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mathématiciens distingués eux-mêmes, ce goût avait plutôt besoin d’être contenu qu’encouragé. Il n’avait pas d’égal dans Tuniversité pour la perspicacité et la promptitude avec lesquelles il trouvait la solution d’un problème : c’est ce que proclama un des plus habiles professeurs qui présidaient aux thèses scolaires et dirigeaient les examens du sénat acadéniique. Ses progrès dans les études classiques- n’étaient pas moins remarquables. Sous nn rapport, il est vrai , |1 avait le désavantage quand on le comparait aux étudiants du second et du troisième ordre sortis des écoles publiques. 11 n’avait jamais, sous Wilson, contracté l’habitude do composer dans les langues mortes : il ne put donc pas acquérir cette facilité de versification que possèdent quelquefois des écoliers qui n’ont d’ailleurs qu’une connaissance superficielle de la langue grecque et de la langue romaine, et de la littérature classique. Il eût été totalement incapable de produire des vers élégiaques aussi charmants que ceux des adieux de Wellesley à Eton, ou des hexamètres virgiliens comme ceux dans lesquels Canning décrivait le Pèlerinage de la Mecque. Mais il est douteux qu’aucun érudit eût à vingt ans une connaissance plus solide et plus profonde des deux nobles idiomes de la civilisation antique. Sa facile pénétration du sens des phrases les plus ardues des auteurs attiques étonnait les critiques émérites. Il s’était proposé de lire toute la poésie de la Grèce, et il ne fut content de lui-même que lorsqu’il eut expliqué la Cassandra de Lycophron, l’ouvrage le plus obscur de toute l’antiquité. Cette étrange rapsodie a cinbarrassé et repoussé maint profond érudit :« Mais Pilt, dit son précepteur, la lut couramment à première vue, et, si
WILLIA»! PlTl.
je n’en avais été témoin, je croirais encore que c’était là un effort au-dessus de l’intelligence humaine. »
La littérature moderne n’occupa que peu, comparativement, l’élève de Prettyman. Pitt ne savait pas de langue vivante, excepté le français, et il le savait imparfaitement. H s’était familiarisé avec quelques-uns des meilleurs écrivains anglais, plus particulièrement avec Shakspeare et Milton. Les débats du Pandémonium étaient, et il avait bien raison, un de ses passages favoris. Longtemps après sa mort, ses amis citaient encore la déclamation juste et la cadence mélodieuse de son débit, lorsqu’il récitait l’incomparable discours de Déliai. Dès l’enfance, on l’avait exercé à l’art de conduire sa voix, qui était naturellement claire et grave. Son père, dont l’éloquence devait une bonne partie de ses succès à cet art, avait été pour lui un instructeur habile et judicieux. Par la suite, les beaux esprits du club de Brooke, irrités de voir chaque soir les représentants de la province fascinés par l’élocution sonore du puissant orateur, lui reprochaient ironiquement « d’avoir été éduqué par son papa sm- un tabouret'. »
L’éducation de Pitt était bien propre à former im grand orateur parlementaire. Quel est l’argument le plus souvent répété contre ces études classiques qui absorbent un si grand nombre des jeunes années d’un enfant de bonne famille ? C’est qu’elles l’empêchent de se rendre maître de sa langue maternelle, et qu’il n’est pas rare de rencontrer un jeune homme de talent écrivant la prose latine comme Cicéron, faisant des alcaïques comme Horace, mais à qui il serait impossible
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d’exprimer ses pensées dans un anglais pur, clair et énergique. Cette observation ne manque pas de vérité. Mais les études classiques de Pitt furent dirigées d’une manière toute spéciale. Elles ne firent qu’em'ichir son vocabulaire anglais, et le rendre expei t dans l’art de construire correctement ses phrases. Sa méthode était de lire des yeux une page ou deux d’un auteur grec ou latin, d’en bien saisir le sens, et puis de traduire à haute voix ce passage dans sa propre langue. C’était ainsi qu’il avait commencé sous son premier maître Wilson, et Prettyman continua de même. Il n’est pas sin’prenant qu’un jeune liomine naturellement très-intelligent, exercé ainsi pendant dix années consécutives, eût acquis une facilité sans égale d’exprimer ses pensées, sans effort ni travail, par des mots bien choisis et d’élégantes périodes.
De tout ce qui nous reste de la littérature des anciens, c’étaient les harangues qu’il étudiait avec le plus de soin. Son occupation favorite était de compai’er les discours pour et contre sur la même question, de les analyser et de remarquer lequel des arguments du premier orateur était réfuté par le second, lequel était éludé, lequel était laissé de côté. Mais ce n’était pas exclusivement dans les livres qu’il étudiait à cette époque l’art de l’escrime parlementaire. Quand il revenait dans sa famille, il avait de fréquentes occasions d’entendre à Westminster des débats importants. Il les écoutait, non pas seulement avec intérêt et bonheur, mais avec cette observation attentive et scientifique qu’apporte l’élève de Guy-Hospital à une opération difficile pratiquée par un célèbre chirurgien. Dans une de ces visites à Wetjlminsler,le jeune Pitt, dont le talent
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n’était encore connu que de sa parenté et du petit groupe de ses condisciples de Cambridge, se rencontra sur les marches du Irène, à la Chambre des lords, avec Fox, et il lui fut présenté. Fox, son aîné de onze ans, était déjà un des plus grands orateurs du Parlement, et le plus grand dans la discussion qui eût jamais paru en Angleterre. Fox raconta plus d’une fois que, pendant le com-s du débat, Pitt se tournait fréquemment vers lui pour lui dire : « Mais sûrement, monsieur Fox, on pourrait répondre ici; » ou : «Oui, c’est cela, mais ne pourraiton pas répliquer?» Quelles étaient les critiques parlementaires de Pitt? C’est ce que Fox avait oublié; mais il déclarait qu’il fut vivement frappé de la précocité d’un jeune homme qui, pondant toute la séance, sem- ])lait exclusivement préoccupé des réponses qu’on pourrait faire aux orateurs des deux côtés de la Chambre.
Une des visites du jeune Pitt à la Chambre des lords resta une triste et mémorable date dans sa vie. Il n’avait pas encore complété sa dix-neuvième année lorsque, le 7 août 1778, il accompagna son père à Westminster. On s’attendait à une séance solennelle. La Franco venait de reconnaître l’indépendance des Etats- Unis. Le duc de Richmond devait exprimer l’opinion qu’il fallait renoncer à toute idée de soumettre les insurgés. Chatham avait toujours soutenu que la résistance des colonies à la mère patrie était justifiable; mais il s’imaginait, bien à tort, que le jour où leur indépendance serait reconnue, c'en était fait de la grandeur de l’Angleterre. Quoique pliant sous le poids de l’àgc et des infirmités, il résolut, malgré le& instances do sa famille, d’étre ce jour-là sur son siège, lît il se
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rendit à la Chambre, appuyé sur son fils. Ce fut un effart aurdessue des forces du vieillard. En voulant haranguer les pairs, U tomba à la renverse dans des convulsions. Quelques semaines après, son corps était porté) en pompe lugubre, de la « Chambre peinte » à l’Abbaye» L’enfant bien-aimé de l’illustre mort, son homonyme, menait le deuil, et il suivit le cercueil jusqu’à ce qu’il le vît déposer dans le transept où le sien devait être aussi déposé un jour.
gon frère aîné, devenu comte de Cliatham, avait un revenu sulüsant (rien que suffisant) pour maintenir la dignité de sa pairie. Les autres membres de la famille n’étaient que médiocrement pourvus. William n’avait guère plus de trois cents livres sterling par an. Il lui fallait quitter Cambridge et choisir une profession. Depuis le printemps de 1780, il était majeur; il se fit- inscrire parmi les étudiants de Lincoln’s-Inn, et suivit comme avocat les assises du circuit de l’ouest. Dans l’automne de cette même année, eut lieu une élection générale, et il se présenta comme candidat aux électeurs de l’Université. Mais il resta le dernier sur la liste des votes {poil). On dit que les graves docteurs en robe rouge, qui siégeaient alors sur les bancs de Golgotba, trouvèrent un si jeune homme bien présomptueux d’oser solliciter une si haute distinction. Cependant, à la demande du dnc de Kutland, un ami de la famille, sir James Lowther, le fit entrer au Parlement pour représeufiir le bourg d’Applcby.
