouffonnes que ne le comportait le goût du public à ce momentlà. Un drame sentimal et d’une morale fade, la Fausse pélicatesse^, venait d’avoir un immense succès. La sensiblerie était à la mode. Pendant quelques années, la comédie fit verser plus de larmes que la tragédie, et l’on traitait de vulgaire toute plaisanterie qui provoquait quelque chose de plus qu’un grave sourire. 11 n’est donc pas étrange que la meilleure scène du Bon-
1 The false Delicacy, par Kelly.
ULlVlKa «iULUjUlITtl.
37fi
hamxne ait été sifflée sans pUié à la première représentation et omise à la seconde, celle où miss Eichland trouve son amant escorté par l’huissieret sonrecorsep hat>its de cour.
En 1770 parut Village abandonné. Par le style et la versification, ce célèbre poème est parfaitement égal et peut-être supérieur au Voyageur. Il est même généralement préféré au Voyageur par les lecteurs nombreux qui sont de l’avis du poète Bayes dans la comédie satirique de la liépétitioru, lorsqu’il dit qu’un plan n’a d’autre utilité que d’encadrer de belles choses *. Des juges plus délicats, cependant, tout en admirant les beautés de détail, sont choqués par un défaut impardonnable qui envahit tout le poème. Ce défaut-là n’est pas la théorie sur la richesse et le luxe, si souvent critiquée par les économistes. La théorie est fausse, cela est vrai, mais le poème, considéré simplement comme poème, n’est pas nécessairement plus mauvais à cause de cette théorie. Le plus beau poème de la langue latine, le plus beau poème didactique d’aucune langue, fut composé pour défendre le plus absurde et le plus vulgaire de tous les systèmes de philosophie morale et naturelle. On peut facilement pardonner à un poète de mal raisonner ; on ne peut lui pardonner de mal décrire, d’observer le monde où il vit si peu attentivement que ses portraits n’aient aucune ressemblance avec les originaux, de nous donner enfin, comme tableaux exactade la vie réelle, de monstrueuses combinaisons de choses qui n’ont jamais et ne peuvent jamais
< The Hehearsal, comédie satirique du duc de Buckingham, qui toip'nait Dryden en ridicqle sous le nom de Bayes.
276 OLIVIBR GOLDSMITH.
avoir été'vues ensemble. Que penserait-on d*un peintre qui accouplerait janvier et mai dans le même paysage, qui reproduirait un fleuve arrêté par la glace dans une scène de la moisson? Sutfirait-il, pour défendre un pareil tableau, de nous dire que la couleur de chaque détail est exquise, que les haies vertes, les pommiers chargés de fruits, les chariots chancelant sous les gerbes dorées, que les moissonneurs essuyant la sueur de leurs fronts brûlés du soleil sont superbes, et que superbes aussi sont la neige, la glace et les enfants patinant? C’est à ce tableau que ressemble beaucoup le Village abandonné, parce qu’il se compose de parties qu’on s’étonne de trouver dans le même cadre. Le village dans sa prospérité est un véritable village d’Angleterre : le village dans sa décadence et sa désolation est un village d’Irlande. La félicité et la misère que Goldsmith a mises à côté l’une de l’autre appartiennent à deux pays dift'érents et à deux périodes différentes dans le progrès social. Il n’avait jamais vu certainement dans son île natale un paradis champêtre, un séjour d’abondance, de contentement et de calme comme son village d’Auburn. U n’avait jamais vu certainement en Angleterre tous les habitants d’un semblable paradis renvoyés le même jour de leurs maisons et forcés d’émigrer en masse pour l’Amérique. Le hameau, il l’avait probablement vu dans le comté de Kent ; l’émigration, il l’avait probablement vue dans le comté de Munster; mais en réunissant les deux, il a produit ce qu’on n’a jamais vu, ce qu’on ne verra jamais dans aucune partie du monde*.
* Dans noire notice sur Goldsmith étrangers), nous si-
OLIVIER GOLDSMITH
En 1773, Goldsmith se présenta au directeur de Covent-Garden avec une nouvelle comédie : Elle n’abaisse pour vaincre. Ce ne fut pas sans beaucoup de peine que le directeur se décida à monter et à représenter cette pièce. La comédie sentimentale régnait encore, et les comédies de Goldsmith n’étaient pas sentimentales.
