‹ Œuvres diversesChapitre 9 sur 13 · ATTERBURY · texte numérisé non relu

ATTERBURY

revenus, ni armée, ni marine , il y avait plus de factieux et d’intrigants parmi ses courtisans que parmi ceux de son heureux rival. Atterbury s’aperçut bientôt que ses conseils étaient peu suivis, ou même reçus avec défiance. Son orgueil fut profondément blessé. Il quitta Paris, fixa sa résidence à Montpellier, abandonna la politique et- se dévoua exclusivement aux lettres. Dans le cours delà sixième année de son exil, il fit une maladie si sérieuse, que sa fille, elle-même d’une santé très-délicate, résolut de braver tous les risques pour le voir encore une fois. Ayant obtenu une autorisation du gouvernement anglais, elle s’embarqua pour Bordeaux, mais elle y arriva dans un tel état qu’elle ne put continuer le voyage que par bateau ou en litière. En dépit de ses infirmités, Atterbury partit de Montpellier pour aller à sa rencontre, et de son côté la pauvre femme, avec une impatience, trop souvent le symptôme d’une fin prochaine, se mit en route au lieu de l’attendre, et sans écouter les personnes de son entourage qui la suppliaient en vain de ralentir son voyage :

« Toutes les heures sont précieuses, leur répondaitelle, je ne veux plus que revoir mon père et puis mourir. )) Elle le rencontra à Toulouse, l’embrassa, reçut de sa main le pain et le vin de la communion, remercia Dieu qui leur permettait de passer un jour ensemble avant de se séparer pour toujours en ce monde, et elle mourut cette nuit-là même.

Il fallut longtemps à Atterbury , malgré son ferme • courage, pour se relever après un coup si cruel. Aussitôt qu’il crut être un j»eu rétabli, il redevint ardent à la lutte ; car le chagrin qui rejette les natures douces dans la retraite, l’inaction et la contemplation , surex-

ATTBBBL’KY.

cite eu contraire les esprits naturelleaieat agités. Le Prétendant , quelque peu intelligent et quelque dévot qu’il fût, avait fini par voir qu’il avait agi follement en se privant d'un homme qui, quoique hérétique, était, par son talent et toutes ses qualités, le plus distingué de ses partisans. On lit de nouvelles avances à Tévêque jacobite, et l’évêquc, sans trop .se laisser prier, revint à Paris pour y redevenir le ministre fantôme d’une monarchie fantôme. Mais sa longue vie troublée touchait à son terme. Jusqu’à la fin, cependant, son intelligence conserva toute sa verve et sa vigueur. Il apprit, la neuvième année de son exil, qu’il avait été accusé par üldmixon, un des déshonnêtes et méchants écrivailleurs sauvés de l’oubli par la Dunciade de Pope, d’avoir, de concert avec d’autres ecclésiastiques de Christ-Church, tronqué VHistoû'e de la Rébellion de lord Clarendon.

L’accusation, en ce qui concernait Atterbury, n’avait pas le moindre fondement, car il n’était pas un des éditeurs de l’ouvrage, et il ne l’avait vu que lorsqu’il avait été imprimé. Il publia une justification, courte, mais qui, dans son genre, est un modèle lumineux, modéré, digne. Il envoya au Prétendant un exemplaire de cet opuscule avec une lettre pleine de noblesse et de grâce : « Eu justifiant V Histoire à.n comte de Clarendon, disait le vieillard', j’avoue avoir été tenté de dire aussi cpielquo chose pour défendre son caractère et sa conduite, et particulièrement pour repousser ce reproche qu’on lui fit d’avoir conseillé au roi Charles II de gagner ses ennemis et de négliger ses amis. Conseil funeste, qu’il ne donna certainement jamais, quoiqu’il en ressentit cruellement les ell'ets, sacrifié par son maître pour pliiire à ceux qu’on ne trouva pas très-utiles à la

ATTKKBURY.

cause... Peut-être ii 'avez-vous pas entendu dire, sire, que lord Clarendon fut, dans Thistoire anglaise, la première personne bannie par un acte du Parlement, avec cette clause spéciale que quiconque correspondrait avec lui serait soumis à une peine, et même à la peine de mort. Permettez-moi d’ajouter que je suis le second exemple d’un sujet ainsi traité et que je serai peutêtre le dernier, puisque les auteurs d’un décret si cruel semblent en être aujourd’hui honteux. Ayant l’honnem* de ressembler à lord Clarendon par mes souffrances, je voudrais avoir pu lui ressembler par mes services ; mais c’est ce qui ne m’a pas été possible. Je puis, il est vrai, mourir en exil, pour avoir protesté comme lui en faveur de la cause royale, mais je vois qu’il ne me reste aujourd’hui d’autres moyens de contribuer à la soutenir ' . »

(juelques jours après avoir écrit cette lettre , Atterbury mourut. Il venait d'accomplir sa soixante-dixièmc année.

Son corps fut transporté en Angleterre et déposé secrètement sous la nef de l’abbaye de Westminster. Trois porte-deuil seulement suivirent le cercueil

Aucune inscription n'indique le tombeau. Il n’est guère à regretter que l’épitaphe, par laquelle Pope hüuora la mémoire de sou ami , ne paraisse pas sur les

• Lord Stanhope imprime toute cette lettre dans l’appendice du troisième volume de son Histoire d' Angleterre Elle est datée du 12 novembre 1731 et signée E. Roffes (Episcoptis Koffensis est le latin û’évéque de Itocliester). Atterbiiry avait, dans son plaidoyer à la barre des lords, comparé sa destinée à celle de lord Clarendon.

* Mourners, les pleureurs salariés qui escortent les eonvoi,s en Angleterre.

VITEBBI'RY.

murailles de la grande nécropole nationale, car on n’a rien écrit de pire depuis Colley Cibber.

Ceux qui voudraient une vie plus complète d’Alterbury pourraient eu recueillir les détails dans ses sermons et ses écrits de controverse, dans le compte rendu de son procès qui fait partie de la collection des procès politiques, dans les cinq volumes de sa correspondance, édités par M. Nichols, et dans le premier volume des pièces relatives aux Stuarts , éditées par M. Glover. Un récit très-indulgent, mais très-intéressant, de la carrière politique de l’évêque de Rocbester, se trouve aussi dans la précieuse Histoire d Angleterre de lord Mahon (lord Stanhope).

« Même dans son suaire, remarque lord Stanhope, Atterbury ne put reposer en paix. Son corps ayant été transporté en Angleterre , le gouvernement donna Uordre de saisir et de fouiller son cercueil. Le cri de la réprobation publique s’éleva contre les ministres à cette occasion, comme si leur animosité voulait poursuivre Atterbury au delà de la tombe; et assurément un pareil acte ne pouvait s’excuser que par les plus fortes raisons. Les ministres avaient reçu avis que quelques papiers secrets du parti jacobite devaient être expédiés en Angleterre par un moyen de transport qui semblait sûr et à l’abri de tout soupçon. Ils résolurent de débrouiller ce mystère, et ce fut aussi par le même motif que M. Morice (le gendre d’Atter-

ATTEKBIRY.

Hl

bury) se vit arrêté pour être examiné devant le Conseil privé. » {History of England, by lord Mahon, t. II). — Lord Stanhope ajoute qu’.\tterbury laissait des papiers réserv’ês à ses exécuteurs testamentaires, et pour lesquels il réclama la protection de l’ambassadeur lord Waldegrave. Ce seigneur s’y refusa sous prétexte que l’évêqiie de Rocbester avait perdu ses droits de sujet anglais. Les papiers mis sous le scellé furent déposés aux archives du collège des Ecossais de Paris.

Entre la biographie d’Atterbury et le récit historique de lord Stanhope il y a toute la différence de l’impartialité d’un wbig à l’impartialité d’un tory. Lord Macaulay parle de l’indulgence de lord Stanhope qui pourrait à son tour parler de la sévérité de lord Macaulay. Nous les croyons tous les deux justes et impartiaux, mais chacun à son point de vue. Un écrivain jacohite pourrait nier que lord Stanhope ait été indulgent. Nous aurions pu trouver dans lord Stanhope de quoi rendre le contraste plus piquant ; mais nous ne ferons plus qu'une citation qui explique à la fois le jacobitisme de l’évêque de Rocbester et de quelques-uns de ses contemporains qui, comme lui, auraient dd plutôt, comme anglicans, se rattacher à la cause du roi Guillaume. Il s’agit de l’ouvrage qii’on l’avait accusé à tort d’avoir tronqué ou falsifié.

Lord Stanhopef qui, par parenthèse, croit qu’Atterbury avait concouru avec ses deux amis, .Mdrich et

ÀTTERBL'RV.

Smuldrige , à éditer VHiatoire de la Rébellion , de lord Clarendon, nous dit que cet ouvrage avait produit une véritable recrudescence de Jacobitisme : « Combien grand paraît le caractère de l’auteur ! quelle dignité il prête aux principes qu’il défend et aux actions qu’il raconte ! Qui pouvait lire ces volumes du comte do Clarendon sans être d’abord ému et entiu gagné par son invincible sentiment de loyalisme chevaleresque, par son ferme attachement aux rois vaincus, par sa persévérante et juste confiance en Dieu, quand il semblait qu’on ne pouvait plus rien attendre des hommes? Qui pouvait, en le lisant, ne pas pardonner à ce monarque envers qui on eut plus de torts qu’il n’en eut luimême, à cette tête grise découronnée qui s’appuya sur un oreiQer d’épines à Garisbrook et alla rouler sur le billot à Whitehall? Quelle imagination pouvait ne pas s’exalter à la pensée de son fils exilé, exposé à toutes les disgrâces et à toutes les détresses, toujours déçu dans ses tentatives, voyant toutes ses espérances s’évanouir, et puis tout à coup rétabli sur son trône contre toutes les chances probables et au milieu d’une unanime acclamation de joie ? Combien cette histoire dut parler haut à tous ceux (il y en avait beaucoup en ce tcmps-là) dont les ancêtres et les parents sont glorieusement célébrés dans ces pages, aux soldats de Rupert ou aux amis de Falkland ! Pouvons-nous donc nous étonner, ou exprimer un blâme sévère, si leurs pensées descendirent quelquefois un peu plus bas et se tournèrent vers le petit-fils, exilé aussi pour une faute qui n’était pas la sienne, et languissant sui* la ten*e étrangère, dans une situation qui rappelait celle de Charles Stuart ? Je fais la différence des deux cas, — et princi-

ATTERBtRY.

paiement en ce qui regarde ce qn’Atterbury n’aurait pas dû oublier : la religion. Je ne plaide pas pour le jacobitisme, mais je plaide pour la loyale illusion et la pardonnable faiblesse de plusieurs de ceux qui épousèrent cette cause : je tiens à montrer que la plupart de ceux qui soupiraient pour la restauration de Jacques n’étaient pas de vils et infatués misérables, comme on nous accoutume à les considérer. » (Lord Stanhope, History of England^ t. Il, p. 36.)

Ceux qui, comme nous, déploreraient le scandale donné par un évêque (n’importe le culte) infidèle à la religion révélée, trouveront dans la correspondance de Pope la preuve qu’.'ktterbury partit pour l’exil, chrétien convaincu, s’il ne l’avait pas toujours été.

Quoique souvent cité comme écrivain controversiste, orateur et écrivain épistolaire, l’évêque de Rochester mérite aussi de l’être comme poète, plus remarquable peut-être' par ses vers latins que par ses vers anglais. Homme du monde, se piquant d’être aimable , Atterbury excellait dans ce qu’on ajjpelle les vers de société. Nous avons traduit de notre mieiix ceux qu’il

ATTERBliRV.

lu

composa sur réventail d’une coquette. Il n’est pas le seul évêque anglican qui ait écrit des madrigaux.

L’éventail de Lais, qui pour une autre belle Me serait qu’un hochet, est une arme pour elle,

Une arme dont l.als se sert avec tant d’art Qu’en son carquois l’Amour n’a ni flbche, ni dard Qui puissent vous causer blessure plus mortelle.

Pou r attiser les feux qu’allume son regard Lais ne fait qu’un geste et le même Zéphire Entretieut la fraîcheur de l’air qu’elle respire ; Pour la coquette ainsi quand brûlent tons les cœurs, Le sien reste de glace et rit de leurs ardeurs.

SAMUEL JOHNSON

Samuel Johnson, un des écrivains anglais les’plus éminents du dix-huitième siècle, eut pour père Michel Johnson qui était, au commencement de ce siècle, un juge ‘de paix de Lichfield et un libraire très-considéré dans les comtés du centre. Michel Johnson paraît avoir été un homme remarquable par ses talents et son instruction. Il connaissait si bien le contenu des volumes qu’il exposait en vente, que les recteurs ecclésiastiques du Staffordshire et du Worcestershire le regardaient

1 En publiant celle biographie par lord Macanlay, nous devons dire que l’illustre écrivain avait déjà, il y a vingt-cinq ans, écrit sur le docteur Johnson et sur Boswell un article de critique littéraire, dont nous traduisîmes nous-mème un extrait pour le recueil que nous dirigions à celte époque. Quelques traits de l’article doivent naturellement se retrouver dans la biographie ; mais ce dernier travail est d’ailleurs une composition toute nouvelle et une des productions les plus originales de lord Hacaulay. En 1856, M. Reynald, ancien élève de l'Ecole normale et docteur es lettres, a publié à Paris une élude sur S. Johnson qui mérite d’être signalée à tous ceux qui s’occupent de littérature anglaise. M. Reynald, qui cite le premier article de lord Macaulay, ne pouvait citer la biographie, dont la publication est postérieure à son excellente étude.

SAMUEL JOHNSON

comme un oracle à consulter sur les questions de science. Entre le clergé et lui, en effet, il existait un lien étroit de sympathie religieuse et politique. C’était un zélé partisan de l’Eglise établie, et, quoiqu’il se fût mis en règle pour exercer les fonctions municipales, par la prestation du serment au souverain de fait, il resta toute sa vie jacobite dans l’âme. On montre encore sa maison à tous les voyageurs qui visitent Lichfield, car c’est celle où naquit son fils Samuel, le 18 septembre 1709.