Les dangers du pays étaient tels à cette époque qu’ils auraient bien pu troubler un grand courage. Un avait en vain envoyé une armée après l’autre contre les colons rebelles de l’Amérique du Nord. Sur le champ do
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bataille la victoire était restée du côté des troupes disciplinées de la mère patrie ; mais ce n’était pas sur les champs de bataille que pouvait se décider l’issue d’une pareille lutte. Une nation en armes, avec la faim et l’Atlantique pour auxiliaires, n’était pas facile à subjuguer. Dans l’intervalle, la maison de Bourbon, humiliée quelques années auparavant par le génie et la vigueur de Chatham, avait saisi l’occasion d’une revanche. La France et l’Espagne s’étaient liguées contre l’Angleterre, et, plus récemment, la Hollande venait de se joindre à elles. Le pavillon anglais ne commandait plus dans la Méditerranée et avait peine à se maintenir dans la Manche. Les puissances du Nord faisaient profession de neutralité, mais leur neutralité avait un aspect menaçant. En Asie, Hyder-Ali était descendu sur le Carnate, avait détruit le petite armée de Baillie et répandait la terreur jusque sous les remparts du fort Saint-Georges. Les mécontents de l’Irlande semblaient présager la guerre civile. En Angleterre, l’autorité du gouvernement était aussi bas que possible. Le roi et la Chambre dos communes partageaient la même impopularité. Le cri de la réforme paiiementairê retentissait avec une véhémence presque égale à celle de 1830. Des associations formidables, dirigées non par des démagogues ordinaires, mais par des hommes d’un haut rang, d’un caractère pur et d’un talent distingué, réclamaient une révision du système représentatif. La populace, enhardie par l’impuissance et l’irrésolution des ministres, avait récemment brisé toutes les entraves, assiégé les Chambres législatives, bousculé des pairs, pourchassé des évêques, attaqué la résidence des ambassadeiu's, forcé
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les prisons, brûlé et abattu des maisons. Londres , pendant'quelques jours, avait offert Faspect d’une ville prise d’assaut, et il avait paru nécessaire de former un camp parmi les arbres du parc Saint- James.
En dépit des périls et des embarras qui le menaçaient au dehors et au dedans, Georges III, avec une fermeté qui n’avait aucune analogie avec la vertu ou la sagesse, persistait à vouloir réduire les Américains par la force des armes, et ses ministres soumettaient leur jugement au sien. Quelques-uns d’entre eux, probablement, n’avaient d’autre mobile que leur cupidité égoïste ; mais leur chef, lord North, homme d’honneur, d’un caractère aimable, de manières séduisantes, et doué d’un vrai talent pour les affaires comme pour la discussion, doit être acquitté de toute arrière-pensée sordide. Il restait à un poste dont il était dégoûté depuis longtemps et que maintes fois il avait tenté de quitter. Il y restait uniquement parce qu’il n’avait pas la force de résister aux supplications du roi qui, pour imposer silence à tous les arguments, demandait si un gentilhomme, si un homme de courage pouvait avoir le cœur de déserter un bon maître à l’heure d’une crise extrême.
L’opposition se composait de deux partis autrefois hostiles l’un à l’autre, mais qui avaient fini par se réconcilier : réconciliation apparente, comme la suite le prouva, quoiqu’ils eussent l’air d’agir avec un cordial accord. Le plus considérable de ces deux partis réunissait la majorité de l’aristocratie whig. Son chef était Charles, marquis de Rockingliam, hoUime d’esprit et honnête homme, supérieur, par sa richesse et son inllucncç parlementaire, à la plupart des nobles anglais,
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mais affligé d’une timidité nerveuse qui l'cmpécbait de jouer un rôle prééminent dans les débats du Parlement. A la Chambre des communes, les adhérents de Hockinghara étaient conduits par Fox, dont les habitudes de dissipateur et la fortune ruinée faisaient parler toute la ville, mais à qui -son talent et son caractère doux, généreux et aimable, conciliaient l’admiration et les sympathies de ceux-là même qui déploraient le plus les erreurs de .sa vie privée. Burke, supérieur à Fox par la largeur des vues, l’étendue des connaissances et l’éclat de l’imagination, mais moins habile que lui dans cette logique et dans cette rhétorique spéciales qui portent la conviction dans les grandes assemblées, condescendait à être le lieutenant d’un jeune chef qui aurait pu être son fils.
Une section moins nombreuse de l’opposition se composait des vieux partisans de lord Chatham. A leur tête était William, comte de Shelburne, également distingué comme homme d’Etat et comme ami des lettres. Avec lui se liguaient lord Camden, qui avait naguère tenu le grand sceau, et qui commandait l’estime publique par son intégrité, ses talents et son expérience constitutionnelle ; Barré, déclaraateur éloquent et acrimonieux, et Bunuing, longtemps le premier avocat du barreau. C’était vers ce parti que Pitt se sentait naturellement attiré.
Le 26 février 1784, il prononça son premier discours pour appuyer le plan de réforme économique proposé par Burke. Fox se levait au même moment; mais il renonça à la parole. Les auditeui's du jeune orateur fui-ent surpris et charmés par son accent grave et en même temps animé, par son calme parfait, par la
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promptitude do ses répliques à ceux qui l’avaient précédé à la tribuue, par le timbre argentin de sa voix et les élégantes périodes de son improvisation. Burke, ému jusqu’aux larmes, s’écria : « Ce n’est pas un rejeton du vieil arbre, c’est le vieil arbre lui-méme ! — Pitt deviendra un des premiers orateurs du Parlement, dit un des membres de l’opposition en s’adressant à Fox. — - C’est ce qu’il est déjà, » répondit Fox, dont l’excellente nature était étrangère à l’envie. 11 est un fait curieux, dont se souvenaient plusieurs de leurs contemporains, qui vivaient hier encore : peu de temps après ce débat, le nom de Pitt fut proposé par Fox au club de Brooke. Deux fois encore, pendant la session, Pitt prit la parole, et chaque fois il soutint la réputation de sou début. .\près la prolongation du Parlement, il suivit encore les juges dans le circuit de l’ouest et se chargea de plusieurs dossiers : il plaida de manière à mériter d’etre complimenté par Buller sur les bancs de la Cour, et par Dunning au barreau.
Le 27 novembre, le Parlement se réunit de nouveau. Quarante-huit heures auparavant était arrivée la nouvelle que Comwallis s’était rendu avec son armée : il avait fallu en conséquence refaire le discours du trône. Il n’était plus personne dans le royaume, excepté le roi, qui ne fut convaincu que c’était folie d’espérer soumettre les Etats-Unis. Dans le débat sur le rapport de l’adresse, Pitt parla avec plus d’éclat et d’énergie encore qu’il n’avait parlé dans la session précédente. 11 fut chaleureusement applaudi par scs alliés. Mais on j omarqua qu’aucun des membres de son parti ne parla do lui avec autant d’enthousiasme que Henry Dundas, le lord-avocat d’Ecosse, du parti ministériel. Cet habile
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et versatile politique prévoyait bien la chute prochaine du cabinet dont il était un des soutiens, et il se préparait à ne pas être enseveli sous ses ruines. De ce soirlà data sa liaison avec Pitt, liaison qui devint bientôt une intimité étroite et qui dura jusqu’à ce qu’elle fût dissoute par la mort.
Une quinzaine de jours après, Pitt parla dans le Comité du budget de l’armée. Des symptômes de dissentiment commençaient à se faire sentir sur les bancs ministériels. Lord Georges Germaine , le secrétaire d’Etat plus spécialement chargé de la direction de la guerre en Amérique, avait tenu un langage difficile à mettre d’accord avec les déclarations faites par le premier lord de la trésorerie. Pitt fit ressortir la contradiction avec beaucoup de force et de sagacité. Loid Georges et lord North commencèrent à se parler à l’oreille, et Welbore EUis, ancien fonctionnaire qui avait touché des émoluments sous presque tous les ministères, depuis l’époque d’Henry Pelham, se pencha entre eux deux pour glisser un mot; De pareilles interruptions déconcertent quelquefois les plus vieux orateims. Pitt s’arrêta, et, jetant un regard sur le groupe, dit avec un admirable à-propos : « J’attendrai que Nestor ait terminé la querelle entre Agamemnon et Achille. »
Après plusieurs défaites, ou des victoires qui ressemblaient beaucoup à des défaites, le ministère donna sa démission. Le roi, à contre-cœur et de fort mauvaise grâce, consentit à accepter Hockingbam comme premier ministre. Fox et Shelburne devinrent secrétaires d’Etat. Lord John Cavendish, homme des plus dj oits et des plus lionorables, fut nomiué clmuceliev de
rÉchiquier. Thurlow, qui, par la force de son caractère et ses talents, s’était rendu le dictateur de la Chambre des lords, conserva le grand sceau.
