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tions qu’on lui a souvent reprochées. Le docteur Johnson reconnaît qu’il était absolument nécessaire pour lui de revêtir ses esprits de formes matérielles; « mais, dit-il, il aurait dû sauver son système en tenant hors de la vue leur essence immatérielle, et amenant adroitement le lecteur à y penser le moins possible. » C’est bien aisé à dire ; mais que faire, s’il n’y était pas parvenu? et si l’opinion contraire s’était tellement saisie de la pensée de ses lecteurs qu’elle n’y eût plus laissé de place même pour la quasi-croyance qu’exige la poésie î Tel eût été probablement le cas. Il était impossible au poète d’adopter entièrement le système matériel ou le système immatériel; il prit donc position sur un terrain neutre et laissa le tout dans l’ambiguïté. Certainement, il s’est exposé ainsi à l’accusation d’inconséquence; mais , quoique ayant tort philosophiquement , nous croyons qu’il eut poétiquement raison. Ce qui eût été presque impraticable atout autre lui était facile, L’art particulier qu’il avait de communiquer sa pensée par ime voie détournée, par une longue succession d’idées associées entre elles, et d’attacher aux mots un sens au delà de celui qu’ils expriment, lui permit de déguiser les inconséquences auxquelles il ne pouvait se sousti’aire.
La poésie qui a rapport aux êtres d’un autre monde doit être à la fois mystérieuse et pittoresque ; telle est celle de Milton. Celle de Dante est certes pittoresque plus qu’aucune autre : son effet approche de celui que produisent le crayon ou le ciseau ; mais elle est pittoresque à l’exclusion de tout mystère. C’est une faute sans doute qu’on ne peut blâmer, une faute inséparable du plan de son poème , qui , nous l’avons déjà remarqué, rendait nécessaire lu description la plus dé-
taillée; mais c’est une faute. Ses agents surnaturels excitent l’intérêt; mais ce n’est pas l’intérêt qui s’at> tache aux agents surnaturels. Nous sentons que nous pourrions converser avec ses fantômes et ses démons sans la moindre émotion de cette terreur qu’on éprouve devant des êtres qui ne sont pas de ce monde ; nous pourrions, comme don Juan , les inviter à souper et manger avec appétit dans leur société. Ses anges sont des hommes vertueux avec des ailes ; ses diables sont des bourreaux méchants et laids ; ses morts sont des vivants dans une situation étrange. La scène qui se passe entre le poète et Farinata est justement célèbre ; cependant Farinata dans sa tombe de feu est exactement ce qu’aurait été Farinata dans un auto-da-fé. Rien de plus touchant que la première entrevue de Dante avec Béatrice ; cependant, qu’est-ce autre chose qu’une femme aimable grondant avec une douceur austère et calme l’amant dont elle recoimaît tendrement l’aflFection, mais dont elle réprouve les vices ? Les sentiments qui donnent à ce passage sou vrai charme seraient à leur place dans les rues de Florence, aussi bien que sur le sommet de la montagne du Purgatoire.
Nous ne savons pas de poètes dont les esprits ressemblent à ceux de Milton ; ses démons, particulièrement, sont des créations mei’veilleuses : ce ne sont pas des abstractions métaphysiques; ce ne sont pas des hommes méchants ; ce ne sont pas des bêtes horribles ; ils n’ont ni cornes’ ni queues, aucun des attributs grotesques des diables du Tasse et de Klopstock. Ils n’ont de commun avec la nature humaine que ce qu’il faut pour être intelligibles à des êtres humains. Leurs caractères sont, comme leurs figures, remarquables par
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une certaine sombre ressemblance 'avec ceux des hommes, mais exagérés jusqu’à des dimensions gigantesques et voilés d'im mystérieux nuage.
Peut-être les dieux et les démons d’Eschyle pourraient-ils offrir quelque analogie avec les anges et les démons de Milton. Le style du tragique athénien, avons-nous dit, avait quelque chose du vague de la poésie orientale, et la même particularité peut se retrouver dans sa mythologie. U n’a rien de l’élégance et des agréments’que nous admirons en général dans les superstitions de la Grèce : tout chez lui est rude, barbare et solennel. Ses légendes semblent bien moins en harmonie avec les bocages embaumés et les gracieux portiques où les Grecs offraient leurs prières au dieu de la lumière et à la déesse des tendres désirs, qu’avec ces vastes et lourds labyrinthes de granit éternel dans lesquels l’Egypte plaçait son mystérieux Osiris et ceux qui voient l’Indostan encore prosterné devant ses idoles à sept têtes. Ses dieux favoris sont ceux des générations primitives, — les fils du ciel et de la terre, auprès desquels Jupiter lui-même n’est qu’un jeune homme et un parvenu; — ce sont les Titans gigantesques et les Furies inexorables. Et d’abord, entre toutes ses créations de cette classe, se dresse Prométhée, moitié démon et moitié rédempteur , l’ami de l’homme, le sombre et implacable ennemi du ciel. Prométhée offre, sans contredit, une frappante ressemblance avec le Satan de Milton : dans l’un et dans l’autre , même impatience de domination , même audace farouche, même orgueil indomptable ; dans ces deux caractères enfin sont mêlés, quoiqu’à des proportions très-différentes , quelques sentiments de généro-
shé. Prométhée cependant n’est pas aussi surhumain que nous le voudrions voir; il parle trop de ses chaînes et de sa position contrainte ; il est trop accablé et trop agité. Sa résolution semble dépendre du secret qu’il possède, que la destinée de son vainqueur est dans ses mains et que l’heure de sa délivrance doit. sonner un jour. Satan est une créature d’une autre sphère : la puissance de sa nature intellectuelle triomphe de l’extrême torture qui le dévore; en proie à des angoisses qui ne peuvent se concevoir sans horreur, il délibère, se décide et même s’exalte à force de courage. Contre le glaive de Michel, contre le tonnerre de Jéhovah, contre le lac brûlant et la marne de feu solide, contre la perspective d’une éternité de misère , son caractère reste indompté , s’appuyant sur son énergie propre et ne demandant de secours à rien de ce qui n’est pas en lui, pas même à l’espérance.
Potir revenir un moment au parallèle que nous venons de tracer entre Milton et le Dante , nous voudrions ajouter que la poésie de ces grands génies a considérablement emprunté son caractère à leurs qualités morales. Ce ne sont pas des égotistes : ils imposent rarement leur manière de penser à leurs lecteurs ; ils n’ont rien de commun avec ces mendiants modernes de la gloire littéraire qui arrachent quelque aumône de compliments à l’inexpérience compatissante en exposant la nudité et les ulcères de leurs âmes. Il serait difficile de nommer deux poètes dont les ouvrages aient été plus complètement, quoique sans intention, imprégnés et colorés de leurs sentiments personnels.
Le caractère de Milton était spécialement distingué par l’élévation de la pensée ; celui du Dante par l’in-
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tensité du sentiment. Dans chacfue vers de la Divin» Comédie noxx?, apercevons cette aspérité produite par l’orgueil luttant avec le désespoir ; il n’est peut-être aucun ouvrage au monde plus profondément et plus uniformément mélancolique. La mélancolie du Dante n’était pas im caprice , une fantaisie ; ce n’était pas, autant que la distance des temps permet d’en juger, le
résultat de circonstances extérieures: elle venait du
dedans. Ni l’amour, ni la gloire, ni les luttes de la terre, ni l’espoir du ciel ne pouvaient la dissiper. Elle dénaturait toute consolation et tout plaisir , ressemblant à ce sol délétère de la Sardaigne dont l’amertume se fait, dit-on, sentir jusque dans son miel. L’âme du Dante était, selon le noble langage du poète hébreu, « une terre de ténèbres comme les ténèbres ellesmêmes, et où la lumière était comme les ténèbres. » Ce sombre caractère décolore toutes les passions des hommes et toute la face de la nature , reflétant sa propre teinte livide jusque siu* les fleurs du pai-adis et les splendeurs du trône éternel. Tous les portraits que nous connaissons du Dante sont singulièrement caractéristiques : voyez ces traits austères jusqu’à la rudesse, ces joues sillonnées de rides, cet œil hagard, ce regard fixe, ce pli méprisant de la lèvre ; pouvez-vous douter que c’est la physionomie d’un homme trop orgueilleux et trop susceptible pour avoir été heimeux?
Milton était comme Dante im amant et un homme politique ; comme Dante, il avait été malheureux en ambition et en amour. 11 avait survécu à sa santé et à sa vue , au bonheur de son foyer domestique et à la fortune de son parti. Des grands hommes qui l’avaient distingué à son début dans la vie, quelques-uns avaient
été préservés par la mort de leur part de disgrâces, quelques-uns avaient porté sous des cieux étrangers leur haine indomptable de l’oppression ; il y en avait qui gémissaient dans les prisons, et d’autres qui avaient versé leur sang sur l’échafaud. Cette proscription odieuse, ironiquement appelée Y acte cPindemnité et d’oubli, avait apposé sa marque sur le pauvre poète aveugle et le désignait nominativement à la haine d’une cour de libertins et d’un peuple inconstant. Des scribes à la plume vénale et licencieuse étaient alors les auteurs favoris du souverain et du public ; c’était une troupe infâme qui ne pouvait être mieux comparée qu’à la bande des monstres grotesques de Cornus, moitié bêtes, moitié hommes, gloutons gorgés de vin et se livrant à des danses obscènes. Au milieu de ces rimailleurs, la muse de Milton était comme la chaste héroïne du poëme, noble, digne, pure et calme , montrée au doigt et saluée de grimaces par ces satyres et ces mauvais génies. Si jamais homme eut une cause pour justifier le désespoir et la misanthropie, c’était Milton; mais la force de son âme surmonta tous ses malheurs. Ni la cécité, ni la goutte, ni l’âge, ni l’indigence, ni les afflictions domestiques, ni les déceptions politiques, ni les outrages, ni la proscription, ni l’isolement, ne parvinrent à troubler sa sereine et majestueuse patience. Il n’était pas d’une humeur très-gaie, mais très-égale. Son caractère était sérieux, peut-être austère, mais un de ces caractères que la souffrance ne saurait rendra bourru ou irritable. Tel il était à la veille des grands événements de son siècle, à son retour de ses voyages, dans la force de son tempéi'ament et beau d’une beauté mâle, chargé de couronnes littéraires , plein d’espé-
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rances patriotiques. . . , tel il fut toujours. . . lorsque, après avoir éprouvé toutes les adversités de la vie humaine, vieux, pauvre, aveugle et sans amis, il se retira dans sa misérable retraite pour y mourir.
De là vient que, quoiqu’il composât le Paradis perdu à un âge où les images de beauté et de tendresse commencent généralement à se flétrir même dans ces esprits qui ont jusque-là résisté au découragement et aux déceptions, il orna son poème de tout ce qu’il y a de beauTît de doux dans le monde moral. Ni Théocrite, ni l’Arioste n’avaient un sentiment plus délicat ou plus frais de la nature extérieure ; ni l’un ni l’autre n’aimaient davantage les fleurs dorées par le soleil , le chant du rossignol, les fruits savoiueux et les fontaines murmurant sous l’ombrage. Sa conception de l’amour réunit toute la volupté du harem oriental et toute la galanterie du tournoi chevaleresque à la pure et calme aflection du foyer domestique de la vieille Angleterre. Sa poésie nous rappelle les merveilles du paysage des Alpes, où des vallons enchantés se révèlent tout à coup sur les cimes les plus rudes et les plus hautes, où le rosier et le myrte fleurissent sur le bord de l’avalanche.
On retrouve sans doute l’empreinte particulière du caractère de Milton dans tous ses ouvrages ; mais elle se montre surtout dans ses sonnets. Ces remarquables poèmes ont été rabaissés par des critiques qui n’ont pas compris leur nature. Ils n’ont pas la pointe épigrammalique ni la finesse de Filicaja dans la pensée, ni le brillant éclat du style émaillé de Pétrarque ; ce sont de simples mais solennelles remémorations des impressions du poète, aussi peu faites pour le public que l’eût
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été le journal de sa vie. Une victoire, une attaque imprévue de la ville, un accès momentané de découragement ou de joie, une plaisanterie lancée à l’un de ses livres, un songe qui lui rendait pour quelques instants cette beauté siu’ laquelle le tombeau s’était à jamais refermé , telles étaient les circonstances qui le faisaient rêver et qu’il retraçait naturellement dans ses vers. L’unité de sentiment et la sévérité de style qui caractérisent ces petites pièces nous rappellent l’anthologie grecque, ou mieux encore les collectes (prières) de la liturgie anglicane... Le noble poème sur les massacres du Piémont est exactement une collecte en vers.
Les sonnets sont plus ou moins frappants, selon que les occasions qui les font naître ont été plus ou moins intéressantes ; mais ils sont , presque sans exception, ennoblis par une sagesse et une grandeur d’âme qui nous semblent sans égales. Il ne serait guère raisonnable de juger le caractère d’un écrivain par des passages directement personnels ; mais les qualités que nous avons attribuées à Milton, quoique peut-être le plus fortement empreintes dans les parties de ses ouvrages où domine son émotion individuelle, se distinguent aussi dans toutes ses pages et prêtent à tout ce qu’il écrit, prose et poésie, anglais, latin et italien, ime étonnante ressemblance de famille.