On put distinguer de bonne heure chez l’enfant les 1^'aits physiques, intellectuels et moraux qui devaient plus tard caractériser l’homme : une grande force musculaire accompagnée de beaucoup de gaucherie et de plus d’une infirmité, un esprit très-vif avec un penchant maladif à l’indolence, un cœur bon et .généreux avec une humeur sombre et irritable. Il avait dans le sang un vice scrofuleux héréditaire qui défiait toutes les méthodes curatives de la médecine, et ses parents eurent la faibh'sse de croire que la main royale seule serait ellicace contre cette maladie superstitieusement appelée autrefois le mal du roi. A Tâge de trois ans, Johnson fut, en conséquence, transporté dans la capitale. Le chirurgien de la cour l’examina, les chapelains do la cour prononcèrent sur lui leurs prières, la reine Anne le toucha de son auguste main, et lui donna une pièce d’or. Cet incident resta l’un de ses souvenirs d’enù nce ; il se rappelait la reine comme une dame majestueuse qui portait un corsage en diamants et une longue coill'e noire. L’attouchement royal fut inefficace. Los scrofules altérèrent les traits d’un visage naturellement noble et régulier, et laissèrent de profonde.s cica-

SAMUEL JUHNSUN.

trices sur ses joues. Johnson perdit même quelque temps la vue d^in œil, et il ne vit jamais qu'imparfaitement de l’autre. Mais la force de spn âme triompha de tous les obstacles que la nature semblait avoir voulu lui opposer. Indolent comme il était, il s’instruisit si facilement et si rapidement, que, dans toutes les écoles où il fut envoyé, il devenait bientôt l’écolier le plus fort. De seize à dix-huit ans, il rentra dans la maison paternelle et fut livré à ses propres ressources. Il apprit beaucoup à cette époque, quoique étudiant sans guide et sans plan. Les rayons de la librairie étaient à sa disposition : il y ü'ouvait une multitude de livres dont il fit son profit en choisissant ce qui l’intéressait, en laissant ce qui lui semblait ennuyeux. Un enfant ordinaire n’eüt pas ainsi acquis beaucoup de savoir ni beaucoup de connaissances utiles ; mais combien de choses qui auraient paru eimuyeuses à un enfant ordmaire étaient intéressantes pour Samuel! Il lut peu de grec, car il n’était pas assez helléniste pour trouver un grand plaisir dans les œuvres des maîtres de la poésie et de l’éloquence athéniennes. Mais il était sorti bon latiniste de l’école, et il ne tarda pas à être très-versé dans la littérature latine, grâce aux auteurs qu’il eut si nombreux sous la main. Jamais il ne posséda cette délicatesse de goût que les grandes écoles anglaises se vantent d’inspirer à leurs élèves nourris dans le culte du siècle d’.\uguste; mais il se familiarisa de bonne heure avec quelques auteurs classiques qui étaient tout à fait inconnus aux meilleurs rhétoriciens du collège d’Eton. Les illustres esprits à qui l’Europe moderne doit la renaissance des lettres eurent un attx'ait particulier pour lui. Un jour qu’il allait chercher des pommes dans un

SAMUEL JOHNSON

verger, il trouva par hasard un gros in-folio des œuvres de Pétrarque. Ce nom excita sa curiosité, et il dévora des centaines de pages de l’in-folio. Par le fait, la diction et la versification de ses propres compositions latines montrent qu’il n’avait pas moins étudié les copistes du style antique que les modèles originaux.

Tandis qu’il perfectionnait ainsi irrégulièrement son éducation, sa famille tombait dans une indigence désespérante. Le vieux Michel Johnson était plus propre à méditer sur les livres et à en parler qu’à en faire un article de commerce. Ses affaires allèrent en déclinant, et ses dettes en augmentant ; c’était avec difficulté qu'il défrayait la dépense quotidienne de sa maison. Il n’avait pas les moyens d’entretenir son fils dans l’une des deux universités; mais un riche voisin ofirit de l’assister, et, comptant sur des promesses qui finirent par être à peu près illusoires, Samuel fut immatriculé parmi les étudiants du collège de Pembroke, à Oxford. Quand le jeune homme se présenta aux dignitaires de ce collège, ils ne furent pas plus étonnés de sa tournure gauche et de ses étranges manières que de la masse d’instruction curieuse qu’il avait recueillie pendant plusieurs mois de ces lectures faites sans ordre mais non sans profit. Dès le premier jour do son entrée il cita Macrobo à ses maîtres, et l’un des plus savants d’entre eux déclara qu’il n’avait jamais vu im élève de première année aussi avancé.

Johnson passa trois ans à Oxford. Il était pauvre et presque déguenillé. Son aspect excitait tour à tour une moquerie et une pitié également insupportables à son orgueil. Ce fut ce qu’il éprouva surtout un jour qu’il traversait la cour qiiadrangulaire de Christ-Church, où

SAMUEL JOBNSON.

les étudiants aristocrates de ce collège lorgnèrent avec ironie les trous de ses souliers. Un charitable inconnu en déposa une paire neuve à sa porte; maisil la repoussa avec colère. L’indigence le rendait ombrageux et indomptable, jamais servile. Aucun de ces nobles étudiants qui attendent avec impatience leur vingt et unième année ne traitait moins respectueusement que Johnson les autorités universitaires. On voyait ordinairement le tcholar pauvre sous le porche de xe collège de Pembroke, décoré aujourd’hui de sa statue ; il y haranguait un cercle de condisciples sur lesquels, en dépit de sa robe en haillons et de son linge sale, il exerçait l’irrésistible ascendant de son esprit et de son audace. Une révolte éclatait-elle contre la discipline académique, c’était Johnson qui en était le chef. On pardonnait beaucoup cependant à un jeune homme si distingué par son savoir et ses talents. Il s’était fait connaître de bonne heure en traduisant en vers latins le Messie de Pope. Le style et le rhythme de cette version n’étaient pas précisément virgiliens, mais elle trouva de nombreux admirateurs, et fut lue avec plaisir par Pope luimême.

Le temps approchait où Johnson aurait dû, par le CO vu-s ordinaire des choses, devenir bachelier ès arts. Malheureusement il était au bout de ses ressom-ces. On n’avait pas tenu les promesses qui lui avaient été faites. Sa famille ne pouvait rien pour lui. Ses dettes chez les marchands d’Oxford n’étaient pas considérables..., trop considérables toutefois pouf qu’il pût les payer. L’automne de 1731 le vit quitter l’université, sans aucun des grades qu’elle confère. L’hiver suivant, son père mourut : le vieillard ne laissait que peu de chose, et, de ce

SAMIEL JOHNSON

peu dé chose, presque la totalité revenait à sa veuve. La succession personnelle de Samuel équivalait à une vingtaine de livres sterling.

Pendant les trente années suivantes, sa vie fut une lutte douloureuse contre la pauvreté. Les pénibles détails de cette misère s’aggravaient encore par les souffrances d’un corps malsain et d’un esprit qui n’était guère plus sain que le corps. Avant que l’étudiant eût quitté l’université, sUn vice héréditaire s’était manifesté sous une forme singulièrement cruelle. Il était devenu un hypocondriaque incurable. Il disait , longtemps après, avoir été fou toute sa vie, ou pour le moins n’avoir jamais eu toute sa raison, et, en vérité, des bizarreries moins étranges que les siennes ont souvent été jugées suüisantes pour acquitter des prévenus en justice et pour faire casser un testament. Ses grimaces, sa gesticulation, ses propos décousus, quelquefois amusaient et quelquefois épouvantaient les gens qui ne le connaissaient pas. Assis à la table d’un dîner, il lui arrivait, dans un accès de distraction, de se baisser et d’enlever le soulier d’une dame. Au milieu d’un salon, il interrompait soudain l’entretien en se mettant à déclamer un verset de l’Oraison dominicale. Telle rue ou tel passage lui inspirait tout à coup une inexplicable aversion, et il faisait un long détour pour éviter ces lieux abhorré^. 11 se mettait dans la tête de toucher tous les poteaux des rues qu’il traversait. En manquaitil un par hasard, il faisait pont pas en arrière pour réparer l’omission. Sous l’inlluence du mal , ses sens étaient frappés d’une morbide torpeur, et son imagination d’une morbide acti\ité : tantôt il restait planté devant l’horloge sans pouvoir dire quelle heure marquait

SAMCEL JOHnSO:^.

l’aiguille du cadran ; tantôt il entendait distinctement sa mère l’appeler par son nom, quoiqu’il y eût entre elle et lui plusieurs milles de distance. Ce fut bien pire encore, quand une profonde mélancolie s’empara de lui et étendit un voilé lugubre sur toutes ses idées de la nature humaine et de la destinée. Les tortures endurées par cet homme ont déterminé plus d’un infortuné à se jeter à l’eau ou à se brûler la cervelle ; mais Johnson était à l’abri de la tentation du suicide. 11 était fatigué de la vie, et il avait peur de la mort, frissonnant à chaque objet ou à chaque son qui venait lui rappeler l’heiire inévitable. La religion ne lui procurait que peu de consolations pendant ses longs et fréquents accès de découragement, car sa religion à lui participait des bizarreries de son caractère. La lumière du ciel rayonnait sur Johnson, sans doute, mais non en ligne directe ni avec sa pme splendeur. Cette lumière divine traversait im milieu qui l’altérait au passage ; elle lui arrivait réfractée, assombrie ou décolorée par les ténèbres qui enveloppaient son âme ; elle l’éclairait assez pour lui montrer son chemin, pas assez pour dissiper sa noire tristesse.

Ce fut avec de pareilles infirmités de corps et d’esprit que, parvenu à l’âge de vingt-deux arts, cet homme • célèbre eut à se frayer son chemin dans le monde. Il demeura pendant cinq ans dans les comtés du centre.

A Lichfield, sa ville natale et la résidence de sçs premières années, il avait quelques amis, les uns qui avaient été ceux de son père, les autres qu’il s’était acquis luiméme. Il s’attira, entre autres, la bienveillante attention de Hem’y Hai'vey, aimable ollicier d’une famille noble, en garnison dans la ville. Gilbert Walmesley,

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greffier de la cour ecclésiastique du diocèse, homme de mérite, homme du monde et homme lettré, se fit honneur en accordant son patronage à ce jeune étudiant sans fortune, dont la personne repoussante, les manières sans politesse et la tenue sale n’excitaient que le rire ou le dégoût de la petite aristocratie du pays. Cependant ce ne fut pas à Lichfield que Johnson put trouver tm moyen de gagner sa vie. Après avoir successivement exercé les fonctions de sous-maître {usher) dans ime école élémentaire du Leicestershire, et résidé comme compagnon subalterne chez un gentilhomme de campagne, la vie dépendante parut insupportable à son esprit hautain. Il se rendit à Birmingham et y gagna quelques guinées par des travaux littéraires dont un libraire lui fit la commande. A Birmingham encore il imprima la traduction d’un livre latin sur l’Abyssinie, ouvrage peu remarqué en ce temps-là et depuis longtemps oublié*. Il proposa ensuite de publier, par souscription, les poèmes de Politien, avec des notes contenant une histoire de la poésie moderne latine; mais la souscription ne vint pas et le volume ne parut jamais.

Johnson menait cette vie errante et misérable quand il tomba amoimeux. L^objet de sa passion était mistress • Elizabeth Porter , veuve qui avait des enfants aussi âgés que lui. A des indififérents, cette mistress Porter paraissait être ime femme petite et laide, grasse, vulgaire, avec ime couche de fard d’un demi-pouce d’é-

1 C’était le Voyage en Abyssinie du père Lobo. La relation de ce jésuite portugais avait été traduite en français par i’abbé Joachim Legrand ; Paris, 1728. La traduction de Johnson fut faite sur la version française. Le souvenir de ce travail, entrepris pour le libraire Warren, eut quelque inOuence sur l’idée de Rasselas.

ïÿAMUEL JOHNSON.

paisseur sur les joues, vêtue de robes voyantes, enchantée de ses airs et de ses grâces de province, qui n’étaient pas précisément les airs et les grâces des belles dames delà cour, ni des Queensberry, ni des Lepel *. Pour le passionné Johnson, dont la vue était trop faible pour distinguer la céruse et le carmiu d’une peau blanche et d’un teint vermeil, pour Johnson qui jamais ou bien rarement ne s’était trouvé dans le même salon avec une femme du beau monde, sa Titty, comme il l’appelait, était la beauté la plus gracieuse et la plus accomplie de son sexe. On ne saurait douter que son admiration ne fût sincère, car Titty était aussi pauvre que lui. Elle agréa, avec un empressement qui lui fit peu d’honneur, l’hommage d’un galant qui aurait pu être son filsj Toutefois, malgré quelques petites querelles conjugales, ce mariage fut plus heureux qu’on n’aurait pu s’y attendre. L’époux de Titty conserva les illusions de son premier jour de noces jusqu’à ce que sa compagne chérie mourût dans sa soixante-quatrième année. Il grava sur sa tombe une épitaphe qui exaltait les attraits do sa personne et de ses manières. Longtemps après son décès, toutes les fois qu’il avait occasion de parler d’elle, il s’écriait avec une tendresse moitié burlesque, moitié pathétique : « Charmante créature ! » Son mariage lui imposa la nécessité de travailler plus rudement encore qu’il n’avait fait jusque-là. Il loua une maison dans les environs de sa ville natale et annonça qu’il ouvrait une école. Mais, au bout de dix-huit mois.

' La duchesse de Queensberry et Mary Lepel (lady Hervey) avaient été les amies et les correspondantes de Pope. La belle Mary Lepel faisait avec Pope des promenades au clair de la lune.

SAMUEL JOHNSON

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il ne lui était venu que trois élèves. Il faut avouer qu’avec un aspect si étrange et une humeur si violente, sa classe devait ressembler à la Caverne d’un ogre. Ajoutons que cette bonne maman fardée et parée, qu’il appelait sa Titty, n’était guère propre à prendre soin de jeunes pensionnaires. David Garrick, qui fut un des élèves de ce singulier couple, fit par la suite mourir de rire la meilleure société de Londres en répétant, mime parfait qu’il était, les caressants colloques dont il avait gardé un malicieux souvenir.

Enfin Samuel Johnson, à l’âge de vingt-huit ans, se décida à aller chercher fortune à Londres, comme littérateur. U partit avec cpielques guinées, trois actes de la tragédie A'irène en manuscrit et deux ou trois lettres de recommandation à lui remises par son protecteur Walmesley.