A Pitt, par l’intermédiaire de Shelburne, fut offerte la place de vice-trésorier de l’Irlande, une des places les plus faciles à remplir et les mieux rétribuées dont dispose la couronne : l’offre fut refusée sans hésitation. Le jeune politique avait résolu de n’accepter qu’un poste qui le ferait entrer au cabinet. Il l’annonça luimême quelques jours après dans la Chambre des communes. Il faut se souvenir qu’un choix plus restreint présidait à la composition des cabinets de ce temps-là. Nous avons vu des cabinets de seize. Du temps de nos grands-pères, un cabinet de dix ou de onze était considéré comme extraordinairement nombreux ; sept était le chiffre habituel. Burke lui-même, qui avait accepté les fonctions de payeur, ne faisait point partie du cabinet. La déclaration de Pitt parut à plusieurs très-présomptueuse. Il regretta lui-même de l’avoir faite. « La phrase m’est échappée, dit-il à ses amis, dans la chaleur de l’improvisation. J’aurais donné tout au monde pour qu’on ne l’eût pas entendue. » Cependant cela ne lui fît aucun tort auprès du public. « Le second William Pitt, dit-on, a montré qu’il avait le courage aussi bien que le génie du premier. » Dans le fils comme dans le père, peut-être y avait-il trop d’orgueil, mais rien de bas ni de sordide. On pouvait trouver arrogant un jeune avocat qui, vivant avec un revenu de trois cents livres sterling, refusait un salaire de cinq mille, uniquement parce- qu’il ne voulait pas s’engager à défendre ou à voter des mesures qu’il n’aurait pas concouru à rédiger; mais assurément cette arro-
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gance n’était pa8 très-éloignée d’une vertueuse fierté.
Pitt appuya en général le ministère Rockingham, mais il ne perdit pas une occasion de faire sa cour à ce parti ultra-whig qui, créé par la persécution de Wilkes et l’élection de Middlesex, était devenu de plus en plus nombreux et formidable, gi’âce aux événements désastreux de la giierro et au triomphe des- principes luipublicains en Amérique. Il défendit une motion pour abréger la durée des Parlements. Il en fit une luimême pour demander un Comité qui étudierait la question électorale, et, dans les discoui-s qu’il prononça à cette occasion, il se déclara l’ennemi des bourgs pourris ; il dénonça ces bourgs comme le camp retrancbé de cette corruption à laquelle il fallait attribuer toutes les calamités de la nation. Par une de ces phrases exactes et sonores qui lui étaient si naturelles, il les définit encore en disant que cette institution avait grandi avec l’Angleterre dans sa phase ascendante, mais qu’elle était loin de suivre sa période descendante * .
En cette circonstance, Pitt fut appuyé par Fox. La motion fut votée par une majorité de vingt voix seulement, sm’ trois cents votants. Jusqu'en 1881, les réfor-, mattiurs ne devaient plus se ti'ouver dans une si bonne position. '
Le nouveau cabinet avait la force du talent, et au-* cun des cabinets, depuis l'avénement de Georges III, n’avait été aussi populaire ; mais il était haï par le roi, soutenu avec hésitation par le Parlement et déchiré
' Littéralement; « Celte institution a crû avec la croissance de l’Angleterre et s’est fortifiée dans sa force, mais elle n’a pas diminué avec la diminulioii de sa prospérité ni décUné gveç sou décUn. »
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par des divisions intérieures. Le chancelier n’avait ni l’affection ni la confiance de la pln-pnrt de ses collègues. Les deux secrétaires d’Etat se regardaient avec des yeux jaloux. La démarcation do leurs départements respectifs n’avait pas été tracée avec précision : de là des empiétements et des plaintes réciproques. Ce fut tout ce que Uockingham put faire do maintenir la paix dans son cabinet, — et le cabinet n’avait que trois mois d’existence quand Rockinghara moimit.
Aussitôt tout tomba en confusion. Los partisans du ministre mort prirent le duc de Portlaud pour leur chef. Le roi plaça Shelburne à la tête du Trésor. Fox, lord Cavendish et Burke donnèrent immédiatement leur démission, et le nouveau ministre n’eut plus que des éléments insutUsants pour constituer son cabinet. Il avait personnellement un grand talent parlementaire, mais il ne pouvait être là où le talent parlementaire était le plus nécessaire. Il fallait donc trouver quelque autre membre de la Chambre des communes pour faire face aux orateurs de l’opposition, Pitt seul avait l’éloquence et le courage d’un tel rôle. On lui offrit la place éminente de chancelier de l’Echiquier, et il l'accepta... Il venait tout juste de compléter sa vingt-troisième année.
Le Parlement fut bientôt prorogé. Pendant l’intervalle d’une session à l’autre, une négociation pacifique, commencée sous Uockingham, aboutit à une conclusion heureuse. L’Angleterre reconnut l’indépendance de ses colonies insurgées ; elle céda en même temps à ses ennemis d’Europe quohfuos ports de la Méditerranée et du golfe du Moxiqvie. Mais les conditions qu’elle obtint étaient aussi avantageuses et aussi honorables
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qu’elle pouvait les espérer des événements de la guerre, ou que celles qu’elle aurait pu obtenir par la prolongation d’ime lutte complètement inégale. Elle conservait toutes ses forces vitales , toutes les véritaüales sources de sa puissance ; sa dignité même était sauve, car elle ne cédait à la maison de Bourbon que ce qu’elle avait enlevé à cette maison dans les guerres précédentes : son empire de l’Inde lui restait sans amoindrissement, et, en dépit des efforts de deux grandes monarchies, son pavillon flottait encore sur le roc de Gibraltar, Fox, s’il fût resté en place, n’aurait certainement pas hésité à conclure un traité à de semblables conditions. Malheureusement, cet homme éminent et doué de qualités si aimables se laissa égarer dans cette crise par ses passions, et, pendant une longue suite d’années, sou errem* rendit son génie et ses qualités aimables presque inutiles à son pays.
Fox vit que la masse de la Chambre des communes se divisait en trois partis : le sien, celui de North, et celui de Shelburne ; qu’aucun de ces trois partis n’était assez- considérable pour rester seul ; que par conséquent, à moins que deux fissent alliance, il n’y aurait plus qu’une très-faible administration, ou plus probablement une suite de très-faibles administrations , et cela alors qu’un gouvernement fort devcaiait plus que jamais essentiel à la prospérité et à la dignité de la nation.
Il était donc nécessaire et juste de former une coalition. Contre toutes les coalitions possibles, il y avait des objections. Mais, de toutes les coalitions possibles, celle contre laquelle il y avait le moins d’objections, c’était sans conhedit une coaUtion entre Shelburne et
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Fox. Celle-là aurait été généralement approuvée par lc3 adhérents de l’un et de l’autre. Elle pouvait se faire sans le sacrifice d’aucun principe politique de la part de Shelburne ou de Fox. Malheureusement, de récentes querelles -avaient laissé dans l’esprit de Fox une haine et une méfiance profondes contre Shelburne. Pitt essaya d’intervenir comme médiateur, et fut autorisé à proposer à Fox de rentrer au service de la couronne. «Lord Shelburne, demanda Fox, doit-il rester premier ministre?» Pitt répondit par l’atfirraative. « Il est impossible que je puisse être ministre sous lui, » répliqua Fox. « En ce cas, reprit Pitt, la négociation est rompue, car je ne puis le trahir. » Ainsi se séparèrent les deux politiques. Ils ne devaient plus se retrouver tête à tête.
Fox et ses amis ne voulant pas traiter avec Shelburne, il ne leur restait plus qu'à traiter avec North. Cette coalition fatale, qu’on appelle encore emphatiquement la coalition, fut formée. Il n’y avait pas neuf mois que Fox et Borke avaient' menacé North d’un acte d’accusation, en le représentant sans cesse comme le plus arbitraire, lo plus corrompu et le plus incapable des ministres. Ils s’alliaient maintenant avec lui pour renverser un homme d’Etat avec lequel on ne pouvait dire qu’ils différassent sur aucune question importante. Ils n’eurent même ni la prudence, ni la patience d’attendre une occasion favorable pour se rallier sans inconséquence à leur ancien adversaii'e contre le gouvernement. Afin que rien ne manquât au scandale, les grands orateurs qui avaient, pendant sept années, tonné contre la guerre résolurent de faire cause commune avec les promoteurs de cette guerre
pour provoquer un vote de censure sur la paix.