La conduite publique de Milton fut telle qu’on devait l’attendre d’une âme si élevée, d’une intelligence si puissante. Il vécut à l’une des plus mémorables époques de l’histoire du genre humain, dans la crise même du grand combat entre Orosmane et Ahrimane, entre la liberté et le despotisme , entre la raison et le préjugé. Cette grande bataille ne fut pas livrée pour une
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génération seule, pour un pays seul. Les destinées de la race humaine étaient dans le même plateau de la Lalance que la liberté du peuple anglais. Alors furent proclamés pour la première fois les grands principes qui ont depuis frayé leur voie dans les profondeurs des forêts américaines, qui ont réveillé la Grèce d’une servitude et d’une dégradation de deux mille ans, qui enifin, d’un bout de l’Europe à l’autre, ont allumé un feu impossible à éteindre dans les cœurs des opprimés, et fait frissonner les oppresseurs d’une terreur étrange et inattendue.
De ces principes, Milton fut le plus dévoué et le plus éloquent champion littéraire. Nous n’avons pas besoin de dire combien nous admirons sa conduite politique ; mais nous ne pouvons nous dissimuler que la majorité de ses concitoyens la considère encore comme injustiGable. La guerre civile, en effet, a été plus conti-o versée et elle est moins comprise qu’aucun événement de l’histoire d’Angleterre. Les têtes rondes eurent le désavantage dont se plaignait si amèrement le lion de la fable : ils avaient été les vainqueurs ; leurs ennemis étaient les peintres. Comme parti, ils avaient fait tout leur possible pour décrier et perdre la littérature ; la littérature prenait sa revanche, comme à la longue elle la prendra toujours avec ses ennemis. Le meilleur livre de leur côté est le charmant volume des mémoires de Mrs. Hutchinson. V Histoire du Parlement de May est bonne ; mais eUe s’interrompt au moment le plus intéressant de la crise. Ludlow n’a produit qu’un livre absurde et violent. Ajoutons que la plupart des écrhains plus récents qui ont épousé la même cause, Oldmixon par exemple, et Catherine Macaulay,
se sont, il faut le dire, plus distingués par leur zèle que par la candeur ou le talent. C’est de l’autre côté que sont les ouvrages historiques les plus populaires de notre littérature, celui de Clarendon et celui de Hume. Le premier est non-seulement habilement écrit et riche d’informations précieuses, mais encore il a un air de dignité et de sincérité qui rend respectable jusqu’aux erreui’s et aux préjugés dont il abonde. Hume, dont se contente encore la généralité des lecteurs fascinés par le charme de son récit et acceptant de lui des opinions toutes faites. Hume haïssait tant la religion, qu’il haïssait la liberté pour avoir été l’alliée de la religion, et il a plaidé la cause de la tyrannie avec l’adresse d’un avocat, tout en affectant l’impartialité d’un juge.
La conduite politique de Milton doit être approuvée ou condamnée, selon que la résistance du peuple à Charles h'' paraîtra justifiable ou criminelle. On nous excusera donc si nous consacrons quelques pages à discuter cette intéressante question. Nous n’argumenterons pas sur des généralités ; nous n’aurons pas recours à ces principes primordiaux desquels doit être déduit le droit d’obéissance que revendiquent tous les gouvernements. Nous pourrions certes nous placer siu’ ce terrain avantageux ; nous y renoncerons. Nous sommes si confiant dans notre force, que nous imiterons volontiers la générosité fière de ces anciens chevaliers qui faisaient serment d’entrer en lice sans casque ni bouclier contre tout ennemi, et de donner à leurs antagonistes l’avantage du vent et du soleil. Sans autres armes que la question constitutionnelle, nous oserons alürmer que toutes les raisons qui peuvent être invoquées en faveur de la révolution de 4688 peuvent l’être
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avec le même poids en faveur de ce qu’on appelle la grande Rébellion.
Sous un rapport seul, les plus ardents admirateurs de Charles pourraient prétendre que le père fut un meilleur souverain que son fils : il n’était pas un papiste, ni de nom ni de croyance... Nous disons de nom et de croyance, parce que Charles lui-même et sa misérable créature Laud, en abjurant les innocentes enseignes du papisme, conservèrent tous ses vices les plus odieux, la complète soumission de la raison à l’autorité, la préférence de la fonne au fond, la passion puérile des momeries, la vénération idolâtre du caractère sacerdotal, et, par-dessus tout, une stupide et féroce intolérance. Ecartons cela; accordons que Charles fut un bon protestant, mais nous maintiendrons que son protestantisme n’établit pas la plus légère différence entre sa cause et celle de Jacques.
Les principes de la Révolution, si souvent dénaturés, ne l’ont jamais été - plus grossièrement que par cette classe d’hommes qui, en faisant profession de révérer les grands noms et les grandes actions des temps passés, ne lesrecherchent jamais que pour y trouver quelque excuse pour les abus existants. Dans tout précédent essentiel, ils laissent de côté ce qui est respectable et ne prennent que l’accident ; ils détournent la vue de ce qui est salutaire, et proposent à l’imitation publique ce qui est blâmable. Si, dans quelque mémorable exemple de l’histoire, il est quelque chose qui fasse tache, ces mouches de la corruption politique ont un instinct sûr pour l’apercevoir, et se jettent dessus avec une volupté vorace. Elles ne peuvent toujours empêcher les promoteurs d’une bonne mesure d’arriver à
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leur but; mais elles sentent, comme Satan, que c’est leur affaire « de pervertir ce but et d’extraire du bien une arme pour le mal ' . »
. Ces gens-là restent insensibles à tous les bienfaits que l’Angleterre a reçus de la Rëvolution. L’expulsion d’un tyran, la reconnaissance solennelle des droits populaires, la liberté, la sécurité, la tolérance, tout cela n’est rien pour eux; il se trouva une secte à laquelle, par des causes malheureuses mais temporaires, il fut jugé nécessaire d’appliquer des mesures exceptionnelles et extra-légales ; il y eut une partie de l’empire britannique si fatalement placée à l’égard des autres, qu’à cette époque son malheur fut nécessaire à noti’e bonheur, et sa servitude à notre liberté. Voilà les circonstances de la Révolution que les politiques dont nous parlons aiment à contempler, et qui leur semblent excuser, en quelque sorte, ou du moins pallier le bien qu’elle a produit. Parlez-leur de Naples, de l’Espagne, de l’Amérique du Sud, vous les voyez se lever, ardents champions de la doctrine du droit divin, — qui nous est revenue, comme un voleur après sa déportation, sous son autre nom de légitimité. — Mais citez les misères de l’Irlande ! alors Guillaume est un héros; Somers et Shrewsbury sont deux grands hommes; la Révolution est une glorieuse époque ; les mêmes personnes qni, dans ce pays, ne perdent jamais une occasion de ressusciter toutes les misérables calomnies des jacobites sur les whigs de ce temps-là, n’ont pas plus tôt franchi le canal Saint-George, qu’ils se mettent à
^ Their labours must be to pervert that end And ont of good still to find meaus of evil.
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remplir leurs verres pour boire à cette mémoire immortelle. Ils font bien de prétendre qu’ils ne considèrent pas les hommes, mais les mesures. Pourvu que le mal se fasse, peu leur importe qui le fait, — l’arbitraire Cliarles ou le libéral Guillaume, Ferdinand le catholique ou Frédéric le protestant. — Dans ces occasions, leurs plus mortels ennemis peuvent compter sur une honnête interprétation de leurs actes. Les hardies assertions de ces gens-là ont récemment persuadé à une partie du public que Jacques II avait été expulsé uniquement parce qu’il était catholique, et que la révolution de 1688 était essentiellement une révolution protestante.
Mais ce n’est pas certainement le cas; non! ceux-là même qui ne connaissent de l’histoire de cette époque que ce qu’on en trouve dans l’abrégé de Goldsmith croient bien que si Jacques avait conservé ses opinions religieuses sans désirer faire des prosélytes, ou que si même il s’était contenté de n’exercer pour y parvenir que son influence constitutionnelle, le prince d’Orange n’eût jamais été invité à débarquer en Angleterre. Nos ancêtres, nous le supposons, savaient bien la valeur des termes employés par eux, et, si nous devons les croire, leur hostilité s’adressait primitivement, non pas au papisme, mais à la tyrannie; ils ne chassèrent pas un tyran parce qu’il était catholique ; mais ils exclurent les catholiques de la couronne parce qu’ils se défiaient de leur tendance à la tyrannie. Sur quels motifs basèrent-ils la fameuse Résolution qui déclarait le trône vacant ?“« Jacques avait violé les lois fondamentales du royaume. » Tout homme qui approuve la révolution de 1688 est d’avis que la violation des lois fondamen-
taies de la part du souvemin justifie la résistance des sujets. La question est donc celle-ci : « Charles 1” avait-il violé les lois fondamentales d’Angleterre?»
On ne saurait répondre négativement, à moins de refuser tout crédit, non pas seulement aux accusations portées contre Charles par ses adversaires, mais encore aux récits des plus ardents royalistes et aux accusations du roi lui-même. S’il est une vérité dans n’importe quel historien de n’importe quel parti qui a raconté les événements de ce règne, la conduite de Charles, depuis qu’il monta sur le troue jusqu’à la convocation du long Parlement, fut une suite continue de trahisons et d’actes oppressifs. Que ceux qui applaudissent à la Révolution et condamnent la Rébellion citent un acte de Jacques II dont on ne puisse citer l’acte parallèle dans l’histoire de son père ! Qu’ils désignent un seul article de la déclaration des droits présentée par les deux Chambres à Guillaume et Marie que Charles n’eût pas violé de l’aveu do tous ! Il avait, selon le témoignage de ses propres amis, usurpé les fonctions de la législature, levé des taxes sans le consentement du Parlement, et vexé illégalement le peuple par des troupes logées en garnisaires ; aucune session du Parlement ne s’était passée sans quelque attaque inconstitutionnelle contre la liberté des débats ; le droit de pétition avait été grossièrement méprisé ; des jugements arbitraires, des amendes exorbitantes, des emprisonnements sans procès, étaient des actes de tous les jours, de toutes les heures. Si ces choses ne justifient pas la résistance, la Révolution était une trahison; si elles la justifient, la grande Rébellion était louable.
'Mais, dit-on, pourquoi ne pas adopter des mesures
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plus douces? Pourquoi, après que le roi eut consenti à tant de réformes et renoncé à tant de prérogatives oppressives, le Parlement continua-t-il à surenchérir ses demandes, au risque de provoquer une guerre civile? L’impôt sur les navires avait été abandonné ; la Chambre étoilée avait été abolie : des précautions constitutionnelles garantissaient désormais la convocation fréquente des Parlements et assuraient le, respect à leurs délibérations. Pourquoi ne pas poursuivre un but certainement légitime par des moyens pacifiques et réguliers? — Nous recourons encore à l’analogie de la Révolution. Pourquoi Jacques fut-il expulsé du trône? Pourquoi ne pas le conserver avec des conditions? Lui aussi il avait offert de convoquer un Parlement libre et de soumettre à ses décisions toutes les matières contestées. Cependant nous louons nos pères d’avoir préféré une révolution, une succession disputée, une dynastie étrangère, vingt ans de guerre extérieure et de guerre civile, une armée permanente et une dette nationale, au gouvernement même restreint d’un tyran connu et éprouvé. Le long Parlement agit d’après le même principe, et il a di’oit aux mêmes éloges. Il ne pouvait se fier au roi. Le roi avait sans doute sanctionné des lois salutaires ; mais quelle assurance avait-on qu’il ne les violerait pas ? Il avait renoncé à des prérogatives oppressives : mais où était la garantie qu’il ne les réclamerait plus? On avait affaire à un homme qu’aucim lien ne pouvait enchaîner, à un homme qui promettait et oubliait ses promesses avec une égale facilité, à unhomme dont l’honneur avait été engagé cent fois légèrement.
Ici même le long Parlement est sur un meilleim terrain que la Convention de 1688. Aucun des actes de
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Jacques ne peut être comparé à l’impudente conduite de Charles, relativement à la pétition des droits. Les lords et les communes lui présentent un biU dans lequel les limites constitutionnelles de son pouvoir sont définies ; il hésite, il élude et marchande enfin son assentiment. On convient de lui accorder les cinq subsides qu’il demande ; le bill reçoit sa sanction solennelle, et les subsides sont votés ; mais à peine le tyran les a-t-il obtenus, qu’il retourne à toutes les mesures arbitraires qu’il s’était engagé d’abandonner, et viole toutes les clauses de l’acte qu’on lui avait bien payé.