Jamais, depuis que la littérature était devenue un métier en Angleterre, ce métier n’avait été moins lucratif qu’à l’époque où Johnson se fixa à Londres. Dans la génération précédente, un écrivain éminent était certain d’étre magnitiquement rémunéré par le gouvernement. Le moins qu’il pouvait attendre était une pension ou une sinécure ; montrait-il quelque aptitude pour la politique, il pouvait espérerde devenir membre du Parlement, lord de la Trésorerie, ambassadeur, secrétaire d’Etat II serait facile, d’un autre côté, de

‘ « Les chefs des deux grands partis (jui divisaient rAiiglelcrre protégeaient à l'envi les lettres. La première comédie de Congreve lui valut, à vingt et un ans, des places qui le rendirent indépendant tonte sa vie... Rowe fut non-seulement poète lauréat, mais encore in.specteur des douanes et secrétaire des conseils du prince de Galles ; Hughes fut secrétaire du (Comité des juges de pifix; Philips, juge de

SAMUEL JOHNSCKV.

nommer plus d’un auteur du dix-neuvième siècle, dont le moins heureux a reçu quarante mille livres sterling des libraires. Mais Johnson commençait sa carrière dans la partie la plus stérile du stérile intervalle qui sépare deux siècles de prospérité. La littérature avait cessé d'étre florissante sous le patronage des grands, et elle n’était pas encore entrée dans l’ère où elle devait être florissante sous le patronage du public. Un honune de lettres, il est vrai. Pope, avait acquis par sa plume ce qui était considéré alors comme une jolie fortune : Pope vivait sur un pied d’égalité avec les nobles et les ministres ; mais c’était un exemple solitaire. Un auteur même dont la réputation était établie, et dont les ouvrages étaient populaires, — tel que Thomson, dont le poëme des Saisons se trouvait dans toutes les bibliothèques, — ou un auteur tel que Fielding, dont le Pasquin avait obtenu un plus grand succès qu’aucune autre pièce de théâtre depuis l’opéra du Gueux, — s’estimait quelquefois heureux de pouvoir obtenir, en mettant son habit en gage, le moyen de dîner avec un plat de tripes dans un caveau de traiteur ‘, où il essuyait ses mains tachées de graisse aux poils d’un chien de Terre-Neuve. On peut donc aisément imaginer quelles privations et quelles humiliations devaient attendre le

la Cour (les prérogatives en Irlande; Locke, commissaire de la Cour d’appel et du Comité du commerce; Newton, directeur de la Monnaie; Stephen et Prior, secrétaires d’ambassade et chargés d’affaires ; Gay, secrétaire de légation; Arthur Mainwaring, commiss;iire des douanes; Tickel, secrétaire des grands-juges d’Irlande; Addison, secrétaire d’Etat, etc. > {Article de lord Macaulmj sur Boswell et Johnson.)

‘ Il existe encore à Londres quelques-unes de ces cuisines souterraines.

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novice qui avait encore à conquérir un nom. Un des libraires à qui Johnson s’adressa pour avoir du travail mesura d’un regard dédaigneux cette espèce d’athlète diflforme et s’écria : « Vous feriez mieux de vous procurer un crochet de commissionnaire et de porter des malles ! » Le conseil n’était pas si mauvais ; un portefaix avait la chance d’être plus abondamment nourri et mieux logé qu’un poète.

D se passa quelque temps, à ce qu’il parait^ avant que Johnson pût former une liaison littéraire qui lui procurât quelque chose de plus que le pain quotidien qu’il lui fallait pour ne pas mourir de faim. Il n’oublia jamais la générosité avec laquelle Hervey, qui résidait alors à Londres, pourvut à ses besoins pendant cette époque d’épreuve. « Harry Hervey, répéta maintes fois le philosophe, dans son âge avancé, était un homme qui avait des vices ; mais il fut très-bon pour. moi. Si un chien s’appelait Hervey, j’aimerais ce chien-là. » A la table d’Hervey Johnson fit quelquefois des repas que le contraste lui rendait d’autant plus agréables. Mais généralement il dînait et croyait bien dîner à raison de six pence pour la viande et un penny pour le pain, dans un cabaret à bière {ale-home), près de Drury- Lane.

Son caractère et son humeur se ressentirent toujours de ces privations et de ces soufirances qu’il avait endurées en arrivant à Londres. Ses manières n’avaient jamais été fort courtoises, elles devinrent presque féroces. Etant souvent forcé de porter des habits râpés et du linge sale, il finit par être la malpropreté même. Etant souvent affamé quand il prenait des aliments, il contracta l’habitude de manger avec une avidité dé-^

SAMUEL JOHNSON

vorante. Même aux dernières années de sa vie, même lorsqu’il fut invité à la table des grands, la vue des mets l’aflfectait comme la vue de leur pâture aflecte les bêles fauves et les oiseaux de proie. Ses goûts en cuisine, formés dans les tavernes souterraines, n’avaient rien de délicat. Chaque fois qu’il était assez heuieux pour avoir à sa portée un üèvre conservé trop longtemps, ou un pâté fait avec du beurre rance, il se gorgeait si gloutonnement que ses veines se gonflaient et que son front se couvrait de sueur. Les affronts que lui attirait son indigence de la part des âmes stupides et basses auraient fait un sycophante d’un homme moins naturellement fier, mais elles ne provoquaient en lui qu’une farouche rudesse. Malheureusement cette insolence, très-pardonnable et en quelque sorte respectable lorsqu’il était sur la défensive, Johnson la portait dans les sociétés où on le traitait avec bienveillance et politesse. Il se laissa aller plus d’une fois à frapper ceux qui prenaient des libertés avec lui. Mais ceux qu’il faisait ainsi repentir d’une provocation ne s’en vantaient pas, excepté Osbome, le plus rapace et le plus brutal des libraires, qui proclama partout qu’il avait été assommé par ce gros butor dont il avait pris la plume à ses gages pour vanter la Bibliothèque Harléienne.

Au bout d’une année de séjour à Londres, Johnson fut assez heureux pour abtenir un travail fixe et régulier chez Cave, libraire actif et intelligent, le propriétaire et l’éditeur du Gentleman's Magazine. Ce journal, qui entrait alors dans la neuvième année de son existence, était la seule publication périodique du royaume qui eût ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui une circulation considérable. C’était, à vrai dire, le

SAMUEL ioMîCSON.

lo8

principal écho dés débats parlementaires. Oti ne pouvait alors, même entre deux sessions, reproduire, sans le déguiser sous une forme fictive, ce qui se passait dans l’une ou Tautre Chambre. Cave avait imaginé de donner à ses lecteurs un compte rendu des délibérations du sénat de Lilliput. La Fl-ance était Élefuscu, Londres Mildendo. Le duc de Newcastle était le ISardac, secrétaire d’Etat; lord Hardwicke le Hurgo Hickrad, et William Pulteney Wingul Pulnub. La rédaction des discours des orateurs fut confiée pendant plusieurs années à Johnson. Généralement on lui fournissait des notes, assez maigres sans doute et inexactes, mais souvent il lui fallait trouver des arguments et de l’éloquence pour les ministres comme pour l’opposition. Il était lui-même tory, non par conviction rationnelle, — car son opinion sérieuse était que toutes les formes de gouvernement sont également bonnes ou également mauvaises, — mais c’était par passion, par la même passion qui enflammait les Capulets contre les Montaigus à Vérone, ou les bleus contre les verts dans le cirque romain. Dès son plus bas âge, on avait tant parlé devant lui de la scélératesse des whigs et des dangers de l’Eglise, qu’il avait éprouvé toutes les haines du parti contraire dès qu ’il avait pu bégayer une parole. Il n’avait pas encore trois ans, qu’il avait absolument voulu se faire porter à la cathédrale de Lichfield pour entendre prêcher Sachevercll : il avait écouté le sermon avec autant de respect et probablement aussi avec autant d'intelligence qu’aucun des squires de la congrégation. L’université compléta cette éducation politique de la nourrice. Oxford, quand Johnson y alla étudier, était la ville la plus jacobite de toute l’Anglc-

SAMUEL JOHNSOX.

tferre, fet Penlbroke un des collèges les plus jacobitës d’Oxford. Les préjugés qu’il appoHait à Londres n’étaient guère moins absurdes que ceux qu’il a attribués à son personnage de Tohi Tempest. Pour lui Charles II et Jacques II étaient deux des meilleurs rois qui eussent jamais régné, Laud — pauvre esprit qui ne fit, ne dit ou n’écrivit jamais rien qui annonçât une capacité audessus de la capacité ordinaire d’une vieille femme — Laud était un miracle de science et de talents sur la tombe duquel la Muse des arts et le Génie des lettres pleuraient éternellement. Hampden ne méritait pas de nom plus honorable que celui de « fanatique de la Rébellion. )) La taxe des vaisseaux, cette taxe qui fut condamnée par Falkland et Clarendon 'aussi décidément que par les plus ardents têtes-rondes, n’avait rien d’inconstitutionnel pour Johnson. Sous le gouvernement le plus doux que le monde eût jamais vu, sous un gouvernement qui accordait au peuple la liberté personnelle et la liberté de parole à un degré inconnu sous les gouvernements précédents, il s’imaginait qu’il était esclave. Il atfciquait le ministère avec une suite de reproches qui se réfutaient eux-mêmes, regrettant la liberté et le bonheur de cet âge d’or, où un écrivain qui se serait permis la dernière des licences qu’il prenait impunément aurait été mis au pilori, aurait eu les oreilles mutilées , aurait été fustigé sur l’arrièretrain d’une charrette, et serait mort dans un caclmt. Il abhonait les dissidents et les spécidateurs de Bourse, les collecteurs de l’excise eh l’armée, la septennalité du Parlement et les alliances conlinentales. Son aversion pour les Ecossais datait de si loin, qu’il ne se rappelait plus lui-même quand elle avait commencé, mais

SAMUKL JOHNSON.

l’origine en était probablement sa haine du rôle qu’avait joué la nation écossaise pendant la première révolution, sous Charles 1®'. On devine quelle couleur devait donner aux débats parlementaires vm journaliste dont le jugement était troublé à ce point par l’esprit de parti. Une apparence d’impartialité était, il est vrai, nécessaire à la prospérité du Magazine. Mais longtemps après, Johnson avoua que, quoiqu’il eût sauvé les apparences, il avait eu soin que ces « chiens de whigs » n’eussent pas la meilleure part, et, en eflfet, tous les paragraphes de son compte rendu qui ont pu survi\Te, tous ceux qui portent le cachet de son plus noble style, appai'tiennent aux discours de quelque membre de l’opposition. •

Quelques semaines après que Johnson eut entrepris ces travaux obscurs, il publia un ouvrage qui lui assigna tout d’abord une haute place parmi les écrivains de son siècle. Il est probable que ce qu’il avait souffert pendant la première année de son séjour à Londres lui avait rappelé quelques passages de cette noble satire dans laquelle Juvénal a décrit la misère et la dégradation d’un homme de lettres indigent logé parmi les nids de pigeons qu’abritaient les greniers des vieilles maisons de Rome. Les admirables imitations des épîtres et des satires d’Horace, par Pope, venaient d’être récemment publiées; elles étaient dans toutes les mains, et plus d’un lecteur les trouvait supérieures à l’original. Ce que Pope avait fait pour Horace, Johnson aspii'a à le faire pour Juvénal. L’entreprise était hardie et judicieuse néanmoins, car entre Johnson et Juvénal il existait plus de sympathies communes qu’entre Pope et Horace.

SAMUEL JOHNSON

La Satire de Londres parut en mai 1736 ; Johnson n’y mit pas son nom; il reçut seulement dix guinées pour ce superbe et énergique poëme, dont la vente fut rapide et le succès complet. Il fallut en donner une seconde édition au bout d’une semaine. Ces petits aristarques qui cherchent toujours à rabaisser les réputations établies s'en allaient proclamer partout que le satirique anonyme surpassait Pope dans le genre même où Pope était le plus admiré. 11 faut rappeler, à l’honneur de Pope, qu’il joignit cordialement ses applaudissements à ceux qui saluaient un talent rival. Il fit prendre des renseignements sur l’auteur. « Un tel poète, dit-il, ne peut rester longtemps inconnu. » On découvrit bientôt ce nom nouveau, et Pope, avec une bienveillance réelle, fit tout ce qu’il put pour obtenir un grade universitaire au pauvre poète, qui songeait encore à se faire instituteur Pope échoua et Johnson resta au service des libraires.

n ne paraît pas que ces deux hommes, le plus éminent écrivain de la génération qui finissait, et le plus éminent écrivain de la génération qui commençait, se soient jamais vus. Ils vivaient dans des cercles très-différents, l'un entouré de ducs et de comtes, l’autre de pamphlétaires et de rédacteurs d’index et de catalogues. Parmi les compagnons de Johnson, à cette époque, on peut nommer Boyse qui, lorsque ses chemises étaient en gage, griffonnait des vers latins eu passant les bras à travers deux trous faits à sa couverture,

1 De son propre mouvement, Pope avait écrit à lord Gower pour lui recommander le poète qu’on voulait lui donner pour rival. Voir la nouvelle Biographie de Pope, par R. Carruthers. Londres, 1857.

SAilLfeL JOHI^SON.

Boyse, qui composait de la poésie rèlipeiise très-estimable lorsqu’il était à jeun, et qiii finit par être écrâsé par un fiacre un jour qu’il était ivre ; — Hoolei surnommé le tailleur métaphysicien, qui, au lieu de s’occuper de ses « mesures, » s’amusait à tracer des figures de géométrie sur l’établi où il était assis les jambes croisées, — et l’imposteur repentant, Georges Psalmànasar qui, après avoir pêli tout le jour, dans son humble logement, sur les in-folio des rabbins juifs et dés Pères de l’Eglise, allait, le soir, dans un cabaret à bière de la Cité, se livrer à des entreliens littéraires et théologiques.

Mais le plus remarquable de tous ceux que Johnsbh fréquentait alors était Richard Savage, le fils d’un comte et l’apprenti d’un cordonnier, qui avait vu la vie sous toutes les formes, qui avait banqueté avec les Rubans- Bleus dans Saint-James-Squarc, et avait passé quelque temps avec une chaîne de cinquante livres aux jambes darfe la salle des condamnés à Newgate. Après diverses vicissitudes de fortune, cet homme était enfin tombé dans une pauvreté abjecte et désespérée. Sa plume lui avait fait défaut, ses protecteurs avaient tous disparu, les uns en mourant, les autres dégoûtés par sa prodigalité extravagante lorsqu’ils lui accordaient des libéralités, et par l’insolence avec laquelle il repoussait leurs avis, n était réduit à mendier. Etait-il assez hèuréux pour se faire prêter une guinée, il allait dîner avec de la venaison et du vin de Champagne. S’il avait en vain tendu la main, il apaisait sa faim avec des débris de viande, et allait se coucher pour la nuit sous les arcades de la place de Covent-Garden en été^ ou le plus près possible d’un foumeàu de verrerie en hiver. Cependant,

SAIlUBt JOHNSOJf.