Le Bonhomme avait été trop plaisant pour avoir du succès, et la gaieté du Bonhomme était bien sobre, comparée à la verve bouffonne ô.’Elle s’abaisse pour vaincre, qui est par le fait une incomparable farce en cinq actes. Cette fois-ci, cependant, le talent de Goldsmith triompha. Parterre, loges et galeries s’abandonnèrent aux éclats de rire pendant cinq actes. Si quelque fanatique admirateur de Kelly et de Cumberland osait essayer de siffler, il était immédiatement réduit au silence par ce cri général ; « A 1^ porte ! à la porte. !» ou : « A bas ! à bas ! » Deux générations'ont confirmé depuis le verdict prononcé ce soir-là.
Pendant que Goldsmith écrivait le Village abandonné' ‘ * et Elle s'abaisse pour vaincre ‘, il s’occupait d’ouvrages
gnalioDS avec Campbell une certaine ressemblance entre la pensée philosophique de ce charmant poème et la célébré lettre de J. -J. Rousseau sur l’influence des sciences : <t Goldsmith et Rousseau, disionsnous, arrivent aux mêmes conclusions contre le luxe, Goldsmith sur les ruines d'un village, Jean-Jacques en contemplant la chute des cm' pires. Le poêle anglais a moins de verve et d’éloquence; où trouver un autre Toyer de chaleur comme l'âme de l’auteur d’Emile ? Mais si Goldsmith est plus modeste dans ses sentiments, il çst moins paradoxal et ne blasphème point contre la philosophie et le savoir en maudissant le luxe, s
1 She sloops to conquer : < Elle s’abaisse pour vaincre, d Nous traduisîmes cette comédie pour la collection des ThMlres étrangers, sous le litre : les Méprises d’une nuit.
la
■ 21 » ufjvie» apL^siMn’H-
d’un nuire genre qui np pouvaient pas contribuer beaucoup à sa r(îputatiou, mais qui devaient lui être financièrement utiles Il compilait pour l’usage des écoles une Histoire de Rome, qui lui valut trois cents livres sterling; une Histoire i Angleterre, pour laquelle il reçut six cents livres; une Histoire de la Grèce, qu’il vendit deux cent cinquante livres sterling ; et une Histoire naturelle, qui, par un traité fait avec les libraireséditeurs, devait être payée huit cents guinées. Il ne lui fallut pas des études bien laborieuses pour produire ces ouvrages; il se contentait d’extraire, d’abréger et de traduire dans sa- prose claire, correcte et coulante, ce qu’il trouvait dans des livres bien connus, mais trop volumineux et trop arides pour la jeunesse , des deux sexes. C’était s’exposer à commettre d’étranges bévues, car il ne savait rien d’une manière exacte. Ainsi, dans son Histoire d' Angletei're , \\ nous dit que Naseby est dans le comté d’York, erreur géographique qu’il ne corrigea pas en réimprimant l’ouvrage. Il s’en fallut de peu qu’il ne fût dupe d’une mystification qui lui aurait fait placer dans son Histoire de la Grèce le récit d’une bataille entre Alexandre le Grand etMontézuma. Dans sou Histoire naturelle, il raconte avec une crédulité et une gravité parfaites tous les plus absurdes mensonges qu’il avait pu trouver dans les livres de voyages concernant les géants patagons, les singes qui prêchent, les i-DSsignols qui répètent de longues conversations, (t S’il peut distinguer une vache d’un cheval, c’est tout
* Quelques critiques lui ont attribué VHistoire du géant Hickatlirifl, citée par lord Macaulay dans la Vie de J. Bunyan. M. Tfiackeray l’attribue à Fielding.
6UV1E* UOLl>!».^iTH. 2^0
ce qu’il sait en ioologie, » disait Johnson. Deux anecdotes prouvent suffisamment combien peu GoldSmith était capable d’écrire sur les sciences physiques. Vainement lui citait-on l’autorité de Maupertuis. « Maupertüis ! s’écriait-il, je sais tout cela mieux qtte Maupertuis! » Une autre fois^ contrairement au témoignage de ses propres sens, il soutint obstinément, et même en se fûchant, qu’il mâchait son dîner en faisant mouvoir sa mâchoire supérieure.
Néanmoins^ ignorant comme l’était Goldsmrth, il est peu d’auteurs qui aient contribué plus que lui à rendre ngréables et faciles les premiers pas dans la voie pénible de l’éducation élémentaire. Ses compilgttions diffèrent grandement des compilations d’un faiseur de livres ordinaire. C’était un maître, et peut-être un maître sans égal, dans l’art de choisir et de condenser. Sous ce rapport, ses Histoires de Home et d’Angleterre, ou, mieux encore, leë abrégés de ces histoires, méritaient bien d’être étudiési Rien n’est moins attrayant qu’un abrégé, en général; mais les abtégés de Goldsmith; même les plus concis, sont toujours amusants, et les enfants intelligents considèrent cette lecture plutôt comme un plaisir que comme une tâche.