Pendant plus de dix ans le peuple avait vu enfreindre les droits qui lui appartenaient à double titre, par un héritage immémorial et par un contrat récent, lorsque enfin les circonstances forcèrent Charles d’assembler un autre Parlement. Une nouvelle chance de liberté s’offrait à ceux qui s’étaient vus si perfidement trompés. Devaient-ils la perdre comme ils avaient perdu l’autre? Devaient -ils se laisser encore leurrer par : Le roi le veut? Devaient-ils avancer encore leur argent sur des gages • tant de fois reconnus sans valeur ? Devaient-ils déposer une seconde pétition des droits au pied du trône, pour accorder encore un subside en échange d’une autre cérémonie insignifiante, et puis s’en aller jusqu’à ce que, après dix nouvelles années de fraude et d’oppression, leur prince eût encore besoin d’argent, et s’en procurât encore au moyen d’un autre parjure? Ils furent forcés de choisir entre se fier à un tyran ou le dompter. Nous pensons que leur choix fut sage et noble.
Le» avocats de Charles, comme les avocats de ces coupables accablés par l’évidence des preuves, se refusent généralement à tonte controverse sur les faits,
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et se contentent d’en appeler au caractère de leur client. Il avait tant de vertus privées ! Et Jacques II n’avait-il pas des vertus privées? Olivier Cromwell lui-même, jugé faible par ses plus amers ennemis, ne lui en reconnaîtra-t-on aucune? Et après tout, quelles étaient les vertus attribuées à Charles? Sa piété? mais étaitelle plus sincère que celle de son fils? Non; quoiqu’elle ne fût pas moins faible, pas moins étroite. On ajoute à cette vertu quelques-unes de ces bonnes qualités domestiques que réclament la moitié des tombes de nos cimetières pour ceux qu’elles renferment : bon père, bon époux! Belles excuses, en effet, pour quinze ans de persécution, de tyrannie et de perfidie !
Nous l’accusons d’avoir violé le serment de son sacre, — on répond qu’il fut fidèle à celui de son mariage. Nous l’accusons d’avoir livré son peuple à l’impitoyable rigueur du plus entêté et du plus dur des prélats, — on répond, pour le défendre, qu’il prit son fils sm- ses genoux et l’embrassa. Nous luireprochons d’avoir manque aux articles de la pétition des droits qu’il avait promis d’observer, par un contrat solennel, — on nous révèle qu’il avait coutume d’entendre des pi-ières à six heures du matin. C’est à de semblables considérations, ainsi qu’à son costume, peint par A’an Dyck,à sa physionomie douce et belle, à sa barbe en pointe, qu’il doit, croyonsnous, sa popularité auprès de la génération actuelle.
Quant à nous, il nous est difhcile de comprendre le sens de cette phrase commune : « honnête homme, mais mauvais roi.» Nous concevrions tout aussi bien un honnête homme et un père dénaturé, ou un honnête homme et un ami perfide. Nous ne saurions, en estimant le caractère d’un homme, écarter de notre juge-
ment l’examen de sa conduite dans les plus importantes de toutes les relations humaines, et si dans cette conduite nous le trouvons égoïste, cruel, trompeur, nous prendions la liberté de l’appeler un malhonnête homme, en dépit de toute sa tempérance à table et de toute son assiduité à la chapelle.
Encore quelques mots sur im sujet dont les défenseurs de Charles se font volontiers encore une arme de défense. « S’il gouverna mal son peuple, disent-ils, U le gouverna du moins d’après l’exemple de ses prédécesseurs; s’il viola leurs privilèges, ce fut parce que ces privilèges n’avaient pas été exactement définis. Aucun acte d’oppression ne lui a été imputé qui n’ait son analogue dans les annales des Tudors. » C’est là im argument dont Hume s’est servi avec un art qui serait admirable dans un plaidoyer, et qui ne peut que discréditer une œuvre historique. La réponse est courte, claire, décisive. Charles avait donné son assentiment à la pétition des droits ; il avait renoncé à tous les privilèges oppressifs qu’on prétend avoir été exercés par ses prédécesseurs, et il y avait renoncé moyennant finances. U n’avait aucun titre pour revendiquer des prétentions surannées, après sa renonciation récente.
Toutes nos répliques sont d’une logique si évidente, qu’il serait superflu de nous y arrêter; mais ceux qui ont remarqué combien on s’étudie à dénaturer les événements de cette époque ne nous en voudront pas d’avoir réfuté par le simple exposé de la cause tout ce qu’on répète si souvent.
Les ennemis du Parlement, il est vrai, ne se soucient pas d’argumenter sur les points essentiels de la question; ils préfèrent raconter quelques-uns des crimes
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auxquels donne naissance nécessairement toute commotion politique ; ils gémissent sur le sort immérité de Strafford ; ils réclament contre les violences de l’armée, ils se moquent des noms bibliques des prédicateurs. Les majors généraux extorquant une province, les soldats pillant les paysans ; les parvenus, enrichis par les exactions , prenant possession des foyers héréditaires et des arbres généalogiques de la vieille noblesse ; les enfants cassant à coups de pierre les beaux vitraux des cathédrales, les quakers chevauchant tout nus sur la place du marché, les hommes de la cin- (juième monarchie saluant à grands cris le roi Jésus ; les agitateurs, montés sur des tonneaux, prêchant la mort d’Agag...; toutes ces choses, nous dit-on, furent le produit de la grande Rébellion.
Soit ; ces dénonciations nous inquiètent peu ; fussent-elles beaucoup plus graves, elles n’altéreraient pas notre opinion sur un événement auqpiel nous devons de ne pas être confondus avec les esclaves courbés sous les sceptres des monarques absolus. Plusieurs maux, sans doute, furent produits par la guerre civile ; ils furent le prix de notre liberté. L’acquisition a-t-elle été digne du sacrifice ? Il est dans la nature du démon de la tyrannie de blesser et mutiler le corps qu’il abandonne. Les tourments d’une possession prolongée sontils moins horribles que la crise redoutable de l’exorcisme 7
S’il était possible qu’un peuple né sous im système d’intolérance et d’arbitraire pût renverser ce système sans commettre des actes de violence et de folie, la moitié des objections contre le pouvoir despotique s’évanouirait; nous serions forcés de convenir qu’il ne
produit du moins aucun effet pernicieux sur le caractère moral et intellectuel du peuple. Nous déploi'ons les excès qui accompagnent les révolutions ; mais plus ces excès sont violents, plus nous avons la conviction qu’une révolution était nécessaire. Leur violence se mesure toujours à l’ignorance et à la férocité du peuple, comme cette ignorance et cette férocité se mesurent à l’oppression et à la dégradation sous lesquelles le peuple a vécu. Ceci s’applique à notre guerre civile. Les chefs de l’Eglise et de l’Etat ne récoltèrent que ce qu’ils avaient semé. Ils avaient interdit la liberté de discussion, ils avaient tout fait pour tenir le peuple dans l’ignorance de ses devoirs et de ses droits. . . ; la rétribution fut juste et naturelle. S’ils eurent à souffrir de l’igno-' rance populaire, ce fut parce qu’ils avaient eux-mêmes laissé la lumière sous le boisseau. Ils furent attaqués avec une aveugle fureur parce qu’ils avaient exigé une soumission également aveugle.
C’est le propre de semblables révolutions, que nous subissons d’abord tout ce qu’elles ont de pire. Jusqu’à ce que les hommes aient été quelque temps libres, ils ignorent l’usage de leur liberté. Les habitants des pays de vignes sont toujours sobres : dans les climats où le vin est rare, règne l’intempérance. Un peuple récem-. . ment délivré peut se comparer à une armée du Nord campée sur le Rhin ou sur le Xérès. Les soldats commencent par s’abandonner à l’hTognerie, mais bientôt l’abondance enseigne la discrétion, et, après avoir reçu pendant quelques mois une ration quotidienne de ce breuvage dangereux, ils deviennent plus sobres qu’ils n’étaient dans leur propre pays. C’est ainsi que les résultats détinitifs et permanents sont la sagesse, la me*
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dëration, l’humanité. Scs efifets immédiats sont souvent des crimes atroces, des erreurs contradictoires et funestes, le scepticisme sur les questions les plus claires, le dogmatisme sur les points douteux. C’est à cette période de crise que ses ennemis aiment à la mettre en scène ; ils renversent l’échafaudage avant que l’édifice soit îi moitié achevé ; ils montrent la poussière tourbillonnante, les briques qui tombent, les salles dégarnies, l’affreuse irrégularité de l’ensemble, et vous demandent ironiquement où vous trouverez les splendeurs promises, le bien-être dont vous vous êtes flattés. Si de pareils sophismes prévalaient, il n’y aurait plus au monde une maison confortable ni un bon gouvernement.
Arioste nous raconte l’histoire d’une fée qui, par la loi mystérieuse de sa natnre, était condamnée à paraître , pendant certaines époques, sous la forme d’un serpent venimeux. Ceux qui l’outrageaient sous ce déguisement étaient à jamais exclus de la participation de ses bienfaits ; mais à ceux qui , malgré son aspect hideux, lui accordaient protection et pitié, elle se révélait plus tard sous la forme céleste qui lui était naturelle ; elle accompagnait leurs pas, accomplissait tous leurs désirs, remplissait leurs maisons de trésors, les rendait heureux en amour et victorieux à la guerre. Cette fée est la Liberté. Il est des temps où elle prendra la forme d’un odieux reptile ; elle rampe, siffle et mord. Mais malheur à ceux qui, dans leur dégoût, osent l’écraser ! heureux rejix qui l’ont reçue sous son horrible métaniorphosc ! ils seront récompensés par elle au jour de sa beauté et de sa gloire.
11 n’est qu’un remède aux maux qu’enfante la li-
berté, — et c’est la liberté elle-même. Quand un prisonnier quitte son cachot, il ne peut supporter l’éclat du jour, distinguer les couleurs, reconnaître les visages. Le remède n’est pas de le replonger dans sa pi'ison, mais de l’accoutumer aux rayons du soleil. La double lumière de la liberté et de la vérité peut d’abord éblouir et égarer les nations dont la vue s’est aûaiblie dans la vaste prison de la servitude ; mais qu’elles lèvent la tête, qu’elles la regardent, et elles la supporteront bientôt. Au bout de quelques années, les hommes apprennent à raisonner. L’extrôme violence des opinions s’apaise. Les théories hostiles se corrigent rime par l’autre : les éléments épars de la vérité se rejoignent et s’harmonisent ; un système de justice et d’ordre surgit enfin du chaos.
Maints politiques de notre temps répètent comme une proposition évidente par cUe-même qu’aucun peuple ne doit être rendu libre jusqu’à ce qu’il ait été instruit à faire bon usage de sa liberté : maxime digne de ce vieux fou qui résolut de ne jamais entrer dans l’eau avant d’avoir appris à nager. S’il faut que les hommes attendent la liberté jusqu’à ce qu’ils soient devenus bons et sages dans l’esclavage, ils peuvent vraiment attendre toujours.
Voilà pourquoi nous approuvons décidément la conduite de Milton et celle de ces antres hommes de l>ien qui, malgré tout ce qu’il y avait de ridicule et d’odieux dans les actes de leur parti, demeurèrent fermement attachés à la cause des libertés publiques ; on n’a reproché au poète, que nous sachions, aucune parlicij'.aliüu pcrsoiinclle aux excès de ce temps. Ses ennemis reviennent souvent sur ce qu’il lit rclativciuent à
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l’exécution du roi. Nous ne pouvons que condamner le supplice de Charles I*'; cependant, pour être plus juste envers les hommes éminents qui concoururent à cette célèbre procédure, et pour être juste plus particulièrement envers le grand poëte qui les défendit de sa plume, nous devons dire que rien n’est plus absurde que les imputations qu’il a été de mode, depuis cent soixante ans, de jeter à la face des régicides. Nous avons jusqu’ici évité d’en appeler aux premiers principes : nous n’y aurons pas recours ici davantage, nous en tenant au cas analogue de la Révolution de 1688. Quelle différence essentielle peut-on établir entre l’exécution du père et la déposition du fils ? quelle est la maxime constitutionnelle qui s’applique à l’un sans s’appliquer à l’autre ? <( Le roi ne peut mal faire ; » d’après cet axiome , Jacques était aussi innocent que pouvait l’avoir été Charles. « Les ministres seuls sont responsables des actes du souverain ; » si cela est, pourquoi ne pas condamner Jeffries et conserver Jacques ? « La personne d’un roi est sacrée : » la personne de Jacques fut-elle regardée comme sacrée à la bataille de la Boyne ? Tirer le canon sur une armée où se trouve votre roi, n’est-ce pas être bien près du régicide ? Charles aussi, qu’on s’en souvienne, fut mis à mort par des hommes qui avaient été exaspérés par une hostilité de plusieurs années et qui ne lui avaient jamais été attachés par d’autres liens que ceux de tous ses sujets. Les personnes qui expulsèrent Jacques du trône, qui séduisirent son armée, qui lui aliénèrent ses amis, qui commencèrent par le garder prisonnier dans son palais et finirent par le mettre à la porte, qui interrompaient sou sommeil par d’impérieux messages.
qui le poursuivirent par le feu el le glaive, d’une province de son royaume à l’autre, qui pendirent, torturèrent et écartelèrent ses adhérents, qui comprirent dans sa sentence, son héritier innocent..,, ces personnes étaient son neveu et ses deux filles ! Quand on réfléchit à tout cela, on a peine à concevoir que les mêmes hommes qui, le 5 novembre, remercient Dieu d’avoir merveilleusement conduit par la main son serviteur le roi Guillaume jusqu’au trône d’Angleterre, puissent, le 31 janvier, avoir peur du sang du roi martyr et prier Dieu d’empêcher que ce sang ne retombe sur eux et leurs enfants.