IRa

dans sa misère, c’était encore un agréable compagnon, possédarttun inépuisable fonds d’anecdotes sur ce monde briüâiit et frivole d’où il était banni. Il avait observé les grands de l’un et de l’autre parti dans leurs heures d’insoiiciance et de plaisir ; il avait vu les chefs de l’opposition sans leur masque de patriotisme ; il avait entendu le premier ministre rire aux éclats en racontant des histoires peu décentes. Pendant quelques mois, Savage vécut dans la plus étroite familiarité avec Johnson, et quand les deux amis se séparèrent ce fut les larmes aux yeux. Johnson resta à Londres aux gages de Cave. Savage alla dans l’ouest de l’Angleterre, y vécut comme il avait vécu partout, et, en 1743, il mourut sans le sou et le cœur brisé dans la prison de Bristol.

Peu de temps après sa mort, pendant que la curiosité publique était vivement excitée sur ce caractère extraordinaire et sur ses aventures étranges, parut sa biographie, très-différente de ces vulgaires vies d’hommes éminents que les écrivailleurs de Grubstreet fournissaient aux libraires pour être vendues sur la voie publique. Le style manquait, il est vrai, d’aisance et de variété ; l’auteur évidemment faisait une trop forte part à l’élément latin de la langue anglaise; mais, malgré tous ses défauts, le petit volume était un cbef-d’œuvre. Dans aucune des langues connues, mortes ou vivantesi n’existait un pareil modèle dé biographie littéraire. Un • critique intelligent aurait pu hardiment prédire à l’auteur qu’il était destiné à fonder une école nouvelle de style dans la littérature anglaise.

La Vie de Savage paraissait anonyme, mais on sut dans les cercles littéraires que Johnson en était l’auteur. Pendant les trois ans qui suivirent, il ne produisit au-

SAMUEL JOHNSON

cune œuvre importante ; mais il ne fut pas, il n'aurait pu être oisif. La renommée de son talent et de son érudition allait grandissant. Warburton le déclarait un génie du premier ordre, et ce n'était pas peu de chose alors qu’un éloge de Warburton. Telle était cette renommée de Johnson, en 1747, que plusieurs libraires s’associèrent pour lui confier la tâche ardue de préparer un dictionnaire de la langue anglaise en deux volumes in-folio. Quinze cents guinées furent toute la somme qu’ils convinrent de lui compter ; et sur cette somme il avait à payer lui-même les humbles coUaboratem’s qui devaient l’assister dans les parties secondaires de son travail.

Johnson adressa au comte de Chesterfield le prospectus de ce dictionnaire. Chesterfield était depuis longtemps vanté pour la politesse de ses manières, son esprit piquant et son goût délicat. On le reconnaissait coname l’orateur le plus brillant de la Chambre des lords. D venait de gouverner l’Irlande, dans un moment critique, avec beaucoup de fermeté, de sagesse et d’humanité. Au retour de son gouvernement, il était devenu secrétaire d’Etat. Il reçut l’hommage de Johnson avec l’affabilité la plus séduisante, et lui donna quelques guinées, don qui fut fait sans doute avec une grâce parfaite ; mais il ne se soucia pas de voir tous ses tapis souillés de la crotte de Londres, ni ses potages et ses vins répandus à droite et à gauche sur les robes des belles dames et les gilets des beaux messieurs, ses convives, par un savant gauche et distrait, qui avait d’étranges soubresauts et poussait d’étranges grognements, — par un malotru qui s’habillait comme ces mannequins destinés à effrayer les corbeaux, — par im glouton qui

SAMUEL JOHNSON

mangeait comme un cormoran. Pendant quelque temps, Johnson réitéra ses visites à l’hôtel de son noble protecteur ; mais quand le concierge lui eut dit plusieurs fois de suite que mylord n’était pas chez lui, il finit par comprendre, et ne se présenta plus à cette porte inhospitalière*.

Johnson s’était flatté de pouvoir compléter son dictionnaire dans les derniers mois de 1740 ; mais ce ne fut qu’en 1755 que parurent enfin ses énormes volumes. Pendant les sept années passées à écrire des définitions et à marquer à la plume les citations dont il avait besoin, labeur pénible et peu récréatif, il fit, pour se distraire, quelques compositions plus agréables. En 1749 fut publiée la Vanité des désirs humains, imitation excellente de la dixième satire de Juvénal. Il n’est guère facile peut-être de déterminer si le plan appartient au poète latin ou au poète anglais. Les vers qui décrivent la chute de Wolsey, quoique nobles et sonores, sont faibles si on les compare à cet admirable tableau qui nous met sous les yeux Rome tout entière et le tumulte produit par la chute de Séjan, les portes des maisons décorées de lauriers, le taureau blanc marchant vers le Capitole, les statues précipitées de leurs piédestaux, les flatteurs du ministre disgracié accourant pour le voir traîné dans la rue avec des crochets de fer, et pour donner leur coup de pied au cadavre, avant qu’il soit jeté au Tibre. U faut convenir aussi que, dans la conclusion de sa satire, le moraliste chrétien n’a pas tiré parti de

' Dans ses fameuses lettres à son fils, lord Chesterfield explique lui-mèrae l’antipathie que lui inspirait un homme dont tous les gestes semblaient une injure adressée aux Grâces. Johnson était pour lui un respectable Hottentot.

tous ses avantages et qu’il est resté ap-^essoiis 4e la page sublime de son modèle païen. D’un autre côté, l’Anuibal de Juvénal doit le céder au Charles XII de Johnson, comme enfin la vigoureuse et pathétique énumération des misères d’une vie littéraire est snpérieure aux lamentations sur la destinée de Démosthène et de Cicéron.

Pour la Vanité des désirs humains, Johnson ne reçut que quinze guinées.

Quelques jours après la publication de ce poème, sa tragédie, commencée plusieurs années auparavant, fut mise à la scène. Son élève, David Garrick, avait, en 1741 , débuté Sur l’humble théâtre de Goodman’s-Fields , et avait tout d’abord conquis le premier rang parmi les acteurs. Ce grand comédien avait parcouru une carrière de succès presque sans interruption, et il se trouvait alors le directeur du théâtre de Drury-Lane. C’étaient de singulières relations que celles du maître et de l’élève. Il y avait entre eux une forte répulsion, et cependant une attraction non moins forte. La nature les avait créés aussi différents l’un de l’autre que possible, et les circonstances avaient mis en relief leurs particularités caractéristiques. Une prospérité soudaine avait tourné la tête à Garrick; une adversité constante avait aigri l’humeur de Johnson. Johnson voyait avec une envie peu digne d’un homme de cette valeur la villa, l’argenterie, la porcelaine de Chine, les tapis de Flandre, que le célèbre artiste avait gagnés en répétant avec des grimaces et des gestes ce que des intelligences supérieures avaient écrit, — tandis que la vanité susceptible de Garrick s’irritait à la pensée qu’au milieu des applaudissements d’un peuple entier un seul homme, cy-

nique morose, mais dont il était impossiWe de dédaigner l’opinion, ne lui accordait pas un compliment qui ne fût hérissé d’une pointe d’ironie. Cependant les deux compatriotes de Lichfield avaient tant de réminiscences communes et tant de sympathies qui n’étaient partagées par personne autre dans toute la population de la capitale, que vainement le disciple provoquait souvent le maître par ses impertinences de singe, et vainement le maître provoquait le disciple par sa rudesse d’ours, — ils restèrent amis jusqu’au jour où la mort les sépara •,

Garrick fit jouer Irène avec des changements suffisants poxir déplaire à hauteur et insuffisants encore poui‘ que la pièce plût aux spectateurs. Cependant de public écouta sans beaucoup d’émotion, mais très-civilement, cinq actes de déclamation monotone. Au bout de neuf représentations, cette tragédie disparut de l’affiche. Elle n’est, par le fait, nullement propre à la scène, et dans le cabinet elle ne parait guère digne de l’auteur, Johnson n’avait pas la moindre idée de ce que de\Tait être le vers blanc. Changez la dernière syllabe à chaque second vers de la Vanité des désirs humains, et la versification de cette satire ressemblera à celle d’/rènc. Ce-

< Johnson oublia un jour qu’il avait promis à Garrick d’aller souper avec lui aprës le spectacle : il était une heure du matin quand la mémoire lui revint, et il courut chez le comédien. Garrick, entendant frapper à sa porte, met la tête à la fenêtre ; < AhI c’est vous, dit-il en le reconnaissant; mais, docteur, tous nos convives sont partis et nous nous couchions, ma femme et moi. — Viens donc m’ouvrir, Dar vid, reprit Johnson, j’ai à te dire quelque chose qui te fera plaisir. » Garrick descend, ouvre, introduit son ancien maître, le fait asseoir et lui demande avec une impatiente curiosité : « Eh bien! qu’avez-vous Ame dire quijne fera tant de plaisir? — Mon ami, dit Johnson, écoute-moi bien, car je vais te flatter. »

SAMUEL JOHNSO\.

pendant le poëte réalisa, par ses droits sur la représentation de sa tragédie et la vente du manuscrit, environ trois cents livres sterling, somme considérable alors pour lui.

Environ un an après la représentation à.' Irène, il commença la publication d’une série de courts Essais de morale, de mœurs et de littérature, espèce de composition mise à la mode par le succès du Babillard {Tatler), et le succès plus brillant encore du Spectateur. Une foule de petits auteurs avaient en vain essayé de rivaliser avec Addison ; le Monastère laïque, le Censeur, le Libre Penseur, V Homme franc, le Champion, et autres ouvrages de même nature, avaient rapidement passé. Aucun n’avait obtenu une place permanente dans la littérature anglaise; — on ne les trouve plus que dans la bibliothèque des curieux. Jolmson voulut tenter l’aventure là où tant d’autres avaient échoué. Trente-six ans après l’apparition du dernier numéro du Spectateur, parut le premier numéro du Rôdeur^; de mars 1750 à mars 1752, il en parut un numéro tous les mardis et tous les samedis.

Dès le début, le Rôdeur fut admiré avec enthousiasme par quelques hommes éminents. Richardson n’attendit pas le sixième numéro pour le proclamer égal, sinon supérieur au Spectateur. Young et Hartley n’exprimèrent pas moins chaleureusement leur approbation. Bubb Dodington, qui, avec toutes ses infirmités d’esprit, n’avait pas à se reprocher l’indifférence pour les titres du talent et du savoir, sollicita l’honneur de connaître l’écrivain. Par suite probablement des bons offices de Do-

' The Rambler, le Rôdeur, le Promeneur, etc.

SA.MCEL JOHNSON.

dington, alors conseiller intime du prince Frédéric, deux des gentilshommes de Son Altesse Royale portèrent un gracieux message à l’imprimerie, et souscrivirent à sept exemplaires pour Leicester-House. Mais ces avances semblent avoir été froidement reçues. Johnson avait eu assez' du patronage des grands pour en être dégoûté toute sa vie, et il n’était pas disposé à aller frapper <à toutes les portes, comme il avait frappé à celle de Chcsterfield.

Le public accueillit d’abord très-froidement le Rôdeur. Quoique le prix de chaque numéro ne fût que de deux pence, la vente ne s’éleva pas à cinq cents exemplaires; le bénéfice lut donc peu de chose. Mais aussitôt que ces feuilles volantes furent colligées et réimprimées en volume, elles devinrent populaires. L’auteur vécut assez pour en voir treize mille exemplaires répandus en Angleterre seulement. On en publia des éditions séparées pour l’Ecosse et l’Irlande. Un parti assez nombreux déclara le style parfait, si parfait que l’on aurait défié l’auteur lui-même de pouvoir changer un mot pour un mot meilleur dans quelques-uns des. Essais. Un autre parti non moins nombreux l’accusa violemment d’avoir corrompu la pureté de la langue anglaise. Les critiques les plus estimés reconnurent que sa diction était trop monotone, trop artificielle, et de temps en temps pompeuse jusqu’à l’enflure ; mais ils rendirent justice à la sagacité de son observation sur la morale et les mœurs, là la constante précision de son style souvent brillant, à la magnifique et imposante éloquence de plusieurs passages sérieux, ainsi qu’au mélange de gravité solennelle de quelque.s-uns des sujets plus légers. Quant à la comparaison entre Addison et Johnson, question

to

no

SAMLEL JOHNSON.

trtNs-dëbattue, il y a soixante-dix ans, la postérité a prononcé un arrêt sans appel. Le sir Roger du Spectateur, son Chapelain et son Sommeiller, Will Wimble et Will Honeycomb, la Vision de Mirza, le Journal d'un bourgeois retiré du monde, le Club éternel, la Flèche de lard de Dunmow, les Amours d’Hilpah et de Shalum, la Visite à la Bourse et la Visite à l’abbaye de Westminster, sont connus de tout le monde. Mais il est bien des personnes des deux sexes, même parmi les lecteurs et les lectrices d’un esprit distingué, qui ignorent le Squire Bluster, et Mistress Busy, Quisquilius et Venustulus, V Allégorie de l'Esprit et de la Science, la Chronique des révolutions d’un grenier, et la triste destinée d’Annigait et d’Ajut.