Goldsmith pouvait dès lors passer pom- iin honame heureux. Il avait les moyens de vivre confortablement et même de vivre dans un luxe relatif, lui qui avait si souvent dormi dans des granges et contre une borne. Sa renommée était grande et croissait continuellement. Il vivait dans la meilleure société du royaume, au point de vue intellectuel, dans une société où tous ;les talents étaient représentés, dans une société où l’art de la conversation était cultivé avec le plus brillant succc.s.
OLIVIER GOLDSMITU.
U n^existait probablemeut pas quatre causeurs plus admirables, chacun dans son genre, que Johnson, Burke, Beauclerk et Garrick ; or, Goldsmith était bé intimement avec tous les quatre. Il aspirait à causer aussi bien qu’eux; mais jamais ambition ne fut plus malheureuse. Il peut sembler étrange qu'un homme qui écrivait avec tant de clarté, de vivacité et de grâce, ne pût prendre part à une conversation sans se montrer xm vide et bruyant bavard, à qui il échappait les plus grosses bévues. Sur ce point l’évidence est accablante. Tel était ^extraordinaire contraste entre les ouvrages publiés de Goldsmith et les balourdises qu’il disait, qu’Horace Walpole en parlait comme d’un idiot inspiré. Garrick répétait ; « Noll écrit comme un ange et parle comme Pol '. » Charnier prétend qu’il fallait être doué d’une foi robuste pour croire qu’un bavard si ennemi du bon sens fût réellement l’auteur du Voyageur. Boswell luiméme disait avec une compassion méprisante : «J’aime à entendre Goldsmith quand il se lance I — Oui, monsieur, lui répondit Jolmson; mais il ne devrait pas aimer à s’écouter lui-même. » Il existe différents esprits comme différentes rivières ; il existe des rivières transparentes dont on boit avec plaisir l’eau pétillante : c’est à ces rivières qu’on peut comparer l’esprit de Bm-ke et l’esprit de Johnson; mais il existe des rivières dont l’eau tiubulente et trouble a besoin de se reposer pour être bue, et devient, lorsqu’elle a déposé son sédiment, limpide et délicieuse au goût. C’est là le type de l’esprit de Goldsmith. Ses premières idées sur tous
* Nnü, abréviation familière d’Olivier, et Pol, nom donné aux pfrrofjueJs en Angleterre (synonyme de Jacquot en français).
ULIVIKR GOLDSMITH.
les sujets étaient confuses jusqu'à l’absxu'de ; il leui* fallait un peu de temps pour se décanter et se clarifier. Lorsqu’il écrivait, elles avaient eu ce temps-là, et c’est pourquoi ses lecteurs le déclaraient un talent remarquable ; mais parlait-il, c’était -pour outrager le bon sens et se rendre la risée de ses auditeurs. Goldsmith était péniblement sensible à cette infériorité de sa conversation ; chaque échec le mortifiait, et cependant il n’avait ni assez de jugement ni assez d’autorité sur luimême pour retenir sa langue. Sa spontanéité irréflér chie et sa vanité le poussaient sans cesse à essayer de faire la chose qu’il ne pouvait pas faire. Après chaque tentative, il sentait qu'il venait de se livrer au ridicule et s’irritait de sa honte ; mais le moment d’ensuite il recommençait.
Ses amis semblent l’avoir regardé avec une bienveillance qui, malgré leur admiration de ses écrits, n’était pas sans un mélange de mépris. Et il faut bien avouer que s’il avait dans son caractère de quoi se faire aimer, il avait, aussi bien peu de ce qui inspire le respect. Il avait un bon cœur, bon jusqu’à la faiblesse ; il était si généreux qu’il oubliait d’être juste, pardonnant les injures si promptement qu’on pouvait dire qu’il les encourageait ; si libéral pour les mendiants, qu’il ne lui restait rien pom* payer son boucher et son tailleur.