Nous ne saurions approuver, répétons-le, l’exécution de Charles ; non parce que la constitution exempte le roi de toute responsabilité , sachant bien que ces maximes, tout excellentes qu’elles sont, admettent des exceptions ; non que nous éprouvions la moindre sympathie pour son caractère, car nous croyons que sa sentence le définit en toute justice un tyran, un traître, un homicide et un ennemi public ; mais parce que nous sommes convaincu que la mesure fut très-nuisible à la cause de la liberté. Celui qu’elle frappa était un captif et un otage : son héritier, à qui fut immédiatement transférée l’allégeance de tout royaliste, était libre. .Les presbytériens n’auraient jamais pu se réconcilier parfaitement avec le père : il n’y avait pas une inimitié si profondément enracinée entre eux et le fils. La masse du peuple d’ailleurs envisagea cette mesure extrême avec des sentiments qui, quelque déraisonnables qu’ils fussent, ne pouvaient être impunément bravés par aucun gouvernement.
Mais en censurant la conduite des régicides, nous
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considérons celle de Milton sous un tout autre point de vue. L’acte était accompli ; il l’était irrévocablement ; en d’autres termes, le mal était fait...; il s’agissait de l’amoindrir autant que possible. Nous blâmons les chefs de l’année de n’avoir pas cédé à l’opinion populaire ; mais nous ne pouvons blâmer Milton d’avoir désiré changer cette opinion. Le même sentiment qui nous aurait empêché de commettre l’acte nous aurait engagé, après son accomplissement, à le défendre contre les extravagances de la servitude et de la superstition. Pour l’amour de la liberté publique, nous regrettons que la chose ait eu Ireu , puisque le peuple la désapprouva ; mais pour l’amour de la liberté publique encore, nous aurions voulu que le peuple l’approuvât quand elle fut faite. S’il manquait quelque motif à la justification de Milton, le livre de Saumaise nous le fournirait. Cette misérable production est aujourd’hui justement considérée comme un avertissement pour ces phrasiers qui cherchent à devenir des écrivains politiques. La célébrité de l’homme qui la réfuta, Æncæ magni dextra , lui donne toute sa valeur auprès de la génération actuelle. Dans ce temps-là, l’état des choses n’était pas le même. On ne comprenait pas bien encore quel vaste intervalle sépare le simple érudit classique du philosophe politique. On ne peut donc douter qu’un traité qui, portant le nom d’un critique si éminent, attaquait les principes fondamentaux de tous les gouvernements libres, aurait produit un très-pernicieux effet sur l’esprit public s’il fût resté sans réponse.
Les ennemis de Milton tiennent enfin à lui opposer sa conduite sous le gouvernement du Protecteur. Qu’un
SA POÉSIE ET SA POLITl(.)TE.
enthousiaste de liberté ait accepté une place sous fin usurpateur militaire , voilà ce qui semble sans doute, au premier abord, extraordinaire; mais tout était alors extraordinaire dans la situation où se trouvait le pays. L’ambition de Cromwell n’était pas une ambition vulgaire. Une paraît pas qu’il ait jamais désiré le pouvoir despotique. Il avait d’abord combattu sincèrement et loyalement pour le Parlement , dont il ne déserta jamais la’ cause, jusqu’à ce que le Parlement eût luimême déserté ses devoirs. S’il finit par le dissoudre au nom de la force, ce ne fut qu’après s’étre convaincu que le petit nombre de ses membres, qui survivaient après tant de morts, de divisions et d’expidsions, pensaient à s’approprier un pouvoir qu’ils n’avaient reçu qu’en dépôt et à infliger à l’Angleterre le fléau d’une oligarchie vénitienne ; mais, alors même qu’il se trouva placé par la violence à la tête des affaires, Cromw'ell ne s’arrogea pas un pouvoir sans limites. Il donna au pays une constitution bien plus parfaite qu’aucune de celles qui étaient connues alors. Il réforma le système représentatif par des règlements qui ont arraché des éloges à lord Clarendon lui-même. Il demanda, il est vrai, pour lui, la première place dans la république, mais avec des pouvoirs tout au plus égaux à ceux d’un stathouder hollandais ou d’un président américain. II accorda au Parlement une voix dans la nomination des ministres et lui laissa toute l'autorité législative, sans se réserver le simple droit de veto. Il ne réclama nullement l’hérédité de la principale magistrature dans sa famille : si donc nous considérons impartialement les circonstances du temps et les occasions qu’il eut de fortifier sa propre grandeur, il n’am-a rien à
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perdre à la comparaison d’an Washington ou d’un Bolivard. Si, à la modération de Cromwell, on eût répondu par une modération égale, il n’y a pas de raison pour croire qu’il eût dépassé la limite qu’il s’était tracée à lui-même ; mais lorsqu’il vit que ses Parlements mettaient en question l’autorité sous laquelle ils tenaient leurs séances et qu’il courait le danger d’être dépouillé du pouvoir restreint absolument nécessaire à sa sûreté personnelle, il faut reconnaître qu’il adopta une politique plus arbitraire.
Cependant, quoique nous pensions que les intentions de Cromwell furent d’abord loyales, quoique nous pensions que ce fut la force irrésistible des circonstances qui le fit dévier de la noble carrière qu’il s’était assignée, quoique nous admirions, d’accord avec les hommes de tous les partis, le talent et l’énergie de son administration, nous ne sommes pas pour un gouvernement arbitraire et illégal, même dans de telles mains. Nous savons qu’une bonne constitution vaut infiniment mieux que le meilleur despote; mais nous soupçonnons qu’à l’époque du protectorat, la violence des haines politiques rendait à peu près impossible un gouvernement stable et heureux : le choix n’était pas entre Cromwell et la liberté, mais entre Cromwell et les Stuarts. Milton choisit-il bien? personne n’en doute, si on compare les événements du protectorat avec ceux des trente années qui y succédèrent, — les trente années les plus funestes et les plus honteuses des annales d’Angleterre. Cromwell posait évidemment, quoique d’une manière irrégulière, les fondements d’im admirable système : jamais , jusqu’alors , la nation n’avait joui au même degré de la liberté religieuse et de la li-
berté de discussion; jamais l’honneur national n’avait été mieux maintenu au dehors et le siège de la justice mieux rempli au dedans; il était rare qu’une opposition qui s’arrêtait à la rébellion ouverte provoquât le ressentiment du libéral et magnanime usurpateur. Les institutions qu’il avait établies, telles qu’on les trouve dans les actes constitutifs étaient excellentes; sa pratique, il est vrai, s’écartait trop souvent de sa théorie ; mais s’il eût vécu quelques années de plus, il est probable que ses institutions lui auraient survécu et que son arbitraire serait mort avec lui. Sa puissance n’avait pas été consacrée par d’anciens préjugés, elle ne se soutenait que par ses grandes qualités personnelles ; il y avait donc peu de chose à craindre d’un second Protecteur, à moins qu’il ne fût aussi un second Olivier Cromwell. Les événements qui suivirent sa mort sont la plus complète justification de ceux qui l’avaient appuyé de leui’ concours pendant sa vie ; car cette mort fut le signal d’une dissolution sociale. L’armée se leva conti’e le Parlement , les différents corps de l’armée les uns contre les autres , les sectes contre les sectes, les factions contre les factions ; dans leur impatience de se venger des indépendants, les presbytériens sacrifièrent leur propre liberté et désertèrent tous leurs anciens principes. Sans tourner un regard sur le passé , sans réclamer aucune stipulation pour l’avenir, ils jetèrent leurs droits d’hommes libres aux pieds du plus frivole et du plus égoïste des tyrans.
Alors vinrent ces jours, qu’on ne pourra jamais rappeler sans rougeur au front, les jours d’une servitude
’ Instrument of govemment. — Humble pétition and advice.
sans royalisme, d’une sensualité sans amom', de petits talents et de grands vices : le paradis des cœurs froids et des ûmes étroites, l’âge d’or des lâches, des fanatiques et des escVaves. Le roi d’Angleterre s’humilia devant son rival le roi de France , afin de pouvoir fouler son propre peuple aux pieds ; il se contenta de régner par le bon plaisir de Louis, et, se dégradant sans scrupule, tendit la joue à ses insultes, la main à son or, heureux de sa complaisante infamie. Les caresses des prostituées et les plaisanteries des bouflfons de cour réglèrent les mesures d’un gouvernement qui avait tout juste assez de talent pour tromper, assez de religion pour persécuter. Les principes de la liberté furent un texte de moquerie pour les courtisans et d’anatbème pour les dignitaires de l’Eglise. Sur tous les hauts lieux, on l’endit hommage à Charles et à Jacques, — le Bélial et le Moloch de l’Angleterre , — idoles obscènes et cruelles dont la nation arrosait l’autel avec le sang de ses meilleurs et de ses plus vaillants enfants. Le crime succéda au crime, les humiliations aux humiliations, jusqu’à ce que la race maudite de Dieu et des hommes fût chassée une seconde fois pour aller errer sur la face de la terre, montrée au doigt parle mépris des nations!
Plusieurs de nos remarques sxir le caractère politique do Milton ne s’appliquent à lui que comme à un des membres d’une classe nombreuse. Nous devons signaler quelques-unes des particularités qui le distinguent de ses contemporains. L’Angleterre se divisait encore en plusieurs partis, mais nous ne parlons que des hommes qui s’étaient successivement attachés à l’un ou à l’autre, car dans les commotions publiques chaque parti a, comme \me armée indienne, une foule
S.V PULSIE ET SA POLTHyLE. a‘J
surnuméraire qui rôde autour du camp ou suit la marche, dans l’espoir de butiner quelque chose sous la protection du drapeau , mais qui le déserte au jour de bataille, et souvent après la défaite passe au vainqueur pour exterminer les vaincus avec lui. L’Angleterre ne manquait pas alors de ces égoïstes et lâches politiques qui, servant tour à tour chaque gouvernement nouveau, avaient sans honte ni répugnance baisé la main de Charles en 1640, et lui avaeint craché au visage en 4649 ; qui, ayant salué de leurs acclamations Olivier Cromwell, intronisé à l’abbaye de Westminster, outragèrent son cadavre à Tyburu; qui avaient dîné avec des tètei de veau, par moquerie pour le roi, ou avec des croupions, par moquerie contre le Parlement. Ces horames-là ne nous occupent guère ; nous ne jugeons les partis que par ceux qui méritaient réellement d’être appelés hommes de parti.
Et d’abord parlons des puritains, c’est-à-dire du parti le plus remarquable peut-être qui soit connu dans l’histoire. Ce qu’il y avait d’odieux et de ridicule dans leur caractère demeure à la surface, et il s’est trouvé assez d’observateurs malicieux pour le mettre en relief. Pendant des années après la Restauration, l’invective et la raillerie s’exercèrent à leui's dépens ; ils furent exposés à la licence de la presse et à celle du théâtre, lorsque la presse et le théâtre étaient d’une licence excessive. Ils n’étaient pas hommes lettrés; ils étaient impopulaires comme secte ; ils ne pouvaient se défendre eux-mêmes, et le public ne les aurait pas pris sous sa protection. Ils se virent donc abandonnés sans miséricorde aux satiriques et aux écrivains dramatiques. La simplicité affectée de leur costume, leur aspect
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sombre, leiii* àccent nasal, leur attitude roide, leurs longues prières, leurs noms bibliques, les phrases de l’Ecriture qu’ils amenaient à tout propos, leur mépris des connaissances profanes, leur aversion pour les distinctions sociales, donnaient en effet beau jeu aux rieurs ; mais ce n’est pas chez les rieurs seuls que l’on doit étudier la philosophie de l’histoire. Trop d’excellents auteurs ne se sont pas assez déliés de l’influence puissante du ridicule
Non, ce n’étaient pas de vulgaires fanatiques, ces hommes qui poussèrent le peuple à la résistance, qui dirigèrent le pays pendant une longue suite d’années, qui, avec les matériaux les plus ingrats, créèrent la plus belle armée que l’Europe eût jamais vue, qui terrassèrent le roi, l’Eglise et l’aristocratie, qui, dans les courts intervalles de la sédition et de la guerre civile, répandirent sur tout le globe la terreur du nom anglais ! La plupart de leurs absurdités n’étaient que des signes extérieurs comme ceux de la franc-maçonnerie ou comme les costumes des moines. Nous regrettons que ces signes n’aient pas été plus attrayants; nous regrettons que cette association, dont le courage et les talents ont tant fait pour l’espèce humaine, n’ait pas eu l’élégance noble qui distinguait quelques-uns des partisans de Charles I", ou cette aisance de manières qu’on admirait à la cour de Charles II ; mais s’il nous faut choisir, nous imitexons le Bassanio de Shakspeare qui se
* Ecco il fonte del riso, «d ecco il rio Che mo rtali perigli in se contiene.