Le dernier numéro de la série du Rôdeur fut composé dans une heure de sombre tristesse. Mistress Johnson avait été abandonnée par les médecins, et elle mourut trois jours après, laissant son mari navré de douleur. Bien des gens avaient été surpris de voir un homme de son talent et de sa science descendre aux plus vils travaux du métier littéraire, et se refuser tout ce qui constitue le bonheur de la vie, pour procurer les frivolités de la toilette à une vieille femme, sotte et affectée, qui ne se montrait guère reconnaissante. Mais toutes ses affections étaient concentrées sur elle; il n’avait ni frère ni sœur, ni fils ni fille. Elle était pour lui aussi belle que les deux célèbres miss Gunnings, et aussi spirituelle que lady Mary Montagu. L'opinion qn^^’He émettait sur ses omTages avait à ses yeux plus d’iluporfance que le sulfrage du parterre de Drury-Lane ou le jugement de la Revue Mensuelle. Ce qui avait surtout entretenu son courage dans les plus rudes labeurs de sa vie était l’espoir de la rendre heu-

SAMUEL JOHN8U.\

reuse de la réputation et des pi-oüts qu’il espérait tirer de son Dictionnaire. Elle n’était pJus, et il se voyait seul dans ce labyrinthe de rues qu’on appelait Londres, au milieu de cette population de huit cent mille âmes. Cependant force lui fut de se remettre, bon gré, mal gré, à l’ouvrage, comme il le dit lui-même. — Au bout de trois laborieuses années de plus, le Dictionnaire était enfin achevé. *

On avait supposé généralement que ce grand ouvrage serait dédié au seigneur éloquent et accompli à qui le prospectus avait été adressé. Chesterfield savait bien quelle était la valeur de ce compliment. Aussi, quand le jour de la publication approclia, il fit tous ses etforts pour adoucir l’orgueil qu’il avait blessé si cruellement; sa bienveillance n’épargna ni le zèle ni les procédés ingénieux et délicats. Depuis que /e Rôdeur avait cessé de paraître, une publication analogue, intitulée le Monde, amusait la ville , et parmi ses rédacteurs on comptait plusieurs littérateui s du grand monde, Dans deux numéros de suite, le Monde annonça le Dictionnaire, et même le fit adi’oitement mousser, pour nous servii’ de la locution moderne. On vantait chaleureusement les écrits de Johnson. On proposait do lui décerner l’autorité d’un dictateur littéraire, ou d’en faire une espece de pape de la langue, pour donner force de loi à ses décisions sur le sens et l’orthographe des mots. Ces deux in-folio, ajoutait-on, seraient nécessairement achetés par quiconque aurait de quoi les payer. — Il fut bientôt connu que ces articles étaient dus à La plume de Chesterfield. Mais ce n’était pas chose si facile d’apaiser le juste ressentiment de Johnson. Dans une . lettre écrite avec une singulière énergie de style et

SAMUEL JOHNSON

im vif sentiment de dignité, il repoussa les tardives avances de son protecteur. Le Dictionnaire parut sans dédicace. Dans la préface, l’auteur déclara franchement qu’il ne devait rien aux grands, et il raconta les difficultés contre lesquelles on l’avait laissé lutter seul, en termes si nobles et si touchants à la fois, que le plus habile et le plus malveillant des ennemis de sa renommée, Home Tooke, ne pouvait jamais lire ce morceau sans verser des larmes

En cette occasion, le public a rendu pleine justice à Johnson, et quelque chose de plus que la justice. Le meilleur lexicographe peut bien s’estimer heureux si ses travaux- sont accueillis avec une froide estime. Mais

* Ce fut pour remercier lord Chesterfield de ses deux articles que Johnson écrivit à ce seigneur la lettre tant admirée, oü, apres avoir avoué qu’il était d’autant plus flatté de ses éloges qu’il était moins accoutumé aux faveurs des grands, il lui rappelait les vaines visites à son hôtel et ajoutait : « Sept années se sont écoulées depuis que j’attendis dans vos antichambres ou fus repoussé de votre porte ; pendant tout ce temps, j’ai continué mon œuvre à travers des difflcultés dont il est inutile de se plaindre, et je l’ai amenée enfin à la veille de sa publication sans un acte d’assistance, sans une parole d’encouragement ou un sourire de faveur. Je ne m’attendais pas à un traitement pareil, car je n’avais jamais eu de patron. Un patron, serait-il, mylord, un homme qui en regarde avec indifférence un autre se sauvant à la nage, et qui, lorsque celui-ci a atteint la rive, vient l’embarrasser de son secours ? L’attention que vous avez bien voulu accorder à mes travaux eût été de la bienveillance si elle n’eût pas été si tardive; mais elle a été différée jusqu’au jour où, devenu indifférent, je ne peux en jouir; oü, solitaire, je ne puis en faire part à personne; où, connu, je n’eu ai plus besoin. J’espëre que ce n’est pas de la rudesse cynique de ne pas se dire obligé lorsqu’aucun bienfait n’a été reçu, et de ne pas vouloir que le public croie que je dois à un patron ce que la Providence m’a permis de ne devoir qu'à moimême. B

SAMUEL JOHNSON

le Dictionnaire de Johnson fut salué avec un enthousiasme comme jamais pareil ouvrage n’en a excité. C’était , il est vrai , le premier dictionnaire qu’on pût lire avec plaisir. Les définitions montrent un esprit si sagace, elles sont exprimées dans un style si facile, toutes les citations empruntées aux poètes, aux écrivains sacrés et aux philosophes sont si bien choisies, qu’on peut passer une heure agréable à parcourir ses pages.

Toutes les critiques qu’il est possible d’adresser à l’ouvrage se résiunent dans une seule. Johnson n’était qu’un pauvre étymologiste. De tous les idiomes teutoniques, il ne connaissait que l’anglais , qu’il écrivait même comme si l’élément teutonique en était absent. C’est pourquoi il était complètement à la merci de Junius et de Skinner.

Quoique le Dictionnaire augmentât la réputation de Johnson, il n’ajouta rien à sa fortune pécuniaire. Les qninze cents guinées , prix convenu avec les libraires , avaient été payées et dépensées avant que les dernières feuilles sortissent de la presse. Il est pénible d’avoir à raconter que, deux fois dans le cours de Tannée qui suivit cette publication, Johnson fut arrêté pour dettes, et deux fois rendu à la liberté par son excellent ami Richardson. D fallut encore que celui qui avait été proclamé par une haute autorité le dictateur de la langue anglaise pourvût à ses besoins par un travail constant. Il fit un abrégé de son Dictionnaire, et il proposa de publier une édition de Shakspeare par souscription. Les souscripteurs se firent inscrire et déposèrent leur argent ; mais Johnson trouva bientôt cette tâche si peu de son goût qu’il se touima vers des tra-

SAMUEL JOHNSON

vaux plus a^éables. U fournit plusieurs artides à un nouveau journal mensuel qu'on appelait The Litlerary Magazine, Il n’est que quelques-uns de ces^articles qui aient beaucoup d’intérêt, mais dans le nomljre était la meilleure chose qu’il ait jamais écrite, un chef-d’œuvre de raisonnement et de plaisanterie satirique, la critique de la Recherche de Jenyns $ur l’origine et la nature du mal.

Au printemps de 1758, Johnson lit paraître le premier numéro d’une série de nouveaux Essais hebdomadaires, sous le titre de l'Oisif, qu’il continua deux ans de suite. On les lut avidement : le succès en fut grand, la contrefaçon s’en empara, et ils se vendirent encore beaucoup en volumes. On peut regarder l’Oisif comme la seconde partie du Rôdeur, plus amusante, mais aussi un peu plus faible que la première.

A cette époque eut lieu à Licbfield la mort de la mère de Johnson qui était parvenue à sa quatre-vingt^ dixième année. Il y avait longtemps qu’il l’avait vue, mais il n’avait jamais oublié de prendre soin d’eUe, et liliéralement, malgré l’exiguïté de ses revenus. Afin de subvenir à la dépense de ses funérailles, et voulant en même temps acquitter quelques dettes qu’elle laissait, il composa en une semaine im petit volume, dont il envoya les feuillets à l’imprimeur sans les relire. On lui paya cent livres sterling pour le manuscrit, et les éditeurs n’eui'ent pas à regretter le marché ; car c’était Rasselas I

Grand fut le succès de ce peti} roman, qpioique quelques dames, comme miss Lydia Languisli de la comédie de Shéridau, durent être bien désappointées, quand elles s’aperçurent que celte nouveauté du cabinet de

SAMUEL JUUNSOK.

lecture n’iétait qu’une dissertation sui- la thèse favorite de l’auteur, la Vanité des désirs fiumains, que le prince d’Abyssinie n’avait pas de maîtresse, la princesse pas d’amant, et qne l’histoire laissait, au dénoûment, le héros et l’héroïne là où ils étaient au premier chapitre. Le style donna lieu à une vive polémique. La Revue Mensuelle et \a Revue C’rïhÿue adoptèrent deux opinions contraires. Plus d’un lecteur déclara l’auteur un pédant pompeux, qui n’am'ait jamais employé un mot de deux syllabes quand il pouvait en employer un de six, et qui ne pouvait faire raconter les aventures d’une femme de chambre par elle-même, sans lui faire comparer up nom avec un auti'e nom, et une épithète avec une autre épithète.

Heureusement Rasselas eut aussi ses admirateurs, qui, non moins ardents, citaient avec enthousiasme divers passages où de belles pensées étaient exprimées, tantôt avec élégance, tantôt avec de nobles images. Eloge et censure avaient tous les deux raison.

Les critiques pai-lèrent peu du plan de Rasselas, et cepeïidant c’est sur les défauts du plan qu’ils auraient pu être sévères. Johnson a fréquemment reproché à Shakspeare d’avoir négligé l’exactitude en fait de géo-^ graphie et d’histoire, comme aussi d’attribuer à un siècle ou à une nation les mœurs et les idées d’un autre siècle ou d’une autre nation. Cependant Shakspeare n’a pas plus outrageusement violé celte règle que Johnson. Rasselas et Imlac, Nckayah et Pekuah sont évidemment des Abyssiniens du dix-huitième siècle; car l’Einopc! que décrit Imlac est l’Europe du dix-huitième siècle, et les habitants de la Vallée Heureuse parlent familièrejnent de cette loi do la gruvitation, cpii, découverte par

SAMUEL JOHNSON

Newton, ne fut pas admise universellement à Cambridge même, jusqu’au dix-huitième siècle. Voulezvous savoir ce qu’auraient été de vrais Abyssiniens ? lisez les Voyages de Bruce. Mais non content de transformer de sales sauvages, ignorant l’alphabet, se gorgeant de beefsteaks crus découpés sur la vache vivante, en philosophes aussi éclairés, aussi éloquents que lui ou que son ami Burke, et leurs femmes en belles ladies aussi accomplies que mistress Lennox, ou mistress Sheridan, Johnson transportait toute la société d’Angleterre en Egypte. Dans un pays de harems, un pays de polygamie, un pays où l’on épouse une femme avant de l’avoh’ vue, il inti'oduit les coquetteries et les jalousies de nos salons de bal. Dans un pays ou règne la liberté illimitée du divorce, il décrit le mariage comme un lien indissoluble. « Un jeune homme et une jeune fille se rencontrant par hasard, ou réunis par artifice, échangent un regard, se rendent de mutuelles pohtesses, rentrent sous leur toit et rêvent l’un de 1’auti‘e : tel est, dit Rasselas, le procédé ordinaire de l’association conjugale. » Tel peut avoir été le mariage, et tel il peut être encore à Londres, mais non pas au Caire, assurément. Un auteur coupable d’une pareille énormité était-il fondé à blâmer le poëte qui fait citer Aristote par Hector et nous montre Jules Romain contemporain de l’oracle de Delphes ?

Par les travaux que nous venons de rappeler, Johnson vécut jusqu’à l’année 1762. Cette année-là, un grand changement s’opéra dans son existence. 11 était, depuis le berceau, un ennemi de la dynastie régnante. Ses préjugés jacobites s’étaient fait voir sans déguisement dans ses ouvrages et dans sa conversation. Même

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ni

dans son massif et érudit Dictionnairé, avec un étrange manque de goût et de jugement, il avait inséré des réflexions amères et outrageantes sur le parti whig. L’excise, ressource favorite des financiers whigs, y avait été flétrie comme une taxe odieuse. Sa raillerie s’était exercée en termes si grossiers contre les commissaii'es de l’excise qu’ils avaient songé sérieusement à le poursuivre. On n’avait pas eu peu de peine à l’empêcher de citer le lord du sceau privé nominativement, comme un exemple de la signification du mot « renégat. » Une pension était définie : « solde donnée à un stipendiaire de l’Etat pour trahir son pays ; » un pensionnaire : « un valet de l’Etat qui reçoit une subvention pour servir son maître. » Il ne semblait guère probable que l’auteur de ces définitions fût lui-même pensionné un jour. Mais c’était un temps de miracles. Georges III venait de monter sur le trône, et quelques mois de règne lui avaient suflS pour dégoûter plusieurs des anciens amis de sa dynastie, et concilier plusieurs de ses anciens ennemis. La Cité de Londres se laissait aller à une opposition factieuse. Oxford devenait royaliste en faveur de la maison de Hanovre. Les Cavendish et les Bentinck murmmaient. Les Somerset et les Wyndham se hâtaient d’aller au baisemain de la cour. A la tête du Trésor était lord Bute, ministre tory, et qui ne pouvait avoir rien à redire contre le torysme de Johnson. Bute désirait passer pour un Mécène des hommes de lettres, et Johnson était im des plus éminents aussi bien qu’un des plus pauvres hommes de lettres de l’Europe. Une pension de trois cents livres sterling fut gracieusement ofierte et acceptée sans trop d’hésitation.

Cet événement amena un changement dans toute

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rexistence de Johnson. Pour la première fois depuis sa jeunesse l’aiguillon de la pauvreté n’allait plus l’exeUer à la tâche de chaque jour. Il pouvait enfin, après tx'ente ans d’inquiétude et de ti*avaux forcés, se livrer à sa nonchalance naturelle, rester au lit jusqu’à deux heures de l’après-midi , et faire la conversation dans son fauteuil jusqu’à deux heures du matin , sans avoh à craindre la visite de l’apprenti imprimeur ou celle de l’hui.ssier.