Le Parlement se réunit'avant la Noël de 4782, mais ce ne fut qu’en janvier 1783 que furent signés les traités préliminaires : le 43 février seulement, la Chambre des communes les prit en considération. Pendant quelques jours le bruit se répandit que Fox et North s’étaieiit mis d’accord, et le débat n’indiqua bientôt que trop clairement la réalité de ce bruit, auquel quelquesuns refusaient de croire. Pitt souffrait d’une indisposition : il ne prit la parole que lorsque ses forces et celles de scs auditeurs étaient épuisées ; il eut par suite moins de succès qu’il n’en avait eu précédemment. Ses admirateurs avouèrent qiie son discours avait été faible et provocateui". 11 s’oublia jusqu’à conseiller à Sheridan de se borner à amuser un public de théâtre. Ce sarcasme indécent donna à Sheridan l’occasion d’une trèsheuretLse réplique ; « Après ce que j’ai vu et entendu ce soir, dit-il, je suis fortement tenté de me hasarder à rivaliser avec un auteur aussi remarquable que Ben Johnson, en mettant sur la scène un second Enfant brouillon ' . » Quand on alla aux voix, l’adresse proposée par les partisans du cabinet fut rejetée à une majorité de seize voix.
Mais Pitt n’était pas un homme à se décourager pour un seul échec, ni à se laisser désarçonner par une seule repartie. Lorsque, quelques jours après, Popposition proposa iinc censure directe des traités, il parla avec une éloquence, une énergie et une dignité qui placèrent sa renommée et sa popularité plus haut que
• L’Enfant brouillon ou l’Enfant tapageur, de Ben Johnson, est un personnage de t.i comédie de l’Alchimiste.
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jamais. Par une allusion à la coalition entre Fox et Shelburne^ il fit éclater les applaudissements tumultueux de ses partisans ; « Si, dit-il, ce mariage contre natut^ et de funeste augure n’est pas encore consommé , je sais un motif d’empêchement légitime, et au nom du bien public j’interdis la publication des bans. »
Les ministres se trouvèrent encore en minorité, et eti conséquence Shelburne oflrit sa démission, qui fut acceptée. Mais le roi lutta longtemps avant de se soumettre aux conditions dictées par Fox, dont il détestait les défauts, dont il détestait davantage le caractère indépendant et la puissante intelligence. La première place, celle de premier lord de la trésorerie, fut itérativement offerte à Pitt qui, quelque tentante que fût cette oflre, persista à la refuser. Le jeune ministre, dont le jugement n’était pas moins précoce que l’éloquence , voj'ait que son heure approchait , mais qu’elle n’était pas venue encoi’e, et il resta sourd aux importunités comme aux reproches du roi. Sa Majesté, se plaignant avec amertume de la timidité de Pitt, essaya de rompre la Coalition : toutes les sérluctions furent employées pour gagner North, mais en vain. Pendant plusieurs semaines le pays resta sans ministère. Ce ne fut qu’après avoir échoué dans toutes scs tentatives, et lorsque la Chambre des communes eut pris un aspect mena«;ant, que le roi céda. Le duc de Portland fut nommé premier lord de la trésorerie ; Thurlow fut remercié. Fox et North devinrent secrétaires d’Etat, avec des pouvoirs ostensiblement égaux ; mais Fox était en réalité le premier ministre.
Les nouveaux arrangements ne furent complétés que lorsque l’année était déjà fort avancée, et il ne se fit
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rien d’important pendant tout le reste de la session. Pitt, siégeant alors sur les bancs de l’opposition, introduisit une seconde fois la motion de la réforme parlementaire. n proposait d’ajouter à la représentation élective cent membres pour les comtés et plusieurs membres pour les villes, avec cette clause que tout bourg dans lequel la majorité des votants sermt, par le rapport d’un comité électoral, dénoncée comme corrompue, perdrait la franchise. Cette motion fut rejetée par deux -cent quatre-vingt-treize voix contre cent quarante-neuf.
Après la prorogation Pitt visita le continent : sa première et dernière visite. Son compagnon de voyage était un de ses plus intimes amis, jeune homme de son ftge, qui s’était déjà distingué au Parlement par une éloquence naturelle, que rendait plus séduisante encore sa voix, la mieux modulée des voix. C’était William Wilberforce, le compagnon le plus agréable du monde par les qualités du cœur, ses manières charmantes et son brillant esprit. C’était le temps de l’anglomanie en France. A Paris, le fils du grand Chatham fut recherché par les hommes de lettres et les femmes du monde. Mais malgré lui il se vit forcé de parler politique. On cite un des mots remarquables qui lui échappèrent pendant cette excursion. Un gentilhomme français exprimait quelque surprise de l’immense influence qu’exerçait sur la nation anglaise un homme de plaisir comme Fox, ruiné par le jeu et les paris du champ.de course : « Vous n’avez pas été sous la baguette du magicien, » dit Pitt.
En novembre 1783, le Parlement se réunit de nouveau. Le cabinet avait une force irrésistible dans la
Chambre des communes; il ne semblait guère moins fort dans la Chambre des lords, tandis que par le fait il était environné de dangers. Le roi attendait impatiemment le moment de pouvoir s'émanciper d’un joug qu’il trouvait si dur, que plus d’une fois il avait eu sérieusement la pensée de se retirer dans le Hano^Te. Le roi n’était guère moins pressé que lu nation de changer ses ministres. Fox et North avaient commis une faute funeste, ils auraient dû savoir que les coalitions entre deux partis longtemps hostiles ne réussissent que lorsque le besoin d’une coalition est compris des rangs infériêurs aussi bien que des chefs. Si ceux-ci font alliance avant que ceux-là soient disposés à faire alliance comme eux, il est probable que la mutinerie éclatera dans les deux camps, et que les deux armées révoltées feront à leur tour une trêve pour se venger de ceux par lesquels elles croiront avoir été trahies. Ainsi arriva-t-il en 1784. Au commencement de cette mémorable année, lord North avait été le chef reconnu du vieux parti tory qui, quoique momentanément aliattu par le désastreux dénoûment de la guerre d’Amérique, 'était encore un grand pouvoir dans l’Etat. C’était lui qui avait longtemps eu le respect et la confiance du clergé, des universités et de ces propriétaires des provinces dont le cri de ralliement était ; Le roi et V Eglise. Fox, de son côté, avait été l’idole des whigs et de tous les di.ssideuts de l’anglicanisme. La Coalition aliéna à la fois de North les plus ardents tories, et de Fox les plus ardents whigs. L’université d’Oxford, qui avait exprimé son approbation de l’orthodoxie de lord North en le nommant son chancelier; la Cité de Londres, qui, pendant vingtdeux ans, avait fait de l’opposition à la cour, le jngè-
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rent avec la même sévérité. Des^entillâtres et des recteurs ecclésiastiques, qui avaient hérité des principes des Cavaliers du siècle précédent, ne purent pardonner à leur ancien chef de se liguer avec des sujets qui voulaient déloyalement contraindre la volonté du souverain. Les membres de la Société du bill des droits et des associations réformistes furent furieux d’apprendre que leur orateur favori appelait « son noble ami » le grand champion de la tyrannie et de la corruption. Deux multitudes se trouvèrent ainsi tout à coup sans chef, et toutes les deux en même temps tournèrent les yeux du côté de Pitt. Un parti vit en lui le seul homme qui prouvait délivrer le roi ; l’autre vit en lui le seul homme qui pouvait purifier le Parlement. Il fut appuyé ici par l’archevêque Markham, le prédicateur du droit divin, et par Jenkinson, le capitaine de la garde prétorienne des Amis de Sa Majesté, là par Jebb et Priestley, Sawbridge et Cartwright, Jack Wilkes et Home Tooke. Sur les bancs de la Chambre des communes, toutefois, les rangs de la majorité ministérielle se maintinrent, et on croyait impossible qu’aucun politique osât braver une telle majorité. Jamais aucun prince de la maison de Hanovre n’avait, dans les crises précédentes, fait un appel au corps constituant contre le corps représentatif. En conséquence, malgré les regards de mauvaise humeur et les murmures de mécontentement avec lesquels on accueillait leurs propositions dans le cabinet du roi, malgré le blâme général qui s’élevait chaque jour plus bruyamment de tous les coins de l’île, les ministres se croyaient en sûreté.