Or qui tener a fren nostro desio,
Ed ess< ir cauti molto a noi conviene.
[Germai, liber., rv, 57.)
SA POÉSIE ET SA POLITIQUE. 6i
détourna des cassettes brillantes contenant la tête de mort et la tête de fou, pom* préférer le coffre de plomb où était recélé le trésor.
Les puritains étaient des hommes qui s’étaient formé un caractère particulier dans les habitudes de la vie spirituelle. Toujours en contemplation devant des êtres d’une nature supérieure, toujours absorbés par la pensée de l’éternité, non contents d’admettre une Providence omnipotente, ils attribuaient le moindre événement à la volonté du Très-Haut, dont la vaste autorité embrassait tout , dont l’œil surveillait le plus petit atome. Le connaître, le servir , jouir de sa prérjence, c’était pour eux la grande affaire de la vie. Ils repoussaient avec dédain le cérémonieux hommage que les autres sectes substituent au culte pur de l’ûme. Au lieu d’entrevoir par occasion la Divinité à travers un voile, ils aspiraient à supporter l’éclat de son immortelle splendeur, et à communiquer avec elle face à face. De là lem* mépris pour les distinctions terrestres. La difl’érence entre le plus grand des hommes et le plus infime semblait s’évanouir , comparée à l’immense intervalle qui séparait toute la race humaine de l’Etre sur qui leurs propres yeux étaient constamment fixés. Ils ne reconnaissaient d’autres titres et d’autre supériorité que sa faveur, et, sûrs de l’obtenir, ils foulaient aux pieds toutes les dignités et tous les honneurs du monde. S’ils ignoraient les œuvres des philosophes et des poètes, ils étaient profondément versés dans les oracles de Dieu. Si leurs noms ne se trouvaient pas dans les registres des hérauts d’armes , ils avaient la confiance de le lire un jour dans le livre de la vie. S’ils ne marchaient pas accompagnés d’une suite magnifique
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de serviteurs, des légions d’anges les escortaient pour les servir. Leurs palais n’étaient pas des maisons faites avec la pierre et le mortier, les diadèmes qui paraient leurs fronts brillaient d’un éclat étemel. Ils n’avaient que dédain pour les riches, les orateurs éloquents, les nobles, les prêtres : n’étaient-ils pas riches d’un trésor plus précieux que tous ceux de ce monde , éloquents dans une langue plus sublime, nobles par le privilège d’une primogéniture céleste, prêtres par une consécration divine ? Le dernier d’entre eux était un être dont l’existence pouvait avoir une importance mystérieuse et terrible, dont la moindre action excitait l’intérêt attentif des esprits de lumière et de ténèbres, qui enfin avait été prédestiné, avant la création du ciel et de la terre, à jouir d’une félicité qu’il goûterait encore quand le ciel et la terre auraient passé. Tel événement, que les politiques à courte vue attribuaient à des causes terrestres, avait été ordonné à son intention. Pour lui les empires s’édifièrent , furent florissants et s’écroulèrent. Pour lui le Très-Haut proclama sa volonté par la plume de l’évangéliste e^la harpe du prophète. Il avait été délivré par un libérateur extraordinaire d’un ennemi extraordinaire ; pour sa rançon il avait eu la sueur d’une agonie surnaturelle, le sang d’un sacrifice immortel. Pour lui le soleil s’était obscurci, les flancs des rochers s’étaient déchirés, les morts étaient sortis de leurs tombeaux, toute la nature avait frémi des souffrances de son Créateur expirant.
C’est ainsi que le puritain se composait de deux hommes à part : l’un tout humilité , pénitence, gratitude, passion mystique ; l’autre orgueilleux, calme, inflexible, subtil. Il se prosternait dans la poussière
devant son Dieu, mais il appuyait le pied sur la tête de son roi. Dans sa retraite dévote il priait avec des convulsions, des sanglots, des larmes ; il avait les hallucinations glorieuses et terribles d’un homme en dé- , mence ; il entendait les harpes des anges ou les murmures tentateurs des démons; il apercevait im rayon de la vision béatifîque ou s’éveillait avec un cri d’efiroi au milieu d’un rêve du feu d’enfer. Comme Vane, il se croyait armé du sceptre de l’année millénaire; comme Fleetwood, il s’écriait dans l’amertume de son âme que le Seigneur avait détourné sa face de lui. Mais lorsqu’il prenait son siège au conseil ou ceignait son glaive pour le combat , ces luttes orageuses ' de l’âme n’avaient laissé, aucune trace perceptible. Ceux qui ne voyaient des saints que leur visage blême, qui n’entendaient que leurs gémissements et leurs hymnes dolentes, pouvaient en rire ; mais ils ne riaient guère, ceux qui les rencontraient dans la salle des délibérations ou sur le champ de bataille. Ces fanatiques apportaient dans les affaires civiles et mihtaires un jugement froid et une résolution inébranlable que quelques écrivains ont cru incompatibles avec leur exaltation religieuse , mais qui en étaient le résultat nécessaire. L’intensité de leurs sentiments sur un sujet les laissait tout à fait tranquilles sur tous les autres. Une passion dominante avait absorbé en elle pitié et haine, ambition et crainte. La mort avait perdu ses terreurs, le plaisir ses charmes. Us avaient leurs sourires et leurs larmes, leurs transports de joie et leurs douleurs, mais non pour' les choses de ce monde. L’enthousiasme en avait fait des stoïques purifiant leurs âmes de toute affection vulgaire et les élevait au-dessus des intluences
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du danger et des atteintes de la corruption. Cet enthousiasme pouvait les entraîner parfois à poursuivre un but déraisonnable, mais jamais à choisir des voies mauvaises. Ils allaient à travers le monde comme Talus, l’homme de fer de sir Artégal, avec son fléau*, renversant et frappant les oppresseurs, se mêlant aux êtres humains, mais 'n’ayant rien de commun avec les infirmités humaines, insensibles à la fatigue , aux plaisirs, aux peines, invulnérables contre toute espèce d’armes, ne pouvant être arrêtés par aucune barrière.
Tel fut, croyons-nous, le caractère des puritains. Nous ne citons pas l’absurditô de leurs manières, nous n’avons aucun goût pour la sombre sévérité de leurs habitudes domestiques; nous reconnaissons que leur intelligence s’égara souvent, à force de vouloir atteindre à des choses au-dessus de l’intelligence des mortels. Nous savons qu’en dépit de leur haine du papisme ils tombèrent trop souvent clans les pires défauts de ce mauvais système, l’intolérance et l’extravagante austérité ; qu’ils eurent lem’s anachorètes et leims croisades, leur saint Dunstan et leur de Montfort, leur saint Dominique et leurs Escobar. Cependant, tout bien considéré, nous n’hésitons pas à les proclamer une secte d’hommes braves, habiles, sincères et utiles.
Les puritains épousèrent la cause de la liberté civile uniquement parce que c’était la cause de la religion. Il y eut un autre parti, nullement nouveau, mais distingué par le savoir et le talent, qui les aida de son concours par des motifs très-différents. Nous parlons de ceux que Cromwell avait coutume d’appeler les païens ;
' Sjfèncer, poëme de la Reine des fées.
hommes qui étaient , selon la phraséologie du temps, des Thomar. douteux ou des Gallois insouciants , relativement aux questions religieuses, mais des partisans passionnés de la liberté. Exaltés par l’étude de la littérature antique, ils se faisaient une idole de leur patrie, et se proposaient l’exemple des héros de Plutarque. Ils sembleraient avoir quelque analogie avec les Brissotins de la Révolution française ; mais il serait difficile de tirer une ligne de démarcation entre eux et leurs alliés dévots, dont ils jugèrent quelquefois utile d’affecter le ton et les manières, si, comme il est probable, ils ne les adoptèrent même pas quelquefois imperceptiblement.
Arrivons maintenant aux royalistes, et tâchons d’en parler avec une parfaite impartialité , comme de leurs antagonistes. Nous ne ferons pas peser sur tout un parti la souillure de ces palefreniers, de ces joueurs et de ces spadassins, que l’espoir de la licence et du pillage fit sortir des repaires de White-Friars pour se ranger sous l’étendard de Charles, et qui déshonorèrent leurs compagnons d’armes par des excès que ne toléra jamais la discipline des armées parlementaires. Persuadé comme nous le sommes que la cause du roi était celle du bigotisme et de la tyrannie, nous ne pouvons nous défendre cependant de regarder avec complaisance les honnêtes cavaliers de son parti. Nous éprouvons un orgueil national en les comparant à ces instruments que les despotes des autres pays sont forcés d’employer, aux muets qui peuplent leurs antichambres, aux janissaires qui montent la garde devant leurs palais. Nos compatriotes royalistes n’étaient pas de lâches courtisans, s’agenouillant à chaque pas, sou-
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riant à chaque mot du maître. Ce n’étaient pas de simples machines destructives revêtues d’uniformes, dressées à coups de canne , rendues braves avec le vin, défendant le trône sans amour, frappant ses ennemis sans haine. Il y avait une liberté dans leur dévouement, une noblesse dans leur soumission. Le sentiment de l’indépendance personnelle vivait en eux; ils servaient une mauvaise cause, mais sans motifs bas et égoïstes. La pitié pour d’augustes infortunes, un sentiment d’honneur romanesque , les préjugés de l’enfance et les noms vénérables de l’histoire, lem‘ jetaient un charme aussi puissant que celui de la Duessa de Spencer; et, comme le chevalier de la Croix-Rouge, ils croyaient combattre pour une beauté outragée, tandis qu’ils ne défendaient qu’une perfide et laide sorcière. Par le fait, ils s’occupaient peu du principe de la question politique. Ce n’était pas pom' un roi traître ou une Eglise intolérante qu’ils prenaient les armes, mais pour la vieille bannière qui avait flotté dans tant de batailles sur la tête de leurs pères , et pour les autels sacrés où ils avaient reçu la main de leurs fiancées. Quelle que fût l’erreur de leurs opinions, ils possédaient à un plus haut degré que leurs adversaires les qualités qui font la grâce de la vie privée. Avec plusiem’s des vices de la Table-Hondc, ils avaient aussi plusieurs de ses vertus : la courtoisie, la générosité, la franchise, la tendresse et le respect des femmes ; ils cultivaient mieux que les puritains les sciences et les belles-lettres ; leurs mœurs étaient plus polies , leur humeur plus aimable , leurs goûts plus élégants et l’intériem* de leurs maisons plus gai.
Milton n’appartenait précisément à aucun des partis
que nous venons de décrire : il n’était pas un puritain, il n’était pas un franc penseur, il n’était pas un cavalier. Son caractère réunissait les plus nobles qualités de tous ; il y avait en lui comme un choix d’agréments et d’éléments harmonieux qui rappelaient à la fois le Parlement et la cour, les conciliabules protestants et les cloches gothiques , les cercles funèbres des têtes rondes et les foyers hospitaliers des cavaliers. Comme les puritains, il vivait :
Toujours sous Vœil du divin Créateur ;
comme eux il élevait continuellement sa pensée vers un juge tout-puissant et une immortelle récompense. U partageait leur mépris de toutes les circonstances extérieures, leur courage, leur constance calme, leur inflexible résolution ; mais le plus froid sceptique et le plus profane railleur n’étaient pas plus exempts que lui de la contagion de leurs hallucinations extravagantes , de leurs manières rudes , de leur jargon ridicule, de leur dédain pour les sciences humaines, et de lem- aversion pour les agréments de la vie. Ayant voué à la tyrannie une haine franche, il avait cependant toutes les qualités estimables et charmantes , attribut presque exclusif des partisans de la monarcliie. .\ucun n’appréciait plus que lui la littérature, les arts, l’honneur chevalerestpie et les délicatesses de l’amour. Quoique ses opinions fussent démocratiques, ses goûts étaient ceux d’un royaliste et d’un gentilhomme, ses sentiments ceux des braves chevaliers; mais de ces goûts, de ces sentiments il était le maître et non l’esclave. Comme le héros de VOdyssée, il jouissait de tous les plaisirs de la fascination sans être fasciné ; il écou-
MILTON
tait le chant de la syrène et glissait sans être séduit près du fatal rivage. Il portait les lèvres à la coupe de Circé ; mais il avait un antidote certain contre les effets du breuvage magique ; les illusions de son imagination ne troublaient jamais sa raison. Le politique était revêtu d’une cuirasse à l’épreuve contre les enchanteurs qui capèvaient le poëte. Pour le comprendre , il suffit de rapprocher ses traités contre l’épiscopat des vers exquis sur l’architecture ecclésiastique et la musique de l’orgue dans le Penseroso, poëme publié à la même époque ‘. C’est une contradiction apparente qui, plus que toute autre chose, relève son caractère dans notre estime, parce qu’elle nous montre combien il dut sacrifier de ses penchants intimes, de ses affections secrètes, à ce qu’il considérait comme son devoir envers les hommes. C’est la lutte du magnanime Othello : « Son cœur s’émeut, mais sa main est ferme ; il ne fait rien par haine, mais tout par honneur ; il embrasse la belle perfide avant de l’immoler. »
11 nous reste à mentionner ce qui fait la grande gloire du caractère politique de Milton. Ce qu’il tenta poui-
' Lord Macaulay fait ici allusion à un passage qui est curieux comme expression d’une pensée toute catholique : en voici une imitation qui en reproduit peut-être le sentiment, mais non le rhythme et surtout la poésie :
D'un pas respectueux foulant la daUe sainte.