Johnson avait, il est vrai, contracté rengagement d’une œuvre laborieuse. Il avait reçu des souscriptions importantes pour son édition promise de Shakspeare, et vécu sur ces souscriptions pendant quelques années : il ne pouvait sans déshonneur se dispenser de publier l’édition annoncée. Ses amis l’exhortaient continuellement à faire un effort, et il prenait continuellement la résolution de le faire. Mais, en dépit de leurs exhortations et de ses résolutions, les mois succédaient aux mois, les années aux années, et la bonne résolution restait stérile. Il priait avec ferveur le ciel de l’arracher à sa paresse ; toutes les fois qu’il recevait la communion, il promettait à Dieu de ne plus s’endormir dans la perte de son temps ; mais le charme sous lequel il était comme captif résistait à la prière et aux sacrements. Les notes de son journal particulier consistent, à cette date, en reproches qu’il s’adressait à lui-même : « Mon indolence, écrivait-il la veille de Pâques 1764, dégénère en grosr sière torpeur ; une sorte d’étrange oubli m’enveloppe de tontes parts, et je ne sais plus ce qu’est devenue l’année dernière. » Pâques de 1765 arriva et le trouva toujours dans le môme état. « Mon temps, écrivait-il, s’est passé sans profit, et il me semble que je n’ai fait

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qu’un rêve dont il ne m’est rien resté. Ma mémoire devient confuse^ et je ne sais plus comment les jours s’écoulent pour moi ! )> Heureusement pour son honneiu*, le charme fut enfin rompu par une main qui ne fut pas celle d’un ami. Il avait eu la faiblesse d’accorder une attention sérieuse à l’histoire d’un revenant qui hantait mie maison de Gock-Lane, et, à une heure après minuit, il était allé avec quelques amis dans l’église de Saint-Jean de Clerkenwell, espérant y recevoir une communication de l’âme en peine. Mais le revenant fut vainement évoqué avec toute la solennité possible ; il s’obstina à garder le silence!... On sut bientôt qu’une jeune fille espiègle^ âgée de onze ans, s’était amusée de la folie de tous ces sages crédules. Churchill, ce satirique hardi, enivré de sa verve et de sa popularité, surexcité en outre par l’esprit de parti, cherchait une illustration du parti contraire au sien pour l’insulter. Il célébra le Revenant de Gock-Lane dans un poëme en trois chants, affubla Johnson du sobriquet de Pomposo, demanda oi'i était cette fameuse édition de Shakspeare, toujours annoncée et si libéralement payée d’avance ; bref, il accusa directement le grave moraliste de friponnerie '. Ce mot terrible produisit son effet, et, en octobre 1765, après un délai de neuf ans, parut la nouvelle édition de Shakspeare.

Le mol anglais est cheating, qui signifie à la fois tromperie, tricherie, escroquerie. Le mol est sévère, terrible, ainsi que dit lord Macaulay; mais, en France comme en Angleterre, quelques auteurs, moins excusables que Johnson et moins savants peut-être, ont trop souvent regardé comme un péché véniel les tricheries littéraires pour que nous cherchions à l’adoucir pour ceux qui ne seraient pas seulement en retard comme Johnson.

SAMUEL JOHNSON

Cette publication racheta l’honneur de Johnson et sa probité, mais elle n’ajouta rien à sa réputation de critique et de savant. Quoique la préface contienne quelques passages excellents, elle n’est pas écrite dans son meilleur style. Les notes les plus estimables sont celles où il trouvait l'occasion de montrer avec quelle attention il avait étudié l’homme et la vie humaine. Il faut signaler surtout la note sur le caractère de Polonius : on ne trouve rien d’aussi bien, même dans l’admirable appréciation que Wilhelm Meister fait à!Hamlet. Mais là s’arrête l’éloge. Il n’existe pas de plus misérable édition d’un classique national; le lecteur a beau aller d’une pièce à l’autre, il y cherche en vain une correction heureuse du texte, une conjecture ingénieuse ou une explication satisfaisante d’un de ces passages qui avaient embarrassé tous les commentateurs précédents. Dans son prospectus, Johnson avait avancé qu’il était spécialement apte à la tâche qu’il avait entreprise, parce qu’il avait été, comme lexicographe, forcé d’étudier plus largement que personne avant lui la langue anglaise. On ne saurait disconvenir qu’il avait une connaissance étendue de la littérature de son pays ; mais, malheureusement, il en avait complètement négligé cette partie dans laquelle il est indispensable qu’un éditeur de Shakspeare soit versé. Il est dangereux d’émettre une assertion négative ; cependant on risque peu de chose à aftirmer que dans les deux volumes in-folio du Dictionnaire anglais, il n’est pas un seul passage extrait d’un des poètes dramatiques du siècle ^d’Elisabeth, à l’exception de Shakspeare et de Ben Johnson. De Ben lui-même les citations sont peu nombreuses. Johnson aurait pu facilement, en quelques mois, connaître toutes

SAMUEL JOHNSON

les vieilles pièces livrées à l’impression, mais il ne paraît pas lui être venu à l’idée que ce fût une préparation nécessaire. Sans doute Johnson eût avoué que le comble de l’absurdité serait de publier une édition de Sophocle sans s’être familiarisé avec les œuvres d'Eschyle et d’Euripide; et cependant il entreprit de publier une édition de Shakspeare, sans avoir jamais lu, autant qu’on puisse le savoir, une seule scène de Massinger, de Ford, de Decker, de Webster, de Marlowe, de- Beaumont ou de Fletcher. Ses détracteurs ne lui épargnèrent pas leur censure injurieuse ; ceux qui l’aimaient et l’honoraient le plus n’avaient pas grand’chose à dire en faveur de la manière dont il avait rempli les fonctions d'un commentateur. Toutefois il s’était libéré d’une dette qui pesait depuis longtemps sur sa conscience, et il retomba dans le repos d’où l'avait tiré le dard de la satire. Il continua à vivre sur sa réputation acquise, honoré par l’université d’Oxford, qui lui conféra un grade de docteur, par l’Académie royale des beauxarts, qui l’appela à une chaire, et par le roi, qui, dans une audience, lui exprima gracieusement l’espérance qu’un si parfait écrivain ne cesserait pas d'écrire. Mais, dans l’intervalle de 1765 à 1775, Johnson ne publia que deux ou trois opuscules politiques dont il aurait pu produire le plus long en quarante-huit heures, s’il avait voulu y travailler comme il travaillait lorsqu’il composa la Vie de Savage et le roman de Jtasselas.

Si la plume de Johnson resta oisive, sa langue ne le fut pas. 11 n'est rien d’égal à l’influence exercée par sa conversation, directement sur ceux qui vivaient avec lui, indirectement sur tout le monde littéraire. Son talent de causeur était réellement du premier ordre. Il

Ig2 SAMl'BL JOHNSON.

avait un profond bon sens, un discernement prompt, de l’esprit, de Vhumour, et une mine inépuisable d’anecdotes. Pour ce qui est du style, il parlait beaucoup mieux qu’il n’écrivait ; toutes les phrases qui passaient par ses lèvres en sortaient aussi correctes que la période la plus étudiée de son Rôdeur, avec cette différence que son style parlé n’avait pas de pompeuses tirades, ni le choix affecté des désinences. Tout était simplicité, aisance et vigueur. Ses sentences aphoristiques, condensées et piquantes, étaient prononcées d’une puissante voix, avec l’accent le plus juste et lopins énergique, don t l’effet s’augmentait encore par le balancement de sa taille énorme et le souffle asthmatiquement sonore qui terminait généralement ses périodes éloquentes. La paresse, qui l’empêchait de prendre place à son pupitre et de s’armer de sa plume, ne l’empêchait pas d’instruire on d’amuser oralement. Ce n’était plus un travail, mais bien im plaisir pour lui que de discuter des questions de gmtt, de science ou de logique, dans un langage si précis et si bien approprié au sujet, qu’on aurait pu l’imprimer sans y changer un mot. Il aimait, disait-il, à croiser les jambes et à épancher sa parole, toujours prêt à dire tout ce qu’il savait h tout interlocuteur qui voulait l’écouter, soit dans une diligence, soit à une table d’hôte. Mais sa conversation n’était nulle part aussi brillante que lorsqu’il se voyait entouré de quelques amis dont le talent et le savoir lui offraient l’occasion dé recevoir et de renvoyer la balle, — pour lui cmpi nnter l’expression dont il se servit un jour.

Ko 176i, quelques-uns de ses amis se réunirent pour former un club, qui devint insensiblement un pouvoir formidable dans la république des lettres. Les verdicts

SAMPKI, JOHNSON.

de ce conclave sur les livres nouveaux étaient rapidement connus dans tout Londres, et ils suffisaient pour faire vendre une édition en un seul jour, ou livrer tout le papier d’un volume imprimé au pâtissier et à l'emballeur. Cela peut-il nous sembler étrange quand nous énnmérons les talents variés qui distinguaient cette petite communauté d’hommes éminents ? Goldsmith y représentait la poésie et la littérature légère ; Reynolds, les beaux-arts; Burke, l’éloquence politique et la philosophie de l’histoire. Là aussi étaient Gibbon, l’historien, et Jones, le plus grand linguiste du siècle. Garrick apportait à ce cercle son intarissable plaisanterie, son masque de mime incomparable et sa connaissance profonde de l’art dramatique. Parmi les habitués les plus assidus étaient deux gentilshommes, aussi bien élevés que bien nés, liés ensemble par l’amitié, mais bien diffé- . rents parle caractère et le genre de vie: BennetLangton, remarquable par sa science de la littérature grecque, l’orthodoxie de ses doctrines religieuses, la sainteté de ses mœurs, et Topbam Beauclcrk, célèbre pour ses amours, sa connaissance du beau monde, son goût difficile, son esprit sardonique. Régner sur une société pareille n’était pas facile. Eh bien! sur cette société, Burke sans doute aurait pu disputer à Johnson la suprématie à laquelle les autres étaient forcés de se souluettre ; mais Burke, quoiqu’il ne fût pas généralement un auditeur patient, se contentait du second rôle quand Johnson était présent : aussi le club lui-même, composé de si éminents personnages, est encore communémeut désigné parle titre de Club de Johnson.

Parmi les membres de cette société célèbre était celui à qui elle doit en grande partie sa célébrité : celui-là.

ISi SAUL'EL JOHNSON.

néanmoins, était peu considéré parmi ses confrères, qui ne l’avaient admis qu’avec beaucoup de difficulté. C’était James Boswell, avocat écossais, l’héritier d’un nom honorable et d’un beau domaine. Pour tous ceux qui le connaissaient, c’était incontestablement un fat et un ennuyeux, faible esprit, vain, curieux, bavard. Ses écrits démontrent qu’il manquait de raison, de tact, de gaieté, d’éloquence ; et cependant ses écrits sont lus au delà du Mississipi et sous la croix du Sud, — ses écrits seront probablement lus tant que la langue anglaise existera, soit comme langue morte, soit comme langue vivante. La nature avait fait de Boswell un esclave et un idolâti'e. Son intelligence ressemblait à ces plantes parasites qui, selon les botanistes, ne peuvent subsister qu’en se cramponnant autour des tiges des plantes plus robustes et en se nourrissant de leurs sucs. 11 fallait qu’il s’attachât à quelqu’un. Il aurait pu s’attacher au tribun Wilkes et serait devenu le plus farouche patriote de la Société du bill des droits ; il aurait pu s’attacher à Whitefield et serait devenu le plus fougueux prédicateur des méthodistes calvinistes. Dans une heure propice il s’attacha à Johnson. Ce couple pouvait paraître mal assorti, car Johnson avait de bonne heure conçu des préventions contre le pays de Boswell. Pour un homme d’une intelligence vigoureuse et d’une humemirritable comme était Johnson, le sot égotisme et la fade adulation de Boswell devaient être aussi impatientants que le bourdonnement continuel d’une mouche. Johnson détestait d’être questionné, et Boswell le catéchisait éternellement sur toute espèce de sujets, lui proposant quelquefois des questions comme celle-ci : « Que feriezvous, monsieur, si vous étiez enfermé dans une tour

SAMUEL JOHNSON

avec un petit enfant ? » Johnson était un buveur d’eau et Boswell un buveur de vin..., presque un ivrogne...; il était impossible qu’il y eût une harmonie parfaite entre deux natures si dissemblables, et, de fait, le grand Johnson, provoqué quelquefois, se laissait aller à des accès de colère, et il disait alors au pauvre Boswell des choses dont celui-ci se sentait sérieusement blessé pendant des heures entières. Mais toutes les querelles finissaient par un raccommodement. Pendant une vingtaine d’années, le disciple continua d’honorer le maître ; le maître continua de gronder le disciple, de le railler et de l'aimer. Les deux amis résidaient ordinairement à une distance assez considérable l’un de l’autre. Boswell suivait les audiences de la Cour de justice d’Edimbourg, et il ne pouvait faire que de courtes visites à Londres. Pendant ces visites, sa principale affaire était de surveiller Johnson, d’étudier toutes les habitudes de Johnson, d’amener dans la conversation des sujets sur lesquels Johnson devait vraisemblablement avoir quelque chose de remarquable à dire, et de remplir des cahiers in-quarto en transcrivant tout ce que Johnson avait dit. C’est de cette manière que Boswell recueillit les matériaux avec lesquels il rédigea par la suite l’œuvre biographique la plus intéressante du monde.

Peu de temps après la fondation de son club, Johnson contracta une liaison moins importante pour sa renommée, mais bien plus importante pour son bonheur que sa liaison avec Boswell. Henri Thrale,un des plus opulents brasseurs du royaume, homme d’un jugement sain et cultivé, de principes rigides, d’un esprit libéral, avait épousé une de ces jeunes femmes, spirituelles, bonnes, séduisantes; vaines, impertinentes, qui disent

OU font conünuellemeut ce qui n’est p&s exactement ce qu’elles devraient faire ou dke, mais qui, quoi qu’elles fassent ou disent, sont toujours de très-aimables femmes. En 1765, les ïln ale firent la connaissance de Johnson, et cette connaissance devint bientôt une véritable amitié. Ds furent étonnés et chai'més de sa conversation brillante. Ils furent flattés qu’un homme si célèbre préférât leur maison à toute autre maison de Londres. Les bizarreries mômes qui semblaient le rendre impropre à une société civilisée, ses gesticulations, ses balancements de corps, sa respiration asthmatique, ses paroles marmottées à part, l’éti'angeté de sa mise, la gloutonnerie avec laquelle il dévorait son dîner, ses accès de mélancolie, ses accès de colère, ses fréquentes rudesses, ses coups de boutoir féroces, ne fir ent qu’augmenter l’intérêt qu’il inspira à ses nouveaux amis ; car toutes ces choses étaient les cruelles conséquences d’une vie qui fut une longue lutte contre la maladie et l’adversité. De la part d’un vulgaire écrivailleur, ces singularités n’eussent fait éprouver que le dégoût; mais de la part d’un homme de génie, savant et probe, elles faisaient naître une pitié qui s’ajoutait à l’estime et à l’admii’ation. Johnson eut bientôt un appartement à la brasserie de Southwark, et un autre appartement encore plus agréable à la villa de Streatham. 11 passa désormais une grande partie de l’année dans ces l'ésidences, — résidences qui devaient lui pmuitre des palais magnifiques, quand il comparait leur luxe aux misérables repaires où il avait logé jusqu’alors. — Mais il trouvait surtout sou bonheur dans ce commerce que son héros abyssinien appelait u la tendre élégance de l’amitié féminine, u Mistress Thrale raillait Johnson, le câlinait, le dorlotait,

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et si quelquefois elle pi’ovoquait son iiTitaljililé par son verbiage étourdi, elle réparait largement les torts d« sa légèreté en écoutant ses réprimandes avec une douceur angélique. Lorsqu’il était soutirant do corps et d’esprit, elle était la plus prévenante des gardes-malades, faisant chercher pour lui tout ce que la richesse pouvait procurer de confortable, prodigue tle ces prévenances et de ces petits soins qui semblent coûter si peu à la sincère compassion de la femme. Johnson s’acquittait envers son hôtesse par une affection aussi pure que celle d’un père et, toutefois, délicatement mêlée d’xine galanterie qui, quoique gauche, devait plus tlatter mistress Thrale que les compliments de ces fats tout fiers alors de ces surnoms de Bucks et de Macaronis, remplacés depuis par d’autres dans l’argot du monde fashionable.