Telle était la confiance en leur force, que, dès que le Parlement se fut i-éuni, ils lui soumirent un plan singu-
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liërement hardi et original pour l’administration du territoire britannique dans l'Inde. Ils proposaient que toute l’autorité exercée jusque-là sur ce territoire par la Compagnie des Indes fût transférée à sept commissaires nommés par le Parlement, et non révocables selon le bon plaisir de la couronne. Le comte Fitzwilliam, le plus intime ami de Fox, devait être le président de ce bureau, et le fils aîné de lord North devait être un des membres.
Aussitôt que les articles du projet furent connus, toute la haine provoquée par la Coalition éclata avec une explosion extraordinaire. La question qu’on aurait sans doute dû discuter avant toute autre était celle de savoir quelle influence le changement proposé pouvait avoir sur le sort de tre^ite millions d’homiUes, sujets alors de la Compagnie. Mais cette question ne fut pas même sérieusement examinée. Burke, qui, soit qu’il eût tort, soit qu’il eût raison dans ses conclusions finales, sut au moins avoir le mérite de se placer au vrai point de vue du débat, rappela en vain à ses auditeurs cette vaste population dont le riz quotidien pourrait dépendre d’un vote du Parlement britannique. Avec sa puissance habituelle d'idées et de langage, il parla de la désolation de Hohilconde, de la spoliation de Benarès, de la mauvaise politique qui avait laissé tomber en mine les réservoirs de Carnate, mais il ne put fixer l’attention. Les partis en lutte, soit dit à leur honte, ne voulurent écouter que ce qui intéressait directement la politique anglaise. En dehors du Parlement retentissait un cri de réprobation presque universelle. La ville et la campagne étaient de la même opinion. Les corporations réclamaient contre la violation de la charte de lu
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plus grande corporation du royaume. Tories et démocrates étaient d’accord pour déclarer inconstitutionnel le nouveau bureau des Indes. Les membres devaient être choisis par Fox. Le bill aurait pour effet de donner à Fox personnellement, qu’il fût dans le ministère ou dans l’opposition, et non à la couronne, une énorme puissance, un patronage suffisant pour contre-balancer le patronage du Trésor et de l’Amirauté : Fox serait par là le maître des élections dans cinquante boui’gs. Sachant bien, disait-on, qu’il était également odieux au roi et au peuple. Fox avait imaginé un plan qui le reudiait indépendant du peuple et du roi. Les uns le surnommaient Cromwell, les autres Carlo-Khan. Wilberforce, avec son bonheur d’expression ordinaire et plus d’amertume qu’il n’en montrait habituellement, décrivit le projet comme l’enfant très-légitime de la Coalition, car il avait à la fois la corruption de l’uu de ses auteurs et la violence de l’autre. En dépit cependant de toutes les oppositions, le bill, soutenu dans toutes ses phases par d’imposantes majorités, passa rapidement et fut envoyé à la Chambre des lords. A la surprise générale, quand on en proposa la seconde lecture, l’opposition de la Chambre haute réclama un ajournement, et l’ajournement fut voté par quatre-vingtsept voix contre soixante-dix-neuf. On connut bientôt la cause de cet étrange revirement de fortune. Le cousin, de. Pitt, le comte Temple, avait . été admis dans le cabinet du roi, qui l’avait autorisé à faire savoir que tous ceux qui voleraient sur le bill seraient considérés par lui comme ses ennemis,. .
Cette honteuse commission fut remplie, et aussitôt la troupe des chambblUms, des évêques qui sollicitaient
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un siège épiscopal mieux rémunéré que le leur, et des lords d’Ecosse, qui avaient peur de ne pas être réélus, se hâta de changer de côté. Quelques jours après, la Chambre haute rejeta le bill. Fox et North furent immédiatement invités à renvoyer leurs portefeuilles au palais par leurs sous-secrétaires, et Pitt fut nommé premier lord de la trésorerie et chancelier de l’Echiquier.
On croyait généralement que la Chambre des communes serait dissoute ; mais Pitt prit la sage détermination de laisser à l’esprit public le temps de se fortifier. Son cousin, lord Temple, n’était pas de cet avis ; la conséquence fut que celui-ci, nommé d’abord secrétaire d’Etat, donna sa démission au bout de quarante-huit heures, et affranchit ainsi le nouveau ministre d’un lourd fardeau d’impopularité, car tous les hommes sensés et tous les hommes d’honneur, quelle que fût leur aversion pour le bill de l’Inde , désapprouvaient le nioyen dont s’était servi le roi pour le faire avorter ; c’était un scandale dont Temple resta seul chargé, et qù’il emporta avec lui, à la grande satisfaction des amis de Pitt, qui conserva ainsi sa robe d’innocence ; car le jeune premier ministre put déclarer en toute vérité que si des machinations anticonstitutionnelles avaient eu lieu, il n’y avait pris aucune part.
U n’en restait pas moins exposé à une foule de dangers et de difficultés. Il avait la majorité de la Chambre des lords. Aucun orateur de l’opposition, dans cette Chambre, ne pouvait lutter à armes égales avec Thurlow, redevenu lord-chancelier, ni avec Camden, qui défendit cordialement le fils de son ancien ami Chatham. Mais dans l’autre Chambre, aucun orateur éminent n’était assis sur les bancs ministériels. Le plus
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utile auxiliaire de Pitt était Duadas, qui n’avait pas d’éloquence, mais du savoir, de rintelligenceÿ de l’assurance et d’heureuses reparties. Sur les bancs opposés, une majorité puissante entourait Fox, son chef, appuyé pai* lUorth, Burke et Sheridan. Le jeune ministre, avec toute sa fermeté, avait de quoi s’inquiéter. Il ne put feimer l’œil de toute la nuit, le lendemain de la démission de Temple. Mais ses émotions intérieures ne le trahirent pas. Son langage et sa tenue n’indiquaient qu’un indomptable courage et une hautaine confiance en ses forces. Sa lutte contre la Chambre des communes dura du 17 décembre 1783 jusqu’au mois de mars 1784. Seize fois l’opposition l’emporta par ses votes. On ne cessait de répéter au roi qu’il devait renvoyer son ministère, mais il était décidé à se retirer en Âllemague plutôt que de céder. Pitt, de son côté, ne vacilla jamais. La nation se déclara pour lui avec une véhè^ mence presque furieuse. Chaque jour des adresses lui parvenaient de toutes les-provinces pour l’assurer de l’adhésion populaire. La Cité de Londres lui présenta des lettres de bourgeoisie contenues dans une boite d’or, et il alla en grande cérémonie recevoir cette marque de distinction. Un banquet somptueux lui fut donné dans la halle des marchands- épiciers, et les boutiquiers du Strand et de Fleet-street illuminèrent en son honneur. Ces démonstrations publiques ne pouvaient manquer de faire impression sm* le Parlement. La majorité commença à s’ébranler. Quelques membres passèrent à l’ennemi ; quelques autres, se tenant à l’écart, se préparaient à les imiter furtivement; plusieurs opinaient pour capituler, pendant qu’il était encore possible de capituler avec les honneurs de lu
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guerre. Des négociatiouB furent entamées dans le but de former un cabinet but une large buse, mais elles furent fermées presque aussitôt qu’ouvertes.