* Vain, sensuel, frivole, prodigue, imprévoyant, il se fit accuser quelquefois d’un vice plus odieux ; l’envie. Mais il n’y a pas le moindre motif de croire que cette mauvaise passion, qui le faisait quelquefois tressaillir et proférer des exclamations de mauvaise humeur, l’ait jamais poussé à nuire par des artifices perfides à la réputation d’aucun de ses rivaux. Pour rester dans le
OLlVIEli GOL^SMITH.
vrai, il faüt dire que probàbleinèiit Oôidsmitll ifétait pas plus envièüxî tfiais simplèment tooihs piaiflérit que son prochain. Il àvait le cœur sur les lèvres ; tdbtes ces pétites jaloüsies qui ne sont que trop comràtittèè entre gens de lettrés, mais qu’un homnie dü inonde fait tout son possible pour dissimuler j Goldsmith les avouait avec la naïveté d’un enfant. Quand il était piqué du démon de l’envie, au lieu d’affecter l’indifférence, au lieu (îe dénigrer sous forme de faibles louanges, au lieu d’attaquer sourndisement et dans l’ombre, il disait à tout le monde qu’il était eiivieux. « Ne parlez pas, je vous en prie, ne parlez pas de Johnson en de pareils termes, disait-il à Boswell, vous me déchirez l’ûme. » Georges Steeveris et Cumberland étaient des hommes trop rusés pour dire de pareilles choses; ils auraient fait écho à l’éloge de Thomme envié par eux, et puis ils auraient envoyé aux journaux des libelles anonyüiés contre lui. Tout ce qu’il y avait de bon et de inauvais dans le Caractère de Goldsmith était pour ses amis une double garantie qu’il ne commettrait jamais de ces lâchetés. Il n’était ni assez méchant ni assez persévérant dans ses idées pour être coupable d’aucun acte malicieux qui eût exigé une combinaison et un déguisement.
Goldsmith a été quelquefois représenté Comme un homme de talent cruellement traité par le monde et condamné à lutter contre des difficultés qui finirent par lui briser le cœur. Rien de plus éloigné de la vérité que ce portrait. Certes, il eut à travers^'r beaucoup de dures misères aVânt d’avoir produit quelque chose de considérable en littérature ; mais, après que son nom eut paru au frontispice du Vot/af/etfr, il n’eut de reproches
üLiviÊft GOLOs.urrii. :28ü
à faire ^iti’à Ini-mêihe, s’il fut dans la détinsse. La moyenne dé ses retenus, pendant les sept dernières années de sa vie, dépassa positivement quatre cents livres sterling par an , et quatre cents livres sterling par an< dans les revenus de cette époque, équivalaient pour le moins d hilit cents livres dans les revenus d’aujourd’hui. Un célibataire qui résidait dans les quartiers du Temple pouvait alors passer pour opulent. Sür di* jeunes gens do famille qui étudiaient le droit, il n’y en avait pas un qui en eût autant. Mais toute la richesse que lord Clive avait apportée du Bengale, ajoutée à celle qüe sir Laurence Dundas avait apportée d’Allemagne, n’aurait pas suüi à Goldsraith ; il dépensait le double de ce qu’il avait. Il portait de beaux habits, donnait des dîners de plusieurs services, faisait la cour à des beautés vénales. Il avait aiussi, qu’on s’en souvienne à l’honneur de son cœur, sinon de sa tête, une guinée, ou cinq, ou dix, selon l’état de sa bourse, au service de celui qui venait lui raconter une infortune vraie Oü fictive Mais ce n’était pas en beaux habits ou
1 Une des plus comiques mystifications racontées quelquefois par Goldsmitb lui*même est cèlle que lui fit subir Piikington, qui vint le trouver un jour^ les yeux rayonuants, se frottant les mains d'un air de bonheur, et s’écriant : « Ma fortune est faite !— El commenl cela? demande Goldsmidi avec un intérêt affeclueu.v. — Apprenez, lui dit l'ilkington, que la princesse de Galles avait depuis longtemps la plus grande envie de posséder des souris blanches.— Eh bien ? — Eh bien ! un de mes amis, arrivant des Indes, vient de m’en apporter quatre. Je cours chez Son Altesse Royale les lui offrir respeclueusenieni, et vous savez si elle est sensible aux moindres attentions.— Comment hc les lui avez-vous pas déjà offertes? — Hélas! répond Piikington, passant de l’expression de la joie à celle de la tristesse, il n’y A qu’une difficulté : il me faudrait deux gainées pour acheter une belle cage, et
OLIVIER GOLDSMITU.