Ce fut sous le toit de la famille Thrale que Johnson passa la plus grande partie de sa vie pendant seize années consécutives. 11 accompagnait quelquefois cette famille à Bath et quelquefois à Brighton; une fois il l’accompagna au pays de Galles, une autre fois à Paris. Mais, en même temps , il avait une maison dans une des étroites et sombres cours du quartier de Fleetstreet. Les greniers contenaient sa bibliothèque, amas do toutes sortes de livres tombant en pièces et noirs de poussière. A un étage inférieur, quelquefois, mais trèsrarement, il régalait un ami d’un dîner bien simple, composé d’un pâté de veau ou d’un gigot d’agneau avec des épinards et d’un pudding au riz. Cette demeure ne restait pas inhabitée pendant les longues absences de Johnson : c’était le logis du plus extraordinaire assemblage d’êtres vivants. A la tête de l’éta-

SAMUEL JOHNSON

blissement, Johnson avait placé une vieille femme, nommée Williams, dont les principales recommandations auprès de lui étaient sa cécité et sa misère profonde. En dépit de ses murmures et de ses reproches, il donna asile à une autre femme tout aussi pauvre, mistress Desmoulins, dont il avait jadis connu la famille dans le Stafifordshire. U trouva encore de la place pour la fille de mistress Desmoulins et pour une quatrième pauvresse, une demoiselle qu’on appelait généralement miss Carmichael, mais que son hôte généreux appelait Polly. Cette étrange ménagerie se complétait par un vieux empirique, nommé Levett, qui' saignait et purgeait les porteurs de charhon et les cochers de fiacre, recevant pour honoraires des croûtes de pain , des morceaux de lard, des verres de genièvre, plus rarement quelque menue monnaie de cuivre. Les pauvres créatures étaient constamment en guerre entre elles, et avec Frank, le nègre de Johnson. Parfois elles transféraient leurs hostilités du domestique au maître , se plaignaient à lui de ne pas avoir une meilleure tahle, et lui disaient des gros mots jusqu’à forcer leur hienfaiteur à s’échapper pour aller dîner à la villa des Thrale ou à la taverne de la Mitre. Et cependant Johnson, qui était généralement le plus hautain et le plus irritable des hommes, lui, si prompt à s’offenser de tout ce qui ressemblait à un manque d’égards de la part d’un riche libraire ou d’un noble protecteur, il supportait patiemment de ces mendiants, qui sans lui seraient allés à la maison de charité, des insultes plus provoquantes que celles pour lesquelles il avait assommé Osborne et parlé fièrement à lord Chesterfield. Pendant des années, mistress Williams et mis-

SAMUEL JOHNSON

stress Desmotilins, Polly et Levett continuèrent de le tourmenter et de vhTe à ses dépens *.

Les nouvelles habitudes de Johnson furent interrompues dans sa soixante-quatrième année par un événement important. Il avait lu autrefois une description des Hébrides, et avait appris avec intérêt qu’il existait si près de lui un pays peuplé par une race d’hommes qui menait encore la vie rude et simple du moyen âge. U lui prenait souvent envie d’aller connaître par luimême un état de société si différent de tout ce qu’il avait vu. Mais il n’est pas probable que sa curiosité eût triomphé de son indolence, ni de son amour pour la fumée, la boue et les cris de Londres, si Boswell ne lui avait répété sans cesse qu’il devait tenter l’aventure et s’il ne lui avait oflert de lui servir d’écuyer. Enfin, cédant aux importunités de Boswell , Johnson prit son grand courage et franchit, au mois d’août 1773, la frontière des montagnes pour parcourir bravement une contrée que la plupart des Anglais de ce temps-là considéraient comme un stérile et périlleux désert. Après avoir erré environ deux mois à travers la région celtique, tantôt dans de grossiers bateaux qui ne le proté-

* Mislress l'iozzi racontait que le docteur Johnson n’avait pas l’amour des bêles à quatre pattes ; mais que cependant il avait eu autrefois, du vivant de sa femme, un chat favori, nommé Hodges, qui habitait sa chambre dans Fleet-street, et qu’il soigna lui-mâme jusqu’à ce qu’il mour&t de vieillesse. Le domestique noir de Johnson, Frank Barber, survécut à son maître, qui lui laissa, par son testament, une annuité de 70 livres sterling. Johnson avait demandé au docteur Brocklesby ce qu’on léguait généralement à un serviteur ; t De 25 à 50 livres par an, mais un nobleman n’en lègue jamais plus de 50. — Eh bien ! avait répondu Jolmson, je serai nolHlisfirnw, car Frank en apra 70.«

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geaient pas contre la pluie, tantôt sur de petits poneys velus dont les reins pliaient sous ce pesant cavalier, Johnson retourna à Londres, la tête remplie de nouvelles images et de nouvelles théories. Il employa l'année suivante à rédiger le récit de ses aventures. V ers le commencement de 1775 parut son Voyage aux Hébrides, qui fut pendant quelques semaines le texte principal des conversations dans tous les cercles où l’on s’occupait de littérature. On lit encore le livre avec plaisir. Le récit est amusant, les rétlexions de l’auteur, justes ou non, sont toujours ingénieuses, et le style, quoique roide et pompeux, a un peu plus de natm’el et de grâce, que celui de ses premiers ouvrages. Ses préventions contre les Ecossais n’étaient plus enfin qu’une source de plaisanteries, et tout ce qui lui restait de son ancienne antipathie n’avait pas tenu contre la bienveillante et respectueuse hospitalité qu’il avait partout régné en Ecosse. Il ne fallait sans doute pas s’attendre à voir un tory d’Oxfoi'd admirer les doctrines et le rituel du presbytérianisme. Un touriste accoutumé aux haies vives et aux parcs d’Angleterre ne pouvait qu’être étonné de l’aspect nu des paysages du Berwickshire et du Lothian oriental ; mais la critique même de Johnson n’est pas malveillante. Les Ecossais les plusliclaircs, lord Mansfield à leur tête, ne furent pas mécontents. Seuls, quelques Ecossais ignorants se laissèrent aller à une folle colère , parce que quelques vérités désagréables se mêlaient à beaucoup d’éloges. Ils attaquèrent celui qu’ils regardaient comme l’ennemi de leur pays, en l’injuriant dans des libelles plus déshonorants pour l’Ecosse que tout ce que Johnson avait jamais pu en écrij e et en dire. Ils ne lui épargnèrent ni

SAUIKL JOHNSON.

parugraplies dans les gazettes^ ni articles dans les ina> gazines , ni pamphlets à six pence^ ni volumes à cinq shillings. Un écrivassier reprocha à Johnson d’avoir les yeux chassieux, un autre d’avoir une pension, un troisième révéla au monde qu’un des oncles dq docteur avait été condamné comme volem* en Ecosse, et avait appris à ses dépens que cette terre déboisée avait au moins un arbre aux branches duquel on pouvait pendre un Anglais. Macpherson, rauteiu’ des Poésies d'Ossian, dont Jolmson, dans le Voyage aux Hébrides, avait réfuté l’imposture littéraire, menaça de se venger avec une canne. Le seul eüet de cette menace fut que le grand critique répéta sa réfutation dans les termes les plus méprisants, et se promena pendant quelque temps, un goui'din à la main, qui, si le prétendu traducteur de Fingal n’avait sagement su éviter une rencontre, serait descendu siir ses épaules comme le marteau du forgeron sur le fer rouge de la fournaise , — pour parler le style sublime de l’épopée ossianique*.

Quant à ses autres assaillants, Johnson ne daigna guère s’occuper d’eux. Il avait pris de bonne heure la résolution de ne pas se laisser entraîner dans une con-

* Samuel Foote, surnommé l’Aristophane anglais, fut tenu en respect par le même moyeu. Foote avait annoncé qu’il imiterait sur son théâtre la grotesque figure de Johnson. Celui-ci, en ayant été prévenu en (llnaut chez le libraire Thomas Davies, s’adresse tout à coup à son hôte et lui demande combien coûte un bâton de chêne: « Six penco, répond le libraire. — Eh bien ! réplique Johnson, permettez à votre domestique d’aller m’en .acheter un à un shilling. J’en aurai ainsi un double, et puisque ce drôle de Foote veut me mettre sur la .scène, je me propose de lui apprendre comment je me sers de l’aryumeniurn ad baculum. » Davies informa Foote de cette intention, et Foote se contenta d’échanger des épigrammes avec Johnson.

i02 SAMUEL JOHNSON.

troverse, et il persista dans cette résolution avec une constance d’autant plus extraordinaire, qu’intellectuellement et moralement il était de l’étoffe dont sont faits les contre versistes. Dans la conversation, c’était un disputeur ardent, ingénieux, subtil et opiniâtre. Se voyait-il à court de bonnes raisons, il avait recours aux sophismes; la dispute s’échauffait-elle, il prodiguait le sarcasme et l’invective. Mais, la plume à la main, il semblait avoir changé de caractère. Cent mauvais écrivains le travestirent et l’insultèrent : pas un des cent ne put se vanter d’avoir été jugé digne d’uue réfutation, ni même d’une réplique. Les Renrick, les Campbell, les Mac-Nicol et les Henderson eurent beau le harceler, dans l’espoir qu’il leur donnerait de l’importance en leur répondant... C’est’ vainement que le lecteur chercherait dans les œuvres de Johnson la moindre allusion à Renrick ou à Campbell, à Mac-Nicol ou à Henderson. Un Ecossais, qui voulait à toute force relever la gloire de l’érudition écossaise, le défia au combat dans un détestable hexamètre latin :

Maxime, si tu vis, cupio contendere tecum i.

Mais Johnson sembla ignorer ce cartel pédant. Son observation personnelle et niistoire littéraire, dans laquelle il était profondément versé, lui avaient appris que le rang d’on livre dans l’estime publique n’est pas déterminé par ce qu’on écrit à propos de ce livre, mais par ce que ce livre contient, et qu’un auteur dont les ouvrages doivent vivre est peu sage de condescendre à

t Grand homme, si tu veux, an combat je t’appelle.

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• discuter avec ceux dont les ouvrages sont certains de mourir. D soutenait constamment que la renommée était un volant qui ne pouvait rester en l’air qu’à la condition d’être poussé et repoussé par deux joueurs, et qui serait bientôt tombé s’il n’y avait qu’une raquette. H n’était pas d’apophthegme qu’il répétât plus fréquemment que celui de Bentley : « Un auteur n’est jamais démoli que par sa propre plume. »

Malheureusement, quelques mois après la publication du Voyage aux Hébrides, Johnson fit ce qu’aucun de ses assaillants n’aurait pu faire, et, jusqu’à un certain point, il réussit à se démolir par sa propre plume. Le dissentiment entre l’Angleterre et ses colonies américaines s’était envenimé à un tel point qu’aucun arrangement amical n’était plus possible. La guerre civile était imminente, et les ministres semblent avoir pensé que l’éloquence de Johnson pourrait être avantageusement employée pour enflammer la nation contre l’opposition du dedans et contre les rebelles de l’autre coté de l’Atlantique. H avait déjà composé deux ou trois brochures pour défendre la politique étrangère et la politique intérieure du gouvernement; ces deux ou trois brochures, bien qu’inférieures à ce qu’il pouvait faire, étaient supérieures à toute l’armée de pamphlets qui encom- . brait les boutiques d’Almon et de Stockdale ; mais sa nouvelle brochure , Une Taxe n'est pas une Tyrannie, fut d’une médiocrité pitoyable. Le titre était déjà une absurdité qui ne lui avait souri probablement qu’à cause de l’allitération des deux lettres T, qu’il aurait dû mépriser. L’argumentation était aussi faible que celle de ces orateurs imberbes qui s’exercent à la parole dans les sociétés d’étudiants; la plaisanterie aussi lourde

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que les gambades de Thippopotame. Boswell lui-mème • dut avouer que, dans cette malheureuse pièce, il ne pouvait découvrir aucune trace des hautes facultés de son maître. L’opinion générale fut que cette puissante intelligence, qui avait produit le Dictionnaire et le Rôdeur, commençait à éprouver les conséquences de l’âge et des infirmités. « Le vieillard, disait-on, ferait bien pour sa gloire de ne plus écrire. »

Mais c’était une grande erreur. Johnson avait échoué, non parce que son génie avait décliné depuis l’époque où il écrivait Rasselas dans l’espace de six soirées, mais parce qu’il avait follement choisi ou laissé d’autres choisir pour lui un sujet qu’en aucun temps il n’aurait été apte à traiter. U n’y avait en lui aucune des facultés de l’homme politique. Il n’aimait ni à lire ce qui avait rapport aux affaires d’Etat, ni à en parler, ni à y penser. Ce qu’il aimait c’était la biographie, l’histoire littéraire, l’histoire des mœurs...; l’histoire politique lui était positivement antipathique. La question qui divisait les colonies et la mère patrie était une question sur laquelle Johnson n’avait réellement rien à dire. Il échoua donc comme échouent les plus grands génies quand ils entreprennent une chose qu’ils ne sont pas capables de faire;

, — comme Burke aurait échoué s’il avait voulu écrire des comédies dans le genre de celles do Shei'idan; — comme Reynolds aurait échoué s’il avait voulu peindre des paysages dans le genre de ceux de Wilson. Par bonheur, Johnson eut bientôt une occasion de prouver avec éclat que son échec ne pouvait êti'e attribué à xme décadence intellectuelle,