Des vieux cloîtres parfois j’aime h franchir l’enceinte.
J’aime la tour qui porte un clocher dans les cieux.
Les vitraux d'où jaiUit un jour mystérieux.
Et l’orgue dont la voix mêle sa mélodie A l’hymne que le chœur lentement psalmodie..
Admirable concert qui dans les sens émus Fait descendre d’en haut l’extase des élus.
Et charmant ù la fois et l’Ame et les oreilles ,~,
Ouvre h mes yeux ravis le ciel et ses merveilles.
renverser un roi parjure et une hidrarchie persécutrice, il le tenta en associant scs efforts à d’autres ; mais l’honneur d’une autre lutte est tout entier à lui, la lutte qu’il soutint pour cette espèce de liberté, la plus précieuse de toutes et alors la moins comprise, la liberté de l’âme humaine. Des milliers de voix s’élevèrent avec la sienne contre l’impôt sur les navires "et contre la Chambre étoilée ; mais ils étaient en bien petit nombre ceux-là qui dénonçaient les fléaux bien plus funestes de la servitude morale et intellectuelle, ou appréciaient les bienfaits qui devaient résulter de la liberté de la presse et de la bberté de conscience. C’étaient là les questions que Milton regardait comme les plus importantes. 11 désirait que le peuple pût penser par lui-même comme se taxer lui-même , et êti'e émancipé de la tyrannie des préjugés aussi bien que de celle de Charles. 11 savait que ceux qui avec les meilleures intentions négligeaient ces projets de réforme, se contentant de renverser le roi et ses partisans, imitaient les frères imprudents de son poème de Cornus, qui, pressés de disperser la bande du nécromant, oublient les moyens de délivrer la captive h Us ne songeaient qu’à vaincre, et ils auraient dû s’occuper de rompre le funeste enchantement qui enchaînait encore le bon sens populaire.
Ce noble but d’affranchir la raison humaine était le but de Milton ; ce fut pour cela qu’il se joignit aux
1 Quelle erreur! vous deviez enlever la baguette. . .
Car si vous ne pouvez la tourner à l’envers.
Si nous ne prononçons à rebours certains vers.
Nous ne pourrons jamais par la puissance humaine De la captive ici rompre la forte chaîne.
{Cornus,)
presbytériens ; ce fut pour cela qu’il les abandonna. Il partagea les périls de leur guerre, mais il se détourna avec dédain de leur insolent triomphe. Il s’aperçut que, comme ceux qu’ils avaient vaincus, ils étaient hostiles à la liberté de penser. Il se joignit donc aux indépendants et conjm-a Cromwell de briser la chaîne séculaire et de « sauver la conscience libre des griffes du loup presbytérien*. » Par les mêmes motifs, il attaqua le système des licences dans ce sublime traité dont tout homme d’Etat devrait faire sa charte et son évangile politique. Ses attaques étaient généralement bien moins dirigées contre des abus particuliers que contre ces erreurs enracinées sur lesquelles se fondent presque tous les abus, contre le culte servile des hommes éminents et la peur déraisonnable de l’innovation.
Afin de pouvoir ébranler plus sûrement ces opinions dégradantes, il choisit toujours pour sa part le service littéraire le plus hardi. Il n’attendait pas pour entrer dans la place que la brèche fût ouverte ; on le voyait toujours aux avant-postes et à la tête de ceux qui montaient les premiers à l’assaut. Au commencement de la Révolution, il écrivit avec une énergie incomparable contre les évêques. Mais dès que son sentiment parut prévaloir, il passa à d’autres sujets et abandonna l’épiscopat à cette foule d’écrivains qui aiment à insulter les partis abattus. Il n’est pas d’entreprise plus hasardeuse que celle de porter le flambeau de la vérité dans ces sombres repaires où la lumière n’a jamais pénétré. Mais, par goût et par plaisir, Milton pénétrait à travers les vapeurs délétères de la mine et bravait la terreur
' Sonuet à Cromwell.
de l’explosion. Ceux qui désapprouvent le plus ses opinions doivent respecter son courage : il laissait généralement aux autres le soin d’expliquer et de défendre les parties populaires de sa croyance politique et religieuse, pour se charger de celles que la majorité de ses contemporains repoussaient comme criminelles ou raillaient comme paradoxales. Ainsi, il écrivit pour le divorce et pour le régicide. Il tourna en ridiciüc VEikon basilikè; il critiqua les systèmes dominants d’éducation. On peut comparer sa carrière si féconde et si radieuse à celle du dieu de la lumière et de la fertilité :
Mitor in adversum; nec me, qui estera, vlncit Impetus, et rapido contrarius evehor orbi.
Il est à regretter que les écrits en prose de Milton soient si peu de notre temps. Comme compositions littéraires, ils méritent l’attention de tout homme qui veut connaître toutes les ressources de la langue anglaise. Ils abondent en passages qui font pâlir les plus belles amplifications de Bxu-ke. On ne saurait tx-op admirer ce tissu d’expressions énergiqpies, quelquefois roide, toujours éclatant, semblable à une riche étoffe de soie et d’or. Dans les premiers livres du Paradis perdu, il ne s’élève pas plus haut que dans ces paragraphes de ses ouvrages de controverse où sa verve, excitée par la lutte, éclate en transports d’une religieuse éloquence et en élans lyriques : c’est, pour lui emprunter la majesté de son propre langage, « un septuple chœur d’alleluias et de symphonies * ! »
* a A sevenfold chorus of hallelujahs and harping symphonies, s La raison du gouvernement ecclésiastique exposée contre la préla- (ure, livre II.
Si CCS remarqaes ne s’étaient déjà trop étendues, nous aurions voulu examiner de plus près ces diverses compositions, analyser les particularités du style, faire ressortir la sublime sagesse de V Areopagetica et la rhétorique nerveuse de V Iconoclaste, citer quelques-uns des magnifiques passages du Traité de la Réforme et des Animadversions sur le Remontrant. Mais nous devons conclure, quoique nous ayons peine à nous arracher d’un pareil sujet. Lorsqu’il y a peu de joxus un manuscrit inédit de Milton * est venu raviver cette sainte mémoire, nous sommes tout à coup devenus les contemporains du grand poète. Transportés à cent cinquante années en arrière, nous pouvons presque nous figurer que nous lui rendons visite dans son humble rehaite, que nous le voyons assis à son orgue, sous les plis de sa tapisserie verte, que nous saisissons le mouvement rapide de ses yeux cherchant en vain le jour, que nous lisons sur sa noble physionomie la glorieuse et triste histoire de ses travaux et de ses douleurs. Avec quel recueillement nous écouterions sa moindre parole! avec quel respect nous fléchirions le genou pour baiser sa main et la mouiller de nos larmes ! avec (juelle sincérité nous chercherions à le consoler si un pareil poète avait besoin de l’être, parce qu’il est négligé par un siècle indigne de ses talents et de ses vertus! avec quel empressement nous disputerions à ses filles ou à son ami, le quaker Elwood, le privilège de lui lire Homère ou de transcrire sous, sa dictée les immortels accents qui tombaient de ses lèvres !
‘ De doctrind christiand, etc., etc.
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Ce sont là peut-être de folles illusions ; mais nous ne saurions en avoir honte, et notre désir serait d’en avoir fait naître quelques-unes de semblables dans l’esprit de ceux qui viennent de nous lire. Notre habitude n’est guère d’idolâtrer les vivants ou les morts : nous ne comprenons guère cette faiblesse d’esprit qui fit de Boswell le complaisant serviteur de Johnson. Mais il est quelques caractères sortis purs de toutes les épreuves de la vie comme l’or de la fournaise, il est de ces ûmes sur lesquelles rien n’a pu effacer ni altérer l’image du Très-Haut. Ces génies à part, ces êtres privilégiés, nous croyons savoir les apprécier avec amour. Milton en était im. C’est donc un bonheur pour nous de voir ses livres, d’entendre prononcer son nom. Ses pensées ressemblent à ces fleurs et à ces fruits célestes que la « Vierge-Martyre » de Massinger envoyait du paradis à la terre, et qui se distinguaient du produit des autres jardins, non pas seulement par leur douceur et leur beauté supérieures, mais encore par leurs miractxleuses vertus ; la poésie de Milton charme , élève , purifie ; nous plaignons l’homme qui étudiera la vie ou les écrits du grand poète et du grand patriote sans se sentir au cœur l’ambition d’imiter, non sans doute les sublimes ouvrages dont son génie a enrichi la littérature, mais son zèle pour la cause publique, son courage à supporter ses malheurs privés, son superbe dédain des tentations et des périls de ce monde, sa haine des bigots et des tyrans, enfin la sévère fidélité qu’il garda à son pays et à sa propre gloire.
Extrait d'une lettre de lord Maeaulay.
En recommandant à l’indulgence de lord Macaulay le volume dont Slilton est un des héros (les Poêles amoureux], je lui citais le paragraphe où il dit ; Millon était, comme Dante, un homme politique et un amant (a lover), en ajoutant que mon petit roman u’en était que la paraphrase. Il me répondit : a Sans doute, en écrivant ce para- « graphe, je me rappelais plutôt les premières amours de Milton que « les dernières ; mais, de votre côté, vous avez peut-être un peu ouïs hlié que le poêle aima sincèrement Mary Powell, et que, malgré leur « querelle conjugale, la réconciliation serait une pre'jve que cet B amour survécut à la lune de miel. Toutefois, je conviens que, « puisque vous vouliez donner à Milton une Béatrix, Léonora Baroni B devait avoir la préférence sur Mary Powell. On peut Irès-hien soiip- « çonner le Dante d'avoir idéalisé sa Béatrix, comme vous avez a idéalisé Léonora. Vous me dites que votre roman est tout entier « ilans ma courte phrase; oui, comme le chêne est dans le gland. Je B l’ai prélé ô une aimable lady qui en est enchantée. Je suis bien a heureux d’ajoulerce suffrageauroienet vous remercie encore d’avoir B si (idèlemenl traduit mon Essai, etc., etc., etc. a
JOHN BUNYAN
John Bunyan, l’auteur religieux le plus populaire de la langue anglaise, naquit à Klstow, à un mille environ de Bedford, en l’année 1628. On pourrait dire qu’il naquit chaudronnier. Les chaudronniers formaient alors une caste héréditaire qui n’étuit pas tenue en bien haute estime. C’étaient généralement des vagabonds et des maraudeurs qu’on confondait souvent avec les Bohémiens ou Gypsies, et, par le fait, ils avaient quelque ressemblance avec eux. Le père de Bunyan jouissait de plus de considération que la plupart des membres de la tribu. Il avait une résidence' fixe, et il put envoyer son fils à une école de village pour y apprendre à lire et à écrire.