en festins, en imprudentes amours et en imprudentes charités que consistait sa principale dépense : il avait été un joueur dès l’enfance, et à la fois le plus ardent et le plus maladroit des joueurs. Pendant quelque temps, il recula l’heure d’une ruine inévitable pîu’ des expédients temporaires. Il obtenait des avances des libraires en promettant des ouvrages qu’il ne commençait jamais. Mais à la fin cette ressource lui manqua. Arriva un jour où il devait plus de deux mille livres sterling, et sans entrevoir aucune espérance de se tirer d’embarras. Le courage et la santé l’abandonnèrent. Il fut atteint d’une fièvre nerveuse qu’il se crut capable de traiter lui-même. Malheureusement il n’appréciait pas sa capacité médicale aussi justement qu’elle était appréciée par les autres. Malgré le titre de docteur qu’il prétendait avoir reçu à Padoue, il ne put jamais se procurer un malade. « Je ne pratique pas, disait-il un jour à Beauclerk ; je me suis imposé pour règle de ne faire d’ordonnances que pour* mes amis. — Cher docteur, répondit Beauclerk, faites mieux, je vous en prie, n’en faites que pom* vos ennemis. » En dépit de cet excellent conseil, Goldsmith voulut se traiter lui-même, et le remède ne fit qu’aggraver le mal. Le malade se laissa alors persuader d’appeler de vrais médecins, et ceux-ci cru-
je ne les ai pas. — Quel malheur ! dit Goldsmith, je ne suis pas en fonds moi-mème ce malin — Mais vous avez une montre : si vous vouliez, je pourrais la mettre en gage pour un jour ou deux ? » Goldsmith lui remet la montre et Pilkington l'emporte. Quelques jours après, on lui apprit que Pilkington se vantait lui-mème d’avoir levé un impôt sur sa crédulité. Ce qui ne l’empêcha pas, lorsqu’il sut par la suite que ce mystificateur mourait dans une misère bien méritée, de lui envoyer l'aumône d'une guinée.
OLIVIER UULUSMITH.
rent d’abord l’avoir guéri, mais la faiblesse et l’insomnie persistaient encore ; il ne pouvait plus dormir et ne pouvait plus prendre de nourriture. Un de ses médecins lui dit : « Vous êtes plus mal qpie vous ne devriez être d’après le degré de fièvre qui vous reste. Avez-vous l’esprit calme? — Non, je ne l’ai pas. » Ce furentles dernières paroles qu’on entendit de la bouche d’Olivier Goldsmith. Il mourut le 3 avril 1774, dans sa quarantesixième année.
On l’ensevelit dans le cimetière de l’église du Temple ; mais aucune, inscription n’indique l’endroit précis de sa sépulture qui est maintenant oubliée. Le cercueil fut suivi par Burke et Reynolds. Ces deux hommes éminents étaient sincèrement afiOigés. Bui-ke, en apprenant la mort de Goldsmith, avait fondu en larmes, et Reynolds avait été si touché, qu’il jeta sa brosse et sa palette de côté sans les reprendre ces jour-là !
Une quinzaine de jours après la mort de Goldsmith parut un petit poème qui , tant que durera la langue dans laquelle il est écrit, associera les noms de ses deux illustres amis au sien. Il a déjà été dit qu’il ressentait vivement les sarcasmes que lui attiraient les balourdises qui lui échappaient dans la conversation : ce fut seulement un peu avant sa dernière maladie qu’il fut provoqué à prendre sa revanche, et il eut la sagesse d’avoir recours à sa plume. Avec cette arme il se montra capable de tenir tête à tous ses assaillants ensemble. Dans un cadre restreint il traça avec une facilité et une vigueur singulières les portraits de neuf ou dix de ses connaissances intimes. Quoique ce petit ouvrage (intitulé Retaliation, les Représailles) n’ait pas reçu sa dernière retouche, il sera toujours regardé comme un
OLIVIER GOLtll^Ahl'l).
chef-d’œuvre. Il est iinpossible cependant de ne pafe regretter de trouver dans cette noble galerie quatre où cinq figures qui sont sans intérêt pour la poStéritéj àü lieu dos portraits de Johnson et de Gibboii, que Goldsmith aurait aussi heureusement esquissés que ceux de Burke et de Garrick
Quelques-uns des amis et des admirateurs de Goldsmith l’honorèrent d’un cénotaphe dans l’abbaye de Westminster. Nollekins en fut le sculpteur et Johnson en composa l’inscription. Il est bien à regretter que Johnson n’ait pas laissé à la postérité un monument plus durable et plus précieux de sôn ami. Une Vie de Golsdmith eût été une addition inestimable aux Fies det poètes. Personne n'appréciait les ouvrages de Gold-
' Dans une note manuscrite laissée par Garrick, et publiée pour la première fois par Pierre Cunningham, le grand comédien raconte que Iq véritable origine du petit poème des Représailles fut un défi échangé entre lui et Guldsmith, qui s'était vanté de faire mieux que lui les épigrammes. Comme chacun des deux devait faire l'épitaphe de l’autre, Garrick, qui avait préparé la sienne, ou qui l’improvisa, lui lança d’abord ce distique auquel il est déjà fait allusion dans le texte ;
Ici gtl OuviKB, de sou petit nom, Xoii.