La veille du jour de Pâques de l’année 1777, il reçut une députation que lui envoyait la réunion de quarante

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des premiers libraires de Londres. Quoiqu’il se fît quelque scrupule de s’occuper d’affaires profanes un pareil jour, il reçut ses visiteurs avec beaucoup de courtoisie. Ils venaient lui apprendre ^’on voulait publier une édition nouvelle des poètes anglais, depuis Cowley jusqu’au règne actuel, et qu’on désirait qu’il se chargeât de fournir de courtes préfaces biograpliiques. Il accepta trèsvolontiers cette tâche à laquelle il était propre plus que personne. Qui connaissait mieux que lui l’histoire littéraire d’Angleterre depuis la Restauration ? Cette connaissance, il l’avait acquise en partie dans les livres et en partie dans des sources d’informations depuis longtemps fermées; il la devait aux traditions de Grubstreet, à la conversation de maint rimeur et de maint pamphlétaire qui dormaient oubliés dans les cimetières de paroisse; il la devait aux souvenirs de Gilbert Walmesley, qui avait fréquenté le café Button avec les beaux esprits, ses contemporains ; à Cibber, qui avait mutilé les pièces de deux générations d’auteurs dramatiques; à Orrery, qui avait vécu dans la société de Swift; à Savage, qui avait rendu à Pope des services peu honorables*. Le biographe se mit donc à l’œuvre avec une

' Gi’ub-strcel a été lougleinps la rue de Londres où logeaient les auteurs peu fortunés. Le café Button, ainsi nommé de Daniel Button, le propriétaire de l’établissement, était situé dans Russell-street, à deux portes du théâtre de Covent-Garden. Les contemporains d’Addibon le fréquentaient eu même temps que le café Will, établissement rival.— Cibber, acteur et auteur, avait remis plusieurs vieilles pièces nu théâtre, en les adaptant au goût du jour, etc. — Peut-être faut-il dire ici que, par les .services peu honorables que Savage avait rendus à l’ope, lord Macaulay entend les notes qu’il lui fournissait pour ses talires et qu’il lui fournit entre autres pour la Dunciade, '

«AMLEL JUUHSUN.

surabondance de matériaux. Sa première intention avait été de ne donner qu’un paragraphe à tout poète du second ordre, et quatre ou cinq pages seulement aux plus grands noms ; mais il ne pA contenir dans ces étroites limites la richesse de ses anecdotes et de sa critique. L’ouvrage, qui, dans l’origine, ne devait former que quelques feuilles d’impression, s’étendit jusqu’à dix volumes, — dix volumes, il est vrai, ne contenant que peu de lignes à la page. Les quatre premiers parurent en 1779, les six autres en 1781.

Les Ftes des poêles sont, sur le tout, le meilleur des ouvrages de Johnson. La narration est aussi amusante qu’un roman. Les remarques morales sur la vie et la nature humaine sont pleines de finesse et de profondeur; la critique est souvent excellente, et, alors même qu’elle est injuste, elle mérite encore d’être étudiée; car, quelque erronée qu’on la trouve, elle n’est jamais sotte. C’est le jugement d’un esprit que le préjugé entrave et qui manque de sensibilité, mais vigom-eux et pénétrant. Il y a donc toujours une partie vraie à dégager de cette critique, comme on dégage l’or de l’alliage ; mais au pis aller, c’est une critique qui a un sens, éloge auquel ne saurait toujours prétendre ce qu’on appelle critique, de notre temps.

Johnson réimprima la Vie de Savage, à peu près telle qu’il l’avait publiée en 1744. Quiconque, après l’avoir lue, passera aux autres Vies, sera frappé de Indifférence du style. Depuis que Johnson connaissait l’aisance, il avait peu écrit et parlé beaucoup. Aussi, lorsque, après le laps des années, il reprit sa plume, la forme maniérée qu’il avait contractée par l’habitude d’une composi- |ion laborieuse était moins perceptible qu’autrefois, et

DigilUedb' (joogli

SAMUEL JUUNSON.

sa diction avait souvent une grâce facile qui rappelait les agréments de sa conversation. Cette amélioration se fait déjà sentir dans le Voyage aux Hébrides, mais elle est manifeste pour tous les*lecteurs dans les Vies des poètes.

Dans ces biographies, les meilleures sont peut-être celles de Cowley, de Dryden et de Pope. La moins bonne est sans contredit celle de Gray.

Ce bel ouvrage fut tout d’abordpopulaire.En dépitdc beaucoup de critiques justes et de beaucoup de critiques injustes, ceux-là même qui exprimaient le plus haut leiu’ blâme étaient charmés par la lecture. Malone calcule que les éditeurs firent un bénéfice de cinq à six mille livres sterling. Mais l’auteur fut pauvrement rémunéré. Ayant eu d’abord l’intention de ne faire que de courtes préfaces, il n’avait demandé que deuxcents guinées. Les libraires en ajoutèrent cent de plus quand ils virent combien il avait donné au delà de sa promesse. A vrai dire, bien qu’il ne méprisât ni n’afiectât de mépriser l’argent, et bien qu’il eût dû savoir défendre ses intérêts, instruit comme il l’était par l’expérience, Johnson était, à ce qu’il parait, très-peu habile dans ses marchés httéraires. D passait généralement pour le premier écrivain anglais de son temps, et néanmoins plusieurs écrivains de son temps vendaient leurs manuscrits à des prix qu’il n’aurait jamais osé demander. Pour n’en citer qu’im seul exemple, Robertson reçut cinq cents livres sterling pour l’Histoire de Charles-Quint, et, malgré tout notre respect pour la mémoire de Robertson, nous nous permettrons de dire que l’Histoire de Charles-Quint est un livre moins précieux et moins amusant que les Vies des poètes.

SAMLKL JOHNSON.

Nous voici arrivé avec Johnson àsa soixante->douzièine année. Les infirmités de l’âge commençaient à se manifester. Cet inévitable événement, auquel Une pensa jamais qu’avec horreur, s’approchait, et la mort projeta son ombre sinistre sur le reste de ses jours. Il eut souvent à payer le tribut cruel d’une vie prolongée. Chaque année amenait pour lui une perle qui était irréparable. Les étranges protégés auxquels il avait donné nu abri et auxquels il était réeUement attaché, malgj'é leui's défauts, parle lien de l’habitude, décédèrent presque tous l’un après l’autre, et, dans le silence de sa maison, U regrettait jusqu’aux bruits de leurs ingrates querelles. Le bon et généreux Thrale n’était plus, et heureuse sa femme si elle eût reposé sa tète à coté de son mari, car elle lui survécut pour être la risée de ceux dont elle avait excité l’envie et pour arracher des yeux du vieillard, qui l’aima plus que personne au monde, des larmes plus amères que celles qu’il eût versées sur sa tombe. Avec quelques qualités estimables et beaucoup de qualités aimables, rnistress Thrale n’était pas faite pour l’indépendance. Le contrôle d’une âme plus forte que la sienne lui était nécessaire pour qu’elle pût jouir de la considération dans le monde. Tant qu’elle avait eu auprès d’elle son mari, homme de sens et de fei> meté, indulgent pour ses caprices en fait de bagatelles, mais toujours le maître dans la maison, ses torts les plus graves avaient été des plaisanteries impertinentes, de petits mensonges féminins et des bouderies d’enfant gâté auxquelles succédaient la gaieté et la bonne humeur de la femme heureuse. Mais, le mari mort, il ne resta plus qu’une riche veuve de quarante uns à la sensibilité vive, à l’imagination mobile, à la tête légère.

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Elle s'éprit bientôt d’un maitre de musique italien, cheï qui elle fut la seule à découvi'ir des qimlités admii'ables. Son orgueil et peut-êU’e un sentinient plus noble encore luttèrent contre cette passion dégradante. Mais cette lutte même irrita ses nerfs, aigrit son caractère et Unit par altérer sa santé. Comprenant bien que son choix ne pourrajt être approuvé de Johnson, elle désira se soustraire à sa surveillance et changea de manières avec lui. Elle se montrait tantôt froide, tantôt pétulante. Elle ne dissimulait pas sa joie quand ü quittait Streatham; elle ne le pressait jamais de revenir, et, s’il revenait sans être attendu, elle le recevait de façon à le convaincre qu’il n’était plus le bienvenu. Johnson comprit ce que cela signifiait. Il lut pour la dernière fois un chapitre du Vieux Testament, en grec, dans la bibliothèque qu’il avait créée pour ses hôtes. Dans une prièi*e tendre et solennelle il recommanda la maison et ses habitants à la protection divine, et d’une voix étouffée, tremblant d’une émotion convulsive, il dit pour jamais adieu à cette maison bien-aimée pour regagner la sombre et solitaire demeure du quartier de Fleet-street, où il devait passer les tristes jours qui lui restaient à vivre sur la teiTe.

Ce fut là qu’en 1783 Johnson eut une attaque de paralysie ; il s’en tira et il ne paraît pas que ses facultés intellectuelles s’en soient ressenties. Mais d’autres maladies l’assaillirent. Son asthme le tourmentait jour et nuit ; des symptômes d’hydropisie pai’urent . Au moment où il s’affaissait sous une complication de maux, il apprit que la femme dont l’amitié avait fait seize uns le bonheur de sa vie épousait un violoniste italien, que tout Londres criait honte sur elle et que les journaux

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étaient remplis d’allusions à la matrone d’Ëphèse et aux deux portraits que Shakspeare met en contraste dans Hamlet. Il déclara avec emphase qu’il chercherait à oublier qu’elle eût jamais existé: il ne prononça plus son nom et il jeta au feu tout ce qui pouvait la rappeler. En attendant, elle fuyait les rires et les sifflets de ses compatriotes, de l’un et de l’autre sexe, dans un pays où elle était inconnue, franchissait le mont Cenis et apprenait à Milan, au milieu des joyeuses collations et des concerts de Noël, que la mort venait de frapper nionune remarquable au nom duquel son nom reste inséparablement uni ' .

En dépit de beaucoup de souffrances de corps et d’esprit, Johnson avait tenu fortement à la vie. Il semble que plus sa fin approchait, plus il éprouvait ce sentiment qu’il a décrit dans le magnifique mais sombre Esmi qui termine la série des numéros de F Oisif. Il s’imaginait qu’il pourrait respirer plus librement dans un climat méridional, et il serait probablement parti pour Rome et Naples sans la crainte de la dépense du voyage. Cette dépense, il avait les moyens d’y subvenir, car il avait mis de côté deux mille livres sterling, fruit de ces travaux qui avaient fait la fortune de plusieurs libraires. Mais il ne voulait pas entamer cette épargne.

* L’Italien que mistress Thrale épousa en secondes noces était né à Brescia; il se nommait Piozzi. Sous ce nouveau nom, l’amie du grand lexicographe publia diverses productions littéraires, entre autres, des Anecdotes sur le docteur Johnson (1786). des Notes sur un voyage en France, en Italie et en AUetnagne, 2 vol. in-8® (1789)-; deux volumes de Synonymes anglais (1794) ; un Recueil de poésies de divers auteurs, imprimé à Florence. Mistress Piozzi était revenue en Angleterre depuis 1786, et elle vécut jusqu’en 1823. On annonce la prochaine publication de scs mémoires.

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soi

Il semblerait môme qu’il désirait en garder le secret. Quelques-uns de ses amis avaient conçu l’espoir que le gouvernement pourrait élever sa pension à six cents livres, espoir qui ne se réalisa pas, et il résolut de braver encore un hiver anglais. Cet hiver fut le dernier. Ses jambes s’affaiblirent, sa respiration devint plus haletante, l’eau fatale s’accumula rapidement, malgré les incisions qu’il excitait son chirurgien à faire de plus en plus profondes, — courageux contre la douleur, timide contre la mort. Il lui manqua les tendres soins qui avaient adouci sa souffrance pendant des mois de maladie à Streatham ; mais il ne fut pas laissé isolé. Les plus habiles chirurgiens et médecins accoururent à son chevet sans vouloir accepter d’honoraires. Burke vin lui serrer la main et sortit vivement ému de sa chambre. Windham y était sans cesse, arrangeant l’oreiller sous la tète du moribond et le fai.sant veiller la nuit par son domestique. Miss Burney, que Johnson avait chérie paternellement, pleurait sur le seuil de la porte, tandis qu’au chevet du lit se tenait Langton, que sa piété rendait plus propre qu’un autre à conseiller et à consoler son ami au moment suprême. Ce fut Langton qui reçut la dernière étreinte de sa main mourante. Heureusement, quand vint cet instant si redouté, le nuage se dissipa, et cette âme troublée devint tout à coup sereine, ce caractère impatient se résigna ; Johnson cessa de penser avec tei-reur à la mort et au lendemain de la mort. Il parla beaucoup de la miséricorde de Dieu et de la rédemption. Ce fut dans cette sérénité d’esprit qu’il expira le 13 décembre 1784. La semaine suivante, il était déposé dans l’abbaye de Westminster, à côté des hommes éminents dont il avait été l’historien, — •

isAMt EL J0HK8OX.

Cowley et Denliam, Dryden et Congreve, Gay, Prior et Addison.

Depuis sa mort, la popularité de ses ouvrages, excepté les Vies despofifes, et, peut-être, la Vanité des désirs humains, a beaucoup baissé. Son Dictionnaire a été si altéré par ses éditeurs successifs qu’on peut à peine l’appeler siert. On ne fait guère allusion à son Rôdeur ou

son Œsif dans les cercles littéraires. La gloire même de Rasselas s’est bien obscurcie ; mais quoique la célébrité des écrits ait décliné, la célébrité de l’auteur, chose singulière, est aussi grande que jamais. L’ouvrage de Boswell a fait pour lui plus que le meilleur de ses ouvrages n’a pu faire. La mémoire des autres auteurs est perpétuée par leurs livres ; la mémoire de Johnson fait vivre les siens. Le vieux moraliste est toujours parmi nous avec son habit brun aux boutons de métal et sa chemise qui devrait être au blanchissage, clignant de l’oeil, soufflant péniblement, balançant sa grosse tête, battant du tambour avec ses doigts, déchirant sa viande comme un tigre et avalant des océans de thé. 11 n’est aucun être hiimain, enseveli depuis plus de soixantedix ans, qui nous soit si bien connu. Il est juste d’ajouter que cette connaissance intime de tout ce qu’il appellerait lui-même les « anfractuosités» de son esprit et de son caractère fortifie notre conviction qu’il fut à la fois un homme éminent et un homme bon.

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