, L'opposition demandait comme article préliminaire du traité que Pitt abandonnât la trésorerie, et Pitt refusa nettement de le faire. Au moment le plus ardent de cette lutte vint à vaquer la place de commis airx parchemins*, sinécure à vie de l’Échiquier, lafpiellë valait trois mille livres sterling par an et pouvait être remplie par un membre de la Chambre. C’était au chancelier de l’Echiquier qu’appartenait la nomination de l’emploi, et personne ne doutait qu’il ne se l’appliquât à lui-même, ce dont personne ne l’eût blâmé, car on avait toujours maintenu ces siri^cures sous prétexte que quelijues grands talents, qui n’avaient qu’un médiocre revenu , dispensés ainsi de prendre une profession, pouvaient se dévouer exclusivement au service de l’Etat. Pitt, malgré les remontrances de ses amis, donna la place des parchemins au vieil adhérent de son père, le colonel Earré, homme de talent et doué d’éloquence, mais pauvre et affligé de cécité. Par cet arrangement, l’Etat faisait l’économie d’une pension que la ministère Rockingham avait accordée à Bairé. Jamais acte politique ne fut plus heureux. Un se disputera toujours sur les traités, les guerres, les expéditions, les tarifs, les budgets ; ce qui est applaudi par une moitié
* The clerkship of lhe pells : cette charge est ainsi nommée parce que celui qui l’exerce, ou est censé l’exercer, dans les bureaux de l’Echiquier, tenait autrefois un double rôle sur parchemin des sommes reçues {peUis acceptorum) et des sommes déboursées (pellis exituum). Pcll est la traduction du mot latin pellis, mais il ne s’emploie plus guère en anglais que dans cette locution.
de la uation peut être blâmé pâr l’autre ; mais tout le moude comprend le désintéressement pécuniaire. C’est un grand point pour l’homme qui n’a que trois cents liv res sterling de revenu annuel de pouvoir montre^ qu’il considère comme rien trois mille livres, comparées au bien public et à l’estime publique. Pitt eut sa récompense. Jamais ministre ne fut plus cruellement attaqué par les libelles ; mais alors même qu’on le savait accablé de dettes, lorsque les millions lui passaient par les mains, lorsque les plus riches seigneurs du royaume sollicitaient de lui des marquisats et la Jarretière, ses ennemis les plus amers n’osèrent dire qu’il se fût souillé au contact d’un argent mal acquis.
Enfin cette lutte pénible eut un terme. Une remontrance finale, admirablement rédigée par Burke, fut votée le 6 mars, à la majorité d’mie seule voix, dans une Chambre au complet ; à une seconde épreuve, la Coalition eût été probablement en minorité. Mais les subsides avaient été accordés, le bill sur l’insurrection avaitpassé, et la couronne déclara le Parlement dissous.
Les électeurs se montrèrent généralement enthousiastes en faveur du gouvernement. Cent soixante des partisans de la Coalition perdirent leurs sièges. Le premier lord de la trésorerie fut élu lui-même par l’université de Cambridge, et son jeune ami, Wilberforce, l’emporta dans le grand comte d’York, malgré toute l’intluence des Fitzwilliam, des Cavendish, des Dundas, des Saville. Au milieu de ces triomphes, Pitt complétait sa vingt-cinquième année. Il était le sujet le plu.s considérable que l’Angleterre eût vu depuis plusieurs générations ; il dominait en ministre absolu tout le cabinet, favori à la fois du souverain, du Parlement et de
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la nation. Jamais son père n'avait été si puissant, non plus que Walpolc ou Marlborough.
Nous voici arrivés à une époque au delà de laquelle une histoire complète de la vie de Pitt serait une histoire d’Angleterre, ou plutôt de tout le monde civilisé, et nous devons nous contenter ici d’une simple esquisse, d’une esquisse où nous ferons ressortir les actes qui permettront au lecteur, poui* peu qu’il soit au courant de l’histoire générale, de se former une juste idée du caractère de l’homme dont rinthience était si puissante sur les événements.
Si nous voulons arriver à nous former une idée juste des qualités et des défauts de Pitt, n’oublions jamais qu’il appartenait à une classe particulière d’hommes d’Etat, et qu’il faut le juger d’après un modèle particulier. On ne saurait le comparer impartialement à des hommes tels que Ximenès et Sully, Richelieu et Oxenstiern, Jean de Wilt et Warren Hastings. Cee politiques gouvernèrent de grands Etats avec d’autres moyens que ceux qui étident nécessairement employcis par Pitt. Il est des talents qu’ils n’eurent jamais l’occasion de manifester, s’ils les possédaient, et qui furent développés chez Pitt à un degré extraordinaire. Il est des qualités auxquelles ils doivent une grande partie de leur gloire, et qui laissent Pitt très-inférieur à eux. Ils traitaient les affaires dans leur cabinet, autour d’une table, où s’asseyaient quelques conseillers en petit nombre. Ce fut la destinée de Pitt de naître dans un siècle et dans im pays où le gouvernement parlementaire était parfaitement établi. Toute son éducation, depuis l’enfance, avait été dirigée avec le but de le rendre propre à jouer un rôle dans un gouvernement
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parlementaire. Depuis son âge mûr jusqu’à sa mort, toutes les facultés de sa vigoureuse intelligence s’exercèrent presque constamment dans la pratique du gouvernement parlementaire. C’est ainsi qu’il devint le plus grand maître qui ait jamais existé dans l’art du gouvernement parlementaire, un plus grand maître que Montagne ou Walpole, un plus grand maître que sou père, lord Chatham, ou que son rival Fox, un plus grand maître que scs illusti'es successeurs, Canning et Peel.
Le gouvernement parlementaire, comme toutes les inventions Immaines, a ses avantages et ses désavantages. Les avantages, il n’est pas besoin de les faire ressortir. La preuve de l’excellence des institutions de l’Angleterre se trouve dans son histoire, pendant les cent soixante-dix ans qui se sont écoulés depuis que la Oiambre des communes est devenue le corps le plus puissant de l’Etat. Son immense prospérité, qui va encore en augmentant, sa liberté, sa sécurité, sa grandeur militaire, son ascendant maritime, ses progrès dans les sciences et les arts, les merveilles de son crédit public, ses colonies d’Amérique, d’Afrique et d’Australie, sou empire indien la manifestent suffisamment. Mais ces institutions, tout excellentes qu’elles sont, ne sont point parfaites. Le gouvernement parlementaire est le gouvernement par la parole. Dans ce gouvernement , le talent de la parole est la qualité la plus hautement prisée de toutes celles que peut posséder un homme d’Etat, et ce talent peut exister au plus haut degré, sans le jugement, sans le courage, sans l’art de lire dans le cœur des hommes ou sans l’intelligeiice des événements, sans aucune étude des principes de la lé* gislation ou de l’économie politique, sans ces connais-
WiLLtAM I*ITT.
.«uinces qui font le diplomate ou l’administrateur chargé de la conduite d’une guerre. Bien plus, il peut très-bien arriver que ces mêmes dons de l’intelligence, qui prêtent un charme particulier aux discours d’un homme public, peuvent être incompatibles avec les qualités qu’exigerait de lui une situation difücile, un cas d’urgence : la décision prompte et la fermeté. Il en était ainsi pour Charles Townshend; il en, était ainsi pour Windham. On était heureux de pouvoir écouter ces orateurs accomplis. Mais dans une crise, ces hommes ingénieux n’auraient eu aucune des qualités avec lesquelles on gouverne, et que possédaient un Olivier Cromwell qui parlait mal, un Guillaume le Tacilmme qui ne parlait pas du tout. Lorsqu’un gouvernement parlementaire est constitué, un Charles Townshend et un Windham exerceront presque toujours plus d’inlluence que ne le feraient des hommes tels que le grand lord Protecteur d’Angleterre ou le fondateur de la république batave. Dans ce gouvernement, le talent parlementaire, quoique distinct des talents d’uu bon fonc- ' tionnaire exécutif ou judiciaire, sera un titre pour remplir des fonctions exécutives et judiciaires. On pourrait extraire du registre où sont inscrits les hommes d’Etat des divers règnes une curieuse liste de chanceliers ignorant les principes de l’équité , et de premiers lords de l’Amirauté ignorant les principes de la navigation, de ministres des colonies qui n’auraient pu dire les noms de nos possessions d’outre-mer, de lords de la trésorerie qui ne savaient pas la différence entre le fonds consolidé et la dette ilottante, de secrétaires du bureaii des Indes qui ne savaient pas si les Mahraües étaient des mahnmétans ou des hindous.