Ecrirant comme un ange, il parlait comme Pol.
Cette antithèse entre l’ange et le perroquet (Pol) excita un rire cordial ; Goldsmith rclléchit un moment, et puis renonça à improviser à son tour; mais quelques semaines après, il revint avec la première esquisse de sa satire les Représailles, où il suppose tous les membres du Club morts, et fait successivement les épitaphes de Garrick, de Burke, de Reynolds, de Cumberland, etc., etc. Dans la note de Garrick, celui-ci nous apprend que les Représailles n’excitèrent que la bonne humeur dè tous ceux qui y figuraient, et que ious survécurent au pauvre Goldsmith.
OLIVIER GOLDSMITH
smith plus justement que Johnson ; personne ne connaissait mieux son caractère et ses habitudes ; personne n’était plus compétent pour tracer la peinture yraie et vivante des singularités d’un homme qui joignait de grands talents à de grandes faiblesses. Mais la liste des poètes aux œuvres desquels les éditeurs de Johnson l’avaient chargé de faire des préfaces biographiques se terminait à Lyttleton, qui était mort en 1773. Il semblerait que cette date avait été fixée exprès pour exclure celui dont le portrait eût si convenablement terminé la série. Goldsinith pependant a été heureux en biographes. Depuis un petit nombre d’années, sa vie a été écrite par M. Prior, par M. Washington Irving et par M. Forster. Les recherches de M. Prior méritent d’être louées ; le style de M. Washington Irving est toujours charmant ; mais la palme , en toute justice, revient à l’ouvrage éminemment intéressant de M. Forster.
L’épitaphe latine de Goldsmith, que S. Johnson refusa de modifier et de traduire en anglais, étant restée gi'avée sur le marbre de Westminster, nous croyons devoir la transcrire ici ;
OLIVARII GOLDSMITH
POETÆ, PBTSICI, BISTORICI,
QUI BDLLUB FERE SCRIBERDI 6ENUS ROR TETIGIT,
HUI.LDH QUOD TETIBIT BON ORRAVIT !
SIVE niSOS ESSERT MOTERDI,
SITE LACH1IIÆ,
AFFECTDUH POTERS, AT lEHIS DOBIRATOR ;
INOEMO SCBLimS, VITIDDS, vebsatilis;
ORATIONE GRARDIS , RITIDUS , TERUSTUS ;
HOC IIORDBERTO BEHORIAB COLDIT 80DALIUH AMOR,
ABICORUB FIDELITAS,
LBCTORDH TERERATIO.
HATDS niBEBRIA, FORREIÆ LORFORDIERSIS,
IR LOGO Cül ROBER PALLAS,
. ROT. XXIX. HDCCXXXI,
EBLARÆ LITTERIS IRSTITUTDS,
OBIIT LORDINI
APR. IV. MDCCLXXIV.