L’époque de l’enfance de John Bunyan était celle où l’esprit puritain régnait sur toute l’Angleterre, et nulle part cet esprit n’avait plus d’influence que dans le Bedfordsbire. U n’est donc pas surprenant qu’un enfant auquel la nature avait donné une imagination vive et une sensibilité maladive ait été hanté de bonne heure par des terreurs religieuses. Avant qu’il eût dix ans, des accès de remords et de désespoir interrompi-
JOHN Bl’NYAN
rent ses jeux d’écolier et troublèrent son sommeil par des rêves où il se voyait menacé d’être enlevé par des démons. En grandissant, il éprouva des luttes mentales plus violentes encore. L’énergique langage dont il se servait pour les décrire a étrangement égaré tous ses biographes, excepté Soutbey. Ce fut longtemps une habitude des écrivains dévots de citer Bunyan comme un exemple du pouvoir surnaturel qu'a la grâce divine pour retirer une âme des plus sombres abîmes du péché. Il est appelé dans un livre : le plus notoire des débauchés ; dans un autre ; le brandon sauvé des flammes. M. Ivimey, dans son Histoire des Baptistes, le désigne comme le dépravé Bunyan, le criminel chaudronnier d’Elstow. M. Ryland, homme qui fut jadis une grande notabilité parmi les dissidents, se laisse aller à la rapsodie suivante : « Aucun homme de sens, aucun homme honnête ne saurait nier que Bunyan ne fût un athée avéré, un indigne et méprisable incrédule, un vil rebelle contre Dieu et la vertu, le plus licencieux, le plus ennemi de sa propre âme, le plus misérable damné qui existât sur la surface de la terre. Eh bien! soyez étonnés, ô cieux ! soyez éternellement étonnés, soyez émerveillés, ô terre et enfer, pendant toute la durée des siècles ! voilà ce même homme devenu un miracle de miséricorde, un miroir de sagesse, de vertu, de sainteté, de vérité et d’amour ! » Mais quiconque prend la peine d’examiner les preuves trouve que les saints hommes qui écrivaient ainsi avaient été trompés par une phraséologie qu’ils auraient dû mieux comprendre, puisqu’ils l’avaient eux-mêmes entendue et répétée toute leur vie. Il n’est pas de plus grande mépi'ise que d’inférer, des expressions exagérées d’un
ET SON VOYAGE DU PÈLERIN
homme pieux qui déplore son indignité comme pécheur, que cet homme a mené une plus mauvaise vie que ses voisins. Maintes excellentes personnes, dont le caractère moral depuis l’enfance jusqu’à la vieillesse fut exempt d’aucune tache apparente , écrivant leur autobiographie et leur journal, se sont appliqué, avec une sincérité incontestée, des épithètes aussi sévères que celles qu’elles auraient pu appliquer à Titus Oates ou à Mrs. Brownrigg. Il est bien certain qu'à l’âge de dix-huit ans Bunyan était ce que tout le monde, excepté les plus austères et les plus exaltés puritains, aurait considéré comme un jeune honune d’une gravité et d’une innocence remarquables. En effet, on peut observer que, semblable à tant de pénitents qui se dé- • noncent en termes généraux comme les pires des hommes , Bunyan lui-même prenait feu et faisait une défense vigoureuse toutes les fois que quelque autre précisait quelque accusation contre lui. Il déclare, il est vrai, qu’il avait lâché les rênes à ses passions mondaines, qu’il s’était complu à transgresser de toutes les manières la loi divine, en donnant l’exemple de tous les vices à la jeunesse d’Elstow ; mais lorsque ceux qui ne lui voulaient pas de bien l’accusèrent d’amour licencieux, il en appela à Dieu et aux anges pour attester sa pureté. « Aucxme femme, dit-il, aucune dans le ciel, sur la terre ou en enfer, ne pourrait me reprocher de lui avoir jamais fait aucune avance inconvenante. » Non-seulement il avait été fidèle scrupuleusement à celle qui devint son épouse, mais encore avant son mariage il était resté d’une chasteté immaculée*. Il ne
1 « Mes ennemis ont manqué leur but en m’accusant ainsi. Je leur
JOHN Bt’NYAN
paraît pas, d’après ses confessions, ni d’après les méchants propos de ses ennemis, qu’il se fût jamais enivré. Il n’avait contracté qu’une mauvaise habitude, celle d’un langage profane ; mais il nous apprend qu’il lui suffit d’une seule réprimande pour s’en corriger si efficacement, qu’il n’y retomba jamais plus. Le pire qu’on puisse mettre à la charge de ce pauvre jeime homme qu’on s’est fait une mode de représenter comme le plus abominable réprouvé, comme im Rochester de village, c’est qu’il aimait extrêmement certaines récréations, tout à fait innocentes en elles-mêmes, mais condamnées par les rigoristes au milieu desquels il vivait, et dont il respectait l’opinion. Les quatre principaux pécbés dont il fut coupable étaient la danse, la sonnerie des cloches de la paroisse, le jeu du bâtonnet ’ et la lecture de V Histoire de sir Bevis de Southampton. Un recteur de l’école de Laud aurait cité un tel jeime homme pour modèle à toute la paroisse. Mais c’était dans une tout autre école que Bunyan avait appris ses notions du bien et du mal. La lutte entre ses goûts et ses scrupules le rendait misérable.
Lorsqu’il arriva à l’âge de dix-sept ans environ, le cours ordinaire de sa vie fut interrompu par un événe-
soahaite d’avoir été eux-mêmes aussi innocents que moi. Si tous les fornicateurs et adultères d’Angleterre étaient pendus par le cou jusqu’à ce que mort s’ensuivit, John Bunyan, l'objet de leur envie, serait encore vivant et bien portant. Je ne connais de femme que la mienne, etc. »
‘ Nous substituons ici peut-être, sans le savoir, un jeu à un autre: le jeu anglais s’appelle iip cat ; au lieu du bâtonnet, ce pourrait bien être une balle ou une boule qu’il s’agit de pousser ou de renvoyer avec une crosse eu un b4tâQ.
ET SON VOYAGE DU PÈLERIN
ment qui exerça une influence durahle sur la direction de ses pensées. Il s’enrôla dans l’armée du Parlement et fit la campagne décisive de 16-45. Tout ce que nous savons de sa carrière militaire, c’est qu’au siège de Leicester, un de ses camarades qui avait pris volontairement son poste fut tué par un boulet des assiégés. Bunyan se regarda toujours comme’ ayant été sauvé de la mort par l’intervention spéciale do la Providence. On peut remarquer ici que son imagination s’imprégna vivement des scènes de guerre dont il avait été témoin. Il ne cessa jamais d’aimer à tirer ses comparaisons religieuses des camps et des citadelles, des canons, des trompettes, des drapeaux de trêve, des régiments rangés en bataille, chacun sous sa bannière. Son Grandcœur, son Capitaine Boanergès et son Capitaine Con- /îance sont évidemment des portraits dont les originaux avaient fait partie de ces saints guerriers qui combattaient et prêchaient sur la Bible dans l’armée de Fairfax*.
Au bout de quelques mois, Bunyan retomma à Elstow et se maria. Sa femme avait des parents pieux, et lui apporta pour toute dot des livres de piété. Ce fut alors que se troubla étrangement son esprit, naturellement exalté, très-imparfaitement discipliné par l’éducation et exposé, sans défense aucune, à la fièvre d’enthousiasme dont l’épidémie infestait toute l’Angleterre. Par sa conduite extérieure il devint bientôt un strict Pharisien. Fréquentant avec une exactitude constante la cha-
• Nous croyons devoir traduire par leur équivalent français tous ceux des noms du Voyage du Pèlerin qui ont un sens, c’est-à-dire qui expriment le trait caractéristique du personnage. . -
JOHN BÜNYAN
pelle aux heures de la prière et des sermons, il abandonna, non sans de pénibles luttes intérieures, tous ses amusements favoris les ims après les autres. Au milieu d’ime partie de bâtonnet, il s’arrêtait soudain et fixait des yeux hagards vers le ciel ; puis, son bâton à la main, il avait entendu une voix lui demander s’il préférait laisser là ses péchés pour aller au ciel, ou garder ses péchés pom aller à l’enfer. Une apparition au visage sévère avait complété ses terreurs. Il renonça à l’odieux vice de sonner les cloches, mais quelque temps encore il alla au clocher et se donna le plaisir de voir les autres tirer les cordes, jusqii’à ce qu’il eût la pensée que, s’il persistait dans cette faiblesse criminelle, le clocher pourrait s’écrouler sur sa tête, et il s’éloigna épouvanté de cette tour funeste. Plus dure encore pour lui était la renonciation à la danse sur la pelouse du village, péché favori dont, pendant quelques mois, il n’eut pas le courage de se sevrer. Après ce dernier sacrifice Bunyan était devenu irréprochable, à le juger même par les maximes de ces temps austères. Tout Elstow parlait de lui comme d’un jeime homme éminemment pieux ; mais son âme était plus troublée que jamais. N’ayant plus rien à faire dans la voie d’une réforme extérieure, et cependant ne trouvant dans la religion aucun plaisir pour remplacer les amusements de sa jeunesse, il commença à craindre d’être frappé d’une malédiction particulière, et se vit tourmenté par une suite d’hallucinations qui semblaient devoir le conduire au suicide ou à Bedlam.
Une fois il se mit dans la tête que tous les chrétiens de sang israélite seraient sauvés, et il essaya de se persuader qu’il avait de ce sang précieux dans les veines.
ET SON VOYAGE DU PELERIN
SI
Ses espérances ne tardèrent pas à être déti'uites par son père, qui, à ce qu’il paraît, n’avait nullement l’ambition de passer pour juif.
Un autre jour, Bunyanfut embarrassé par cet étrange dilemme : « Si je n’ai pas la foi, je suis perdu; si j'ai la foi, je puis faire des miracles. » Il fut tenté de crier aux mares situées entre Elstow et Bedford : (( Desséchezvous ! )) pour savoir s'il pouvait espérer la vie éternelle.
Il s'imagina ensuite que le jour de grâce poim Bedford et les villages environnants était passé ; que tous ceux qui devaient être sauvés dans cette partie de l’.Vugleterre étaient déjà convertis, et qu’ainsl il s’y était pris quelques mois trop tard pom- prier et travailler à son salut.
Un autre doute vint encore le harceler : étaient-ce les Turcs qui avaient raison ou les chrétiens qui étaient dans l’erreur ? Enfin une inspiration de maniaque lui disait de faire sa prière aux arbres, à un manche à balai, an taureau de la paroisse.
Jusque-là cependant il enti*ait seulement dans la Vallée de l’oxnbre de la Mort. Bientôt les ténèbres s’épaissirent ; des ligures hideuses ilottèrent devant ses yeux ; des paroles de malédiction et des plaintes lugubres retentirent à son oreille ; la route s’ouvrait devant lui à travers la tlaimne et la fumée sur le bord de l’abîme sans fond. Une curiosité étrange le sollicitait de connaître le péché que Dieu ne pardonne pas, et il lui prenait une envie morbide de le commettre. Mais la plus effrayante des fonnes par lesquelles sa maladie passa fut une propension à blasphémer et surtout à renoncer à sa part du bienfait de la rédemption. Nuit et jom-, au
JÜMN BLXVAN
lit, à table, auü’avail, de mauvais esprits, s’imuginait-il, lui répétaient à L’oreille : « Vends Jésus-Christ, vendsle, vends-le. n II frappait avec un bâton sur ces apparitions, il les repoussait comme jadis ; mais elles revenaient sans cesse, et il leur criait en vain d’heure en heure : <( Jamais ! jamais ; vous m’offririez des milliere de mondes; non, non, jamais, pour des milliers de mondes ! »
Lassé par cette longue angoisse, il laissa échapper les paroles fatales de ses lèvres ; « Qu’il aille, s’il le veut ! » Alors sa misère devint plus horrible. Il avait commis le péché qui ne pouvait être pardonné ; il avait abdiqué sa part du grand sacrifice; comme Ésaü, il avait vendu son droit d’aînesse, et il n’y avait plus, hélas! de repentir pour lui. « Personne ne sait, écrivait-il par la suite, personne ne sait, excepté moi, mes terreurs de ce temps-là ! » Bunyan a décrit ses souffrances avec l’énergie et la simplicité les plus pathétiques. Il portait envie aux brutes, il portait envie aux pavés de la rue et aux tuiles des maisons. Le soleil semblait lui refuser sa chaleur et sa lumière. Quoique natui’ellement robuste et encore dans toute la primeur de la jeunesse, il passait des jours entiers à trembler de la peur de la mort et du jugement derniei-. Ce tremblement était pour lui le signe imposé aux pires réprouvés, le signe dont Dieu lui-même avait marqué le front de Caïn. Les émotions de l’infortuné Bunyan altérèrent sa digestion; il souffrait de telles douleurs d’entrailles qu’il s’attendait à goiiUer et à crever comme Judas, qu’il regardait comme son prototype.
Ni les livres que lisait Bunyan, ni les personnes qu’il consultait n’étaient propres à exercer une heureuse in-
ET SON VOYACili Dt PÈLERIN.
i}uence dans un cas de la uature du sien. Sa petite bibliothèque avait reçu une addition très-pernicieuse, le Récit de la fin lamentable de Francis Spira. Un vieillard renommé pour sa piété, dont le malade sollicita les avis, lui répondit d’une manière qui aurait pu avoir des conséquences funestes, « J’ai peur, lui disait Bunyan, d’avoir commis le péché contre le Saint-Esprit. — En vérité, lui répondit le vieux fanatiqrie, j’ai peur que vous ne l’ayez commis en effet, u Enfin, les nuages se dissipèrent, la lumière devint de plus en plus pure; et l’enthousiaste, qui s’était imaginé avoir au front la marque du premier meurtrier et se croyait prédestiné à la fin de l’architraître , jouit de la paix de l’âme et d’une douce confiance dans la miséricorde de Dieu. Des années s’écoulèrent cependan ■ avant que ses nerfs, si dangereusement irrités, eus sent recouvré leur état sain. Lorsqu’il entra dans un congrégation de baptistes, à Bedford, et qu’il fut poui la première fois admis au sacrement de l’Eucharistie, ce ne fut pas sans peine qu’il put contenir son envie d’appeler la malédiction du ciel sur ses frères pendant que la coupe circulait de main en main. Ce fut après avoir été quelque temps membre de cette congrégation qu’il commença à prêcher, et ses sermons produisirent une vive impression. H était illettré sans doute, mais il prêchait à un auditoire illettré. Les secondes épreuves par lesquelles il avait passé lui avaient donné la connaissance de la mélancolie religieuse sous toutes ses formes et telle qu’il n’aurait pu la trouver dans les li-. vres; son génie vigoureux, surexcité; par une dévotion fervente , le rendit capable non-seulement d’exercer une grande inlluence sur le vulgaire, mais encore cl’ar-r
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racher aux hommes instruits une admiration moins méprisante. Il s’écoula du temps , néanmoins , avant qu’il eût cessé d’être tourmenté par une impulsion intérieure, qui le poussait à proférer d’horribles paroles d’impiété du haut de la chaire.