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C’est à ce point de vue que quelques personnes, incapables de voir les deux côtés d’une question, ont déclaré que le gouvernement parlementaire était un gouvernement funeste ; c’est à ce point de vue qu’on a soutenu que les atfaires seraient beaucoup mieux administrées si le pouvoir qu’exerce une grande assemblée était transféré à un seul. Les hommes sensés estimeront problablement que le remède serait pire que le mal, et qu’on ne gagnerait pas grand’chose à changer Charles Townshend et Windham pour le prince de la Paix, ou pour ce favori que Jacques I" appelait familièrement le « pauvre esclave » ou son « chien Steenie »
Pitt était essentiellement l’homme du gouvernement parlementaire, le type de sa classe, le favori, l’enfant gâté de la Chambre des communes. Pour la Chambre des communes, il avait un amour héréditaire et filial. Pendant toute son adolescence, la Chambre des communes n’était jamais sortie de sa pensée ou de la pensée de ses maîtres. Quand il récitait ses leçons sur les genoux de son père, quand il traduisait 'J’hucydide et Cicéron, quand il analysait les harangues de Démosthène, il faisait son éducation pour la Chambre des communes. A vingt et un ans il était un membre distingué de la Chambre 'des communes, et ce fut le talent qu’il déploya dans la Chambre des communes qui fil de lui, avant sa vingt-cinquième année, le sujet le plus puissant de l’Europe. C’eût été un bonheur pour lui et pour son pays que son élévation eût été différée, et qu’il eiit passé huit ou dix années de loisir à lire et
’ Le duc de Buckingham, que Waller Scott a rais en scène dans Peveril du Pic.
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à réfléchir, à voyager, à voir le monde et à échanger librement des idées avec des compagnons ses égaux ; il eût acquis ainsi ce qui manquait à sa puissante intelligence, sans qu’il y eût faute de sa part. Il avait toutes les connaissances qu’on pouvait s’attendre à trouver en lui, c'est-à-dire toutes les connaissances que peut acquérir un homme qui a été étudiant à Cambridge, et qui est devenu premier lord de la trésorerie et chancelier de l’Echiquier. Mais toutes les connaissances générales que Pitt avait acquises à l’université, extraordinaires chez un jeune homme, étaient bien inférieures à celles de Fox, et fort peu de chose, comparativement à ce trésor de brillantes et profondes connaissances qui ornait la vaste intelligence de Burke. Une fois que Pitt fut devenu ministre, il n’eut aucun loisir pour apprendre quelque chose de plus que ce qu’il lui était nécessaire de savoir pour les affaires de chaque jour. B. n’était pas difficile à un tel homme d’apprendre ce qui lui était nécessaire pour les affaires de chaque jour, entouré comme il l’était de fonctionnaires habiles et expérimentés : il pouvait à toute heure avoir recours à eux ; grâce à leurs informations toujours prêtes, il pouvait recueillir rapidement les matériaux d’une discussion parlementaire, et c’était assez. La législation et l’adminislration n’étaient pour lui que choses secondaires. La contexture des articles d’une loi nouvelle, la négociation des traités, l’organisation des armées et des flottes, l’expédition des troupes, c’était là un travail auquel il n’accordait que le superflu de son temps et ses facultés les moins hautes, tout le reste étant dirigé d’un autre côté. C’était quand il fallait convaincre et pei-suador la
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Chambrt^ dps communes qu’il évoquait toute lu sève et toute la xipueur de son génie.
C’est principalement par ce que hous n transmis la tradition que nous pouvons nous faite Une idée do cotte puissante éloquence ; car de tous les orateurs du dernier siècle, Pitt est celui qui aurait le plus à se plaindre des rédacteurs de journaux qui ont reproduit leui's discouis. De son vivant même les critiques avaient remarqué qu’il était ditlicile de rendre sa parole, et qu’il fallait l’entendre pour l’apprécieti Oii lui appliqua plus d’une fois la phrase dont se sert Tacite pour décrire la destinée d’un sénateur dont on admirait la rhétorique au siècle d’ Auguste : Haterii cnmrmn tllud et pri)fluens cum ipso sirnnl extinctum est. Il reste cependant d’abondantes preuves tjüe là nature avait donné Pitt les talents d’un grand orateutj et ces talents avaient été développés d’une faiçon toute particulière, d’abord par son éducation, ensuite par la haute position oüiciellc à laquelle il se vit porté dé si bonne heure, et dans laquelle il passa la plus grande partie de sa vie publique.
Dès son début au Parlement, Pitt sé montra supérieur à tous ses contemporains par la facilité de la parole. Il pouvait improviser une suite de périodes arrondies et pompeuses, sans chercher un mot et sans en répéter un, d’une voix claire et avec une prononciation nettement articulée. Burke avait plus de grandeur dans les idées et une imagination plus riche ; Windluuu plus de linesse ; Sheridau plus d’esprit; Fox plus de dextérité dans la dialectique et plus d’éloquence, de cette éloquence qui consiste dans la l aison et la passion fondues ensemble. Cependant, d’après le jugement
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presque unanime de ceux qui entendaient habituellement cette réunion remarquable, Pitt était, comme orateur, au-dessus de Ihirkc, au-dessus de Windham, au-dessus de Slieridan et pas au-dessous de Fox. Sa déclamation était abondante, polie, splendide. Ancim orateur ancien ou moderne ne le surpassa junbablcment jamais par la force de ses sarcasmes, et il se servait impitoyablement de cette arme redoutable. 11 était singulièrement habile dans les deux parties de l’art oratoire qui sont les plus utiles à un ministre d’Etat. Personne ne sut jamais mieux comment être lumineux ou comment être obscur. Lorsqu’il voulait être compris, il ne manquait jamais de l’être. Sur le sujid le plus étendu et le plus complexe, il pouvait facilement présenter à ses auditeurs un exposé lucide et plausible, quoique ce ne fiit peut-être pas toujours un exposé exact et profond. Tout était à sa place, rien n’était oublié : minutieux détails, dates, chitTres; les questions embrouillées de finance expliquées par Pitt semblaient claires à l’intelligence la plus onlinairc; d’un autre cùtê, lorsqu’il ne voulait pas être explicite, — et que! homme à la tête des affaires veut toujours ôtiv explicite? — il avait une merveilleuse faculté de ne rien dire, dans un langage qui laissait croire à ceux qui l’écoutaient qu’il avait dit beaucoup. C’était en même temps le seul homme qui pût discuter un budget sans notes, et le seul homme qui, comme disait Windham, püt, sans préparation, prononcer la plus évasive et la plus insignifiante des compositions humaines..., un discours du tronc.
L’effet de l’élotpience dépendra toujours Ijeaucoup du caractèi'e de l’orateur. Il n’exista peut-être jamais
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deux hommes dont l’éloquence eut plus que celle de Fox et de Pitt cette saveur distinctive que donnent les qualités morales. Les discours de Fox doivent une grande partie de leur cliai-me à cette chaleur du cœur et à cette bonté naturelle qui sympathise avec les souûrances humaines, à cette admiration poiu* tout ce qui est grand et beau, à cette haine de la cruauté et de l’injustice, qui nous intéressent et nous ravissent encore dans les comptes rendus les plus défectueux. Personne ne pouvait entendre Pitt sans reconnaître en lui une haute intelligence, ayant la conscience superbe de sa droiture et de sa supériorité, incapable des vices bas de l’envie et de la peur, mais trop disposée à éprouver et à témoigner le dédain. L’orgueil pénétrait l’homme tout entier; l’orgueil était gravé dans les traits durs et roides de son visage ; l’orgueil s’exprimait dans sa démai'che et dans toutes ses attitudes, soit qu’il s’assit, soit qu’il restât debout, et plus encore quand il saluait. Un pareil orgueil, nécessairement, devait inlliger bien des blessures. On peut aüirmer que dans les dix mille invectives écrites contre Fox, on ne trouverait pas un mot pour indiquer que Fox se fût fait un ennemi personnel. Mais plusieurs hommes éminents qui avaient été partisans de Pitt, et qui ne cessèrent jamais de soutenir sa politique et son administration, Cumberland, Boswell et Mathias, par exemple, furent tellement irrités du mépris avec lequel il les traitait qu’ils s’en plaignirent dans leurs écrits. Eh bien! cet orgueil de Pitt, qui le faisait haïr par quelques-uns, inspirait à la foule de ses adhérents, dans les Chambres et dans la nation, le respect et la confiance. Ils l’acceptaient à sa propre estimation ; ils voyaient que cette confiance en lui-méme
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n’était pas celle de ces parvenus, enivrés de leurs succès et des applaudissements, qui, au premier revers de fortune, tombent de l’arrogance dans une humilité abjecte. C’était cette confiance de l’homme magnanime si bien peint par Aristote, de l’homme qui se croit digne de la grandeur, et qui en est vraiment digne ! Née du sentiment de sa haute capacité et de sa haute valeur morale, cette confiance ne se manifestait jamais avec plus d’éclat qu’au milieu des obstacles et des périls qui auraient (Aervé et abattu un esprit ordinaire ; elle s’alliait étroitement aussi à une ambition qui n’avait aucun vil alliage de cupidité. Il y avait quelque chose de noble dans le mépris cynique avec lequel le puissant ministre jetait les richesses et les titres à droite et à gauche, parmi ceux qui en faisaient cas, tandis qu’il les écartait dédaigneusement de son chemin. Pauvre lui-même, il était entouré d’amis auxquels il avait domié trois mille, six mille, dix mille livres sterling par an. Resté le simple M. Pitt ', il avait fait plus de lords qu’aucun des trois ministres qui l’avaient précédé. La décoration de la Jarretière, que se disputaipnt les premiers ducs d’Angleterre, lui fut maintes fois offerte, et oflérte en vain.