WILLIAM PITT
William Pitt, second fils de William Pitt, comte de Chatham, et de lady Rester Grenville, fille d’Hester, comtesse Temple, naquit le 28 mai 1739. yenfant héritait d’un nom qui, à l’époque de sa naissance, était le plus illustre du monde civilisé, d’un nom qui était prononcé par tout Anglais avec orgueil, et par tout ennemi de l’Angleterre avec un mélange d’admiration et de terreur. Pendant la première année de sa vie, chaque mois eut ses illuminations et ses feux de joie, chaque vent amena un messager chargé de bonnes nouvelles et d’étendards pris sur le champ de bataille. En Westphalie, l’infanterie anglaise gagnait une grande victoire qui arrêta les armes de Louis XV au milieu d’une carrière de conqiiêtes ; sur la côte de Portugal, Boscawen battait une Hotte française ; Hawke en tUspcrsait une autre dans la baie de Biscaye ; Johnson s’emparait de Niagara et Amherst de Ticonderoga ; Wolfe mourait de la plus enviable des morts sous les murs de Québec; Clive détruisait un armement bollandais dans le Hooglev et établissait la suprématie bri-
WILLIAM PITT
lannique dans le Benfçale ; Cootc mettait Lally en d(^ro*nte à Wandewash et établissait la suprématie britanni(pie dans le Carnate. La nation, en applaudissant ces guerriers victorieux, les considérait tous, sur mer et sur terre, en Europe, en Amérique et en Asie , comme des instruments qui recevaient leur direction d’un esprit supérieur. C’était le grand William Pitt, le grand représentant des communes, qui avait vaincu les maréchaux français en Allemagne et les amiraux français sur l’Atlantique ; c’était lui qui avait conquis pour son pays un vaste empire sur les bords glacés de l’Ontario et un autre sous le soleil des tropiques, à l’embouchure du Gange. 11 n’était pas dans lu nature des choses que la popularité extraordinaire dont jouissait le premier William Pitt à cette date Pestât permanente. Cette popularité avait déjà perdu son éclat avant que ses enfants fussent d’âge à comprendre pourjpioi leur père était un grand homme. 11 se vit enfin placé dans des situations où ni ses talents de ministre, ni ses talents d’orateur ne parurent à leur avantage. L’énergie et la décision qui l’avaient rendu éminemment propre à conduire la guerre ne furent plus néces.saires dans la paix ; la haute et émouvante élocpicnce qui lui avait donné l’influence suprême dans la Chainluc des communes manqua souvent son effet sur la Chambre des lords. Une cruelle maladie tortura scs articulations qu’elle n’abandonna que pour se jeter sur ses nerfs et sur son cerveau. Pendant les dernières années de sa vie, il fut odieux à la cour, sans avoir cependant des relations très-amicales avec la majorité de l’opposition. Chatham ne fut plus que ta ruine de Pin, ruine imposante et majestueuse toqtpfois, qu’aucun
WILLIAM PUT
homme de cœur ne pouvait contempler sans éprouver des émotions analogues à celles qu’excitent les restes du Parthénon et du Colisée. Sous un rapport, l’illustre homme d’Etat fut éminemment heureux. Quelles que fussent les vicissitudes de sa vie publique, il ne cessa jamais de trouver la paix et l’affection à son foyer. 11 aima tous ses enfants et fut aimé par eux... De tous ces enfants, celui qu’il chérissait le plus et dont il se montrait le plus fier était son second fils.
Le génie et l’ambition du jeune Pitt se développèx’ent avec une précocité rare et presque surnaturelle. A sept ans, l’intérêt qu’il prit aux plus graves sujets, son ardeur à poursuivre ses études, le bon sens et la vivacité de ses remarques sur les livres et sur les faits émerveillaient sa famille et ses maîtres. Un des mots qui lui écbappèrent à cette date fut répété à sa mère par son précepteur. Au mois d’août 1766, la grande nouvelle du jour était que William Pitt, devenu lord Chatham, passait à la Chambre des pairs. Le petit William s’écria : (( Je suis bien aise de n’étre pas le fils aîné ; je veux parler comme papa dans la Chambre des communes. » 11 existe une lettre de lady Chatham, femme d’une haute distinction, qui écrivait à son mari que leur fils cadet, à douze ans, avait laissé loin derrière lui son fils aîné qui en avait quinze. « L’esprit fin et délicat de William, ajoutait-elle, lui fait goûter avec le plus vif plaisir ce qui serait au-dessus de la capacité d’aucun autre enfant d’un âge si tendre. » A quatorze ans, l’enfant était un homme par l’intelligence. Le poète Hayley, qui le rencontra à Lymc dans l’été de 1773, fut étonné, r-avi et presque intimidé eu euteudant sortir des paroles si spirilnelles et si sensées de lèyres si jeunes. Hayley
292 WILLIAM PITT
regretta même plus tard de n’avoir pas osé soumettre au jugement de cet enfant extraordinaire le plan d’une grande composition littéraire qu’il méditait alors. Cet enfant, en effet, avait déjà écrit une tragédie, mauvaise nécessairement, mais non pas pire que les tragédies de Hayley. La pièce est encore conservée à Chevening, et, sous quelques rapports, elle est vraiment curieuse. Il n’y a pas d’amour. Toute 1 intrigiie est politique, et, chose remarquable ! l’intérêt, tel qu il est, roule sur une discussion à l’occasion d une régence. D’un* côté est un fidèle serviteur delà couronne, de l’autre un conspirateur ambitieux et sans principes. Enfin, le roi, qui avait été absent, reparaît, reprend son sceptre, et récompense le fidèle défenseur de ses droits. Un lecteur qui jugerait l’ouvrage sans en connaître l’auteur n’hésiterait pas à déclarer qu’il fut composé par quelque rimailleur, partisan de Pitt, à l’époque des réjouissances pour le rétablissement de Georges III, en 1789.
Le plaisir qu’avaient les parents du jeune William à observer le rapide développement de son intelligence fut troublé par les appréhensions que leur causait sa santé. Il grandissait d’une manière alarmante ; il était souvent malade et toujours faible. On craignait enfin qu’il ne fiit impossible d’élever un enfant si grand de taille, si mince et si délicat. Les médecins lui prescrivirent le vin de Porto, et l’on dit qu’à quatorze ans il était accoutumé à prendre cette agréable tisane à des doses qui, dans notre époque plus sobre, seraient considérées comme plus qîie suffisantes pour un homme fait. Ce régime, qui aurait probablement tué quatrevingt-dix-neuf enfants sur cent, semble avoir ete par-
WILLIAM PITT
faitement adapté aux particularités du tempérament du jeune William ; car, à quinze uns, il cessa d’étre sujet à ses continuelles indispositions, et, s’il ne devint jamais un homme robuste, il finit, du moins, par être assez bien portant, pendant des années de travail et d’anxiété, malgré les nuits consacrées aux débats parlementaires, et les étés passés dans Londres.
Ce fut probablement à cause de sa santé délicate qu’il ne fut pas élevé comme les autres enfants du* même rang. Presque tous les hommes politiques et les orateurs éminents qui devaient être un jour ses alliés ou ses adversaires, Nortb, Fox, Shelburne, Windham, Grey, Wellesley, Grcnville, Sheridan, Cauning, reçurent l’éducation des écoles publiques. Lord Cbatham avait été lui-même un élève distingué d’Eton, et il est rare qu’un élève distingué d’Eton oublie les obligations qu’il contracte envers Eton. Mais le tempérament faible du jeune William exigeait une surveillance et des soins qu’on ne trouve guère que sous le toit paternel. Ce fut donc sous le toit paternel qu’il fit ses études, et ces études, dirigées par un ecclésiastique nommé Wilson, quoique souvent interrompues par la maladie, se poursuivirent avec un succès extraordinaire. Avant qu’il eût complété sa quinzième annnée, il possédait une connaissance des langues anciennes et des mathématiques supérieure à celle que la plupart des écoliers de dixhuit ans apportent aux collèges universitaires. On l’envoya donc, vers la fin de 1773, au collège Pembroke de Cambridge. Un si jeune étudiant réclamait des soins plus attentifs que n’en donne un répétiteur à ceux qui aspirent aux grades universitaires. Le précepteur chargé de diriger les études académiques de William
WILLIAM PUT
put fut un bachelier ès arts, nommé Prottyman, qui avait été un des lauréats des concours de l'année précédente. Sans avoir ni un extérieur séduisant, ni un talent brillant, c’était un grand travailleur et d’une raro sagacité, un érudit classique et un fort mathématicien. Prettyman resta pendant plus de deux ans ù Cambridge le compagnon inséparable, et de fait presque l’unique compagnon de son élève. Ils contractèrent une amitié 'étroite et durable. Avant que le disciple eiU complété sa vingt-huitième année , il put faire son précepteur évéque de Lincoln et doyen do Saint-Paul ; le précepteur témoigna sa gratitude en écrivant une Vie du disciple, qui jouit de la réputation d’être la plus mauvaise biographie qui existe de la môme étendue.
Pitt, jusqu’à ce qu’il eût pris ses grades, lit à peine la connaissance d’un autre condisciple ; il suivait régulièrement les offices de la chapelle matin et soir, dînait tous les jours au réfectoire, et ne se permettait jamais une partie. A dix-sept ans, d’après la mauvaise coutume de ce temps-là, il fut admis par droit de naissance au grade de maître des arts, sans examen. Mais il résida quelques années encore à Pembroke-Hall , eu poursuivant avec application , sous la direction de Prettyman, toutes ses études académiques, et en fréquentant la meilleure société de l’université.
La provision de savoir que fit Pitt à cette époque de sa vie était certainement extraordinaire. Par le fait, il n’en eut jamais d’autre; car il devint de bonne heure trop occupé pour avoir du loisir pour la littérature. L’ouvrage qui faisait surtout ses délices était les Principia de Newton. Son goût pour les mathématiques allait jusqu’à la passion, et, de l’avis de ses professeurs.