La convenance parfaite de sa vie privée ajoutait beaucoup à la dignité de l’homme public. Dans ses relations de fils, de frère, d’oncle, de maître, d’ami, sa conduite était exemplaire. Au milieu du petit cercle de son intimité, il était aimable, aflècliicux, même gai. Ses amis l’aimaient sincèrement ; ils le regrettèrent long-
• a Plain mister hitnself. » En anglais, ce mot de mister, placé devant un nom, ne s’écrit jamais qu’abrévialivement par l’iniliale M. De même pour mistress, qui ne s'écrit que Mrs.
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temps, et Us avaient peine à admettre que celui qui était si bon et si doux avec eux pût être sévère et luiutain.avec d’autres. U se livrait, U est vrai, un peu trop facilement à l’usage du vin, qui lui avait été ordonné dès son jeune âge pour son estomac, et dont l’habitude avait fait une nécessité de son régime. Mais il était bien rai'O que su voix et ses gestes trahissent un excès de boisson, et, par le fait, deux bouteilles de vin de Porto équivalaient pour lui à deux tasses de thé. Lorsqu’on l’introduisit dans les clubs de la rue Sa*t-Jaraes, il avait montré une forte propension au jeu ; mais il eut assez de prudence et do résolution pom’ s’arrêter avant que ce goût eût acquis la force d’une passion. Uuant à cette autre passion qui exerce généralement uno irrésistible tyrannie sur les jeunes gens, il en était exempt, ce qu’il faut attribuer, en partie à son tempérament, en partie à sa situation politique. Sa santé était faible ; il était très-timide et très-occupé. La sévérité de ses mœurs fournissait un texte inépuisable de satires et d’épigrammes peu délicates à ces poètes bouffons, Peter Pindaret le capitaine Morris. Mais la grande masse des Anglais" de la classe moyenne ne pouvaient trouver beaucoup de sel à ces plaisanteries ; ils vantaient, au contraire, la sagesse du jeune ministre qui commandait à ses passions, et couvrait d’un voile de décence ses faiblesses, s’il avait des faiblesses. Ils n’anraient pas eu certainement plus d’estime pour lui s’il eût répondu aux malignes attaques do ses ennemis en prenant sous sa protection des créatures comme une Nancy Parsons ou une Marianc Clarke.
Ou ne saurait attribuer aux louanges des poètes la moindre part de la popularité dont Pilt jouit si long-
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temps. Homme de génie, lettré classique, homme do goût, orateur dont la diction était souvept comparée à celle de Cicéron, le représentant enfin d’une savante université, on aurait pu s’attendre naturellement à voir Pitt prendre plaisir à paüonner les écrivains de talent, à quelque parti politique qu’ils appartinssent. L’amour des lettres avait conduit Auguste à combler de ses bienfsdts des poètes du parti de Pompée, Somers à être le protecteur des non-jureurs de son temps, Harley à faire la fortune d’auteurs whigs. Mais cet amom’ des lettres ne put engager Pitt à montrer aucune faveur, môme aux auteurs pittites. Il avait sans doute raison de penser qu’eq général la poésie, l’histoire et la philosophie doivent être livrées à elles-mêmes pour trouver leur pri:}^ sm' le marché, comme le calicot et la coutellerie; il avait raison de penser, dis-je> qu’accoutumer les gens de lettres à compter habituellement sur l’Etat pour être rémunérés de leurs œuvres est mauvais pour l’Etat et mauvais pour les lettres. Assurément rien ne saurait être plus absurde ou plus pernicieux que de faire aux dépens du Trésor des prodigalités dont le but est d’encourager à écrire des livres médiocres ceux qui feraient mieux do mesurer du drap ou de vendre de la cannelle et du poivre. Mais s’il est juste de laisser les lecteurs rétribuer eux-mêmes leurs auteurs, il y aura toujours, dans toutes les époques, qitelques exceptions à cette règle. Il est digne d’un grand ministre de découvrir ces exceptions spéciales, et Pitt n’aurait pas eu de peine à le faire. Pendant qu’il était au pouvoir, le plus grand philologue du siècle, son condisciple à Cambridge, fut réduit à gagner sa vie dans les plus bas üavaiix dp la littérature, à écrire des quolibets pour le Morning
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Chrmtek, au lieu de nous donner le texte le plus parfait des tragiques et des comiques d’Athènes. Le plus grand historien du siècle, forcé par la pauvreté à fuir son pays, compléta son ouvrage immortel sur les rives du lac Léman. Peut-être fera-t-on valoir, pour excuser le ministre qui négligea de pareils hommes, les opinions politiques de Porson et les opinions religieuses de Gibbon; mais il 'est d’autres cas où cette excuse ne saurait exister. Au moment où Pitt prenait en main les rênes du gouvernement, un écrivain éminent qui n’avait pas gagné un gros revenu par ses écrits, et qui, parvenu à la vieillesse, s’acheminait vers la tombe sous le poids de ses infirmités et de ses chagrins, aurait eu besoin de six cents livres sterling pour aller respirer l’air plus doux de l'Italie pendant deux ou trois hivers qui lui restaient à vivre : il n’obtint pas un liard, et, avant Noël, l'auteur du Dictionnaire anglais et de la Vie des poètes avait rendu le dernier soupir sous le ciel brumeux et enfumé de la Cité de Londres. Quelques mois après la mort de Samuel Johnson paraissait la Tâche {the Task), le meilleur poëme, sans comparaison, qu’eût produit un poëte anglais vivant, — un poëme, d’ailleurs, qui ne pouvait qu’exciter chez les lecteurs bien nés un sentiment d’estime et de compassion en faveur du poëte, homme de génie, homme vertueux, d’ime fortune très-médiocre, et affligé de la plus cruelle des infirmités qui puissent atteindi*e un homme quand il a besoin d’un travail continu pour soutenir sou existence. Nulle part, Chatham n’avait été loué avec plus d’enthousiasme, par des vers plus dignes du sujet, que dans la Tâche. Le fils de Chatham cependant se contenta de lire et d’admirer la Tâche, laissant l’auteur à son indi-
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gence. La pension qui, longtemps après, protégea les dernières années du mélancolique Cowper contre les créanciers et les huissiei’s fut obtenue par les sollicitations bienveillantes de lord Spencer. Quel contraste entre la conduite de Pitt envers Johnson et celle de lord Grey envers son adversaire pobtique, Walter Scott, lorsqu’à Walter Scott, infirme et malheureux, la Faculté conseilla l’air de l’Italie ! Quel contraste entre la conduite de Pitt envers Cowper et la conduite de Burke, qui n’était ni riche ni en place, envers Grabbe ! Dundas luimême, qui n’avaitaucune prétention au goût littéraire, et qui se laissait considérer comme un homme politique presque inculte, Dundas lui-même fut un Mécène et un Léon X, comparé à son classique et éloquent ami. Dundas fil de Biu'ns un employé de l’excise, avec soixante-dix livres sterling par an, somme supérieure à celles que Pitt consacra à l’encouragement des lettres pendant sa longue possession du pouvoir. Ceux-là même qui pensent qu’un gouvernement n’a pas dans ses attributions le devoir de rémunérer le mérite littéraire ne sauraient nier qu’un gouvernement qui dispose d’un certain nombre de bénéfices lucratifs et de dignités ecclésiastiques est tenu, dans la distribution de ces bénéfices et de ces dignités, de ne pas oublier les hommes d’église qui ont rendu des services réels à la religion. Il ne parait pas être jamais venu à l’idée de Pitt qu’il eût aucune obligation de ce genre. Mettez ensemble tous les ouvrages de théologie des divers évêques qui reçurent de lui leur mitre, ils ne valent pas cinquante pages des Florœ Puulinæ, de la Théologie naturelle ou du Tableau des évidences du christianisme. le ministre tout-puissant ne conféra jamais le moindre