Les contre-irritants sont aussi utiles dans les maladies morales que dans les maladies physiques. Il semblerait que Bunyan fut délivré finalement des souffrances intérieures, qui avaient rendu sa vie si amère, par une cruelle persécirtion du dehors. Il y avait cinq ans qu’il était prédicateur quand la Restauration mit aux mains des Cavaliers et des membres du clergé anglican le pouvoir d’opprimer les dissidents sur toute la surface du royaume. Or, de tous les dissidents dont l’histoire nous est connue, il fut peut-être le plus durement traité. En novembre 1660, il fut jeté dans la prison de Bedford, et il y resta pendant douze ans, avec des intervalles de liberté précaire et partielle. Ses persécuteurs tentèrent de lui extorquer une promesse de s’abstenir de la prédication. Mais, désormais convaincu qu’il était divinement mis à part afin d’être un maître de la sainte vérité , il résolut d’obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. On le traduisit devant plusieurs tribunaux : on le railla, on le caressa , on l’outragea, on le menaça, mais en vain.
On lui dit facétieusement : « Vous avez bien raison de penser que vous ne devez pas cacher votre don spécial, mais ce don n’est en réalité que le talent de raccommoder les vieilles casseroles. » On le compara à Alexandre le ferblantier qui troublait le repos des apôtres. On lui dit que s’il voulait renoncer à prêcher il serait relâché à l’instant ; mais que, s’il persistait à déso-
ET SON VOYAGE DU PÈLERIN
bëir à la loi, il s’exposerait à la condamnation du bannissement ; auquel cas , si on le retrouvait en Angleterre au bout d’un certain temps, on le pendrait par le cou. Sa réponse fut : o Si vous me relâchez aujourd’hui, je prêcherai encore demain. » Les années se succédèrent sans qu’il perdît patience dans un cachot auprès duquel la pire des prisons de l’Angleterre actuelle serait un palais. Son courage est d’autant plus extraordinaire qu’il avait au plus haut degré les sentiments de famille. De fait, ses frères austères le considéraient comme un père trop tendre. 11 avait plusieurs petits enfants dont une fille, qui était aveugle et l’objet de sa tendresse la plus vive. D. ne pouvait, disait-il, souffrir même que le vent soufilât sur elle. Et cette fille allait être exposée aux atteintes du froid et de la faim; cette fille' serait forcée de mendier, elle serait battue : « Je le sais bien, disait-il, mais il le faut ! » Pendant qu’il était en prison , il ne pouvait rien faire de son ancien métier pour subvenir aux besoins de sa famille. Il résolut donc d’en prendre un autre, et il apprit à tisser des galons de fil. Des milliers d’articles de ce genre de passementerie furent fournis par lui aux colporteurs. En même temps qu’il occupait ses mains de cette manière, il avait une autre occupation pour son esprit et ses lèvres. Il distribuait l’instruction religieuse à ses compagnons de captivité, et il forma ainsi un petit troupeau dont il fut lui-même le pasteur. Pour mieux en remplir les fonctions, il étudiait constamment le petit nombre de livres qu’il possédait. Ses deux principaux compagnons étaient la Bible et la Vie des Martyrs, de Fox. Telle était sa profonde connaissance de la Bible qu’il aurait pu être appelé une Concordance
iOUM jtliNYAN
vivante. S^v son exemplaire de la Vie des Martyrs^ on peut lire encore les rimes mal orthographiées par lesquelles il exprimait son culte pour les vaillants champions de la foi protestante, et sa haine implacable contre la üahylone mystique.
Entin, Bunyan commença à écrire; et quoiqu’il fût quelque temps encore à découvrir où était sa force, ses écrits ne furent pas sans succès. Ils étaient incultes, sans doute, mais on y remarque déjà un grand esprit naturel, la connaissance entière de la Bible anglaise et une vaste expéHence des choses spirituelles chèrement acquise. Aussi, lorsque le correcteur d’imprimerie en avait amendé la syntaxe et rétabli l’orthographe, étaient-ils bien reçus par la classe inférieure parmi les dissidents, Bunyan consacrait beaucoup de temps à la
controverse. 11 écrivit avec aigreur contre les quakers, qu’il semble avoir toujours abhorrés. 11 est cependant remarquable qu’il adopta une de leurs locutions particulières. Sa coutume était de dater non de novembre ou de décembre , mais du onzième ou du douzième mois.
Bunyan écrivit contre la liturgie de l’Eghse anglicane. Il n’était pas deux choses qui, selon lui, eussent moins d’affinité que la forme de la prière et l’esprit de la prièi'o ; il ajoutait avec beaucoup d’originalité : « Ceux qui possèdent le moins l’esprit de la prière se trouvent tous dans les prisons ; ceux qui ont le plus de zèle pour la forme de la prière se trouvent tous au cabaret. » D’un autre côté, il exaltait les articles doctrinaux, et il les défendit contre quelques ecclésiastiques arminiens qui les avaient attaqués. Le plus acrimonieux de tous ses ouvrages est sa réponse à Edward Fowler, de-
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puis ëvéque de Glocester, ei^cellent homme, mais qui n’ëtait pas sans une teinte de pélagianisme.
Bunyan eut aussi une dispute avec quelques-uns des chefs de la secte à laquelle il appartenait. Bans doute qu’il avait adopté avec une sincérité parfaite le dogme distinctif de cette secte ; mais il ne considérait pas ce dogme comme d’une ti'ès-haute importance, et il se mettait volontiers en communion avec des presbytériens et des indépendants pieux. Les baptistes sévères le dénoncèrent donc hautement comme un faux frère. 11 en résulta une controverse qui survécut longtemps aux combattants primitifs. De nos jours, la cause que Bunyan avait défendue avec une logique et une éloquence incultes, contre Riüin et Danvers, a été plaidée par Robert Hall avec un talent et un art oratoire qu’aux cun écrivain polémique n’a jamais surpassés*.
Pendant les années qui suivirent immédiatement la Restauration , Bunyan paraît avoir été tenu dans une réclusion rigoureuse. Mais à mesure que se refroidirent les passions de 1660, à mesure que la pitié succéda à la haine provoquée contre les puritains par leur règne récent, il fut traité de moins en moins durement. La détresse de sa famille , aussi bien que sa patience , son courage et sa piété, adoucirent les cœurs de ses persécuteurs. Semblable à son px’opre Chrétien dans la cage, il trouva des protecteurs même parmi la foule de la Foire de Vanité. L’évêque du diocèse, le docteur Barlow, intervint, dit-on, pour lui. On permit enfin au prisonnier de passer la majeure partie de son temps en
• ' Robert Hall était encore le plus éloquent des prédicateurs anglais dans les premières années de ce siècle.
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dehors des murs de la prison , à condition , semblerait-il, qu^il resterait dans la ville de Bedford.
Bunyan dut sa délivrance complète à l’un des pires actes de l’un des pires gouvernements que l’Angleterre ait jamais subis. En 1671, la Cabale était au pouvoir. Cliarles U avait conclu le traité par lequel il s’engageait à rétablir la religion catholique en Angleterre. La première mesure qu’il prit à cette fin fut d’annuler, par un exercice inconstitutionnel de sa prérogative, toutes les lois pénales contre les cathohques romains ; et, pour mieux déguiser son vrai dessein, il annula en même temps les lois pénales contre les non-conformistes protestants. Bunyan recouvra donc sa liberté. Dans le premier élan de sa reconnaissance , il pubha un traité où il comparait Charles à ce roi des Perses, humain et généreux, qui, n’étant pas lui-même éclairé des lumières de la vraie religion, se montra favorable au peuple de Dieu et lui accorda, après des années de captivité, l’autorisation de rebâtir son temple bien-aimé. Si Bunyan accepta avec une gratitude sans défiance le don précieux de la liberté , aucune apologie ne paraîtra nécessaire aux lecteurs candides, qui réfléchiront à tout ce qu’il avait [souffert et reconnaîtront qu’il lui était bien difficile de deviner les secrets desseins de la com".
Avant de soi'tir de prison, il avait commencé le livre qui a rendu son nom immortel. L’histoire de ce livre est remarquable. L’auteur, nous dit Bunyan, écrivait un traité dans lequel il avait occasion de parier des stages du progrès chrétien. 11 comparait ce progrès, comme l’avaient comparé tant d’autres, à un pèlerinage. Bientôt, son imagination vive découvrit d’innombrables
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points de similitude qui avaient échappé à ses prédécesseurs. Les images afïluaient en foule plus vite qu’il ne pouvait les traduire avec sa plume : marécages et puisards, roches escarpées, sombres et horribles cavernes, douces vallées, prairies dorées par le soleil, un lugubre château dont la cour était jonchée des crânes et des ossements des prisonniers égorgés, une ville tout bruit et toute splendeur comme Londres, le jour de l’installation du lord-maire ; l’étroit sentier, d’une régularité tirée au cordeau^ montant et descendant à travers la ville et la campagne déserte, jusqu'au fleuve Noir et à la porte Brillante, etc., etc. Il avait trouvé enfin où était son génie, par hasard, comme auraient dit la plupart des hommes ; par l’inspiration de la Providence, comme il aurait dit lui-même, sans aucun doute. Il ne soupçonnait guère, il est vrai, qu’il produisait un chef-d’œuvre. Il ne pouvait deviner quelle place occuperait son allégorie dans la littérature anglaise, car il ne connaissait rien de cette littérature. Ceux qui supposent qu’il avait étudié la Reine des Fées, de Spenser, seraient aisément réfutés si nous devions ici examiner en détail les passages qu’on a considérés comme constituant une ressemblance des deux allégories. La seule fiction romanesque, selon toute probabilité, à laquelle Bunyan pût comparer son Pèlerin était son ancien roman favori, la Légende de sir Revis de Southampton.
- n aurait regardé comme un péché de prendre sur les heures consacrées aux affaires sérieuses de sa vie, à ses instructions religieuses, à ses controverses, à son travail de passementerie, pour s’amuser à ce qui lui semblait une simple bagatelle. Ce n’était qu’à ses mo-
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meots perdus, nous assure-t-il, qu’il retournait au Château Beau, aux Montagnes Délectables et à la Terre Enchantée. Il n’eut aucun collaborateur. Personne ne vit une ligne de son livre jusqu’à ce qu’il fût achevé. Ce fut alors qu'il consulta ses pieux amis. Quelquesuns furent charmés ; d’autres très-scandalisés. Ce n’ér tait, disaient ceux-ci, qu’une vaine fiction, un roman sur des géants, de» lions, des fantômes et des guerriers qui quelquefois combattaient des monstres, et quelquefois étaient régalés par de belles dames dans de splendides palais. Que les beaux esprits licencieux et les athées du café de Will composent de pareilles sorr nettes ponr divertir les Jézabels de la cour, cela se comprend ; mais convenait-il à un ministre de l’EvauT gile de copier les méchantes modes du monde ? Il fut un temps où le jargon dévot de ces niais fanatiques aurait fait de Bunyan un homme misérable ; mais ce temps-là était passé. Son âme était à présent dans son état sain. Il comprit qu’en se servant de la fiction pour jeter pins de clarté sur la vérité et rendre la vertu plus attrayante, il ne faisait que suivre l’exemple que doit se proposer tout chrétien à lui-même, et il résolut d’imprimer.
Le Voyage du Pèlerin fit silencieusement son entrée dans le monde. On ne connaît pas un seul exemplaire de la première édition. Bien de moins sûr que la date de la publication. Il est probable que pendant quelques mois le petit volume circula seulement parmi les pauvres et obscurs sectaires. Mais bientôt le charme irrésistible de Touvrage commença à produire son effet, — le charme d’un livre qui avait pour l'imagination toute la poésie d’un conte féerique, et exerçait toute lasobr
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tilitë de l’esprit à découvrir une multitude de curieusies analogies entre le lecteur et les êtres humains ses semblables, susceptibles des mêmes faiblesses, exposés aux mêmes tentations du dedans et du dehors. A ce charme et à cet intérêt ajoutez le plaisir de sourire, grâce à quelque trait de plaisanterie à la fois simple et originale, qui ne diminuait en rien d’ailleurs la sympathie pour l’homme et le sentiment de vénération pour Dieu, double objet que s’était proposé l’auteur. Dans les cercles puritains, d’où les pièces de théâtre et les romans étaient scrupuleusement exclus , l’eflfet du roman religieux de Bunyan dépassa tout l’effet que pourrait jamais produire, sur des esprits nourris de littérature, une œuvre de génie, füt-elle supérieure à V Iliade, à Don Quichotte ou à Othello.
En 1678 parut une seconde édition avec des additions, «t de ce moment le succès devint immense. Dans les quatre années suivantes, l’ouvrage fut réimprimé six fois. La huitième édition, qui contient les dernières améliorations introduites par l’auteur, fut publiée en 1682, la neuvième en 1684, la dixième en 1685. Le burin du graveur avait été de bonne heure mis en réquisition, et des milliers d’enfants contemplèrent avec un mélange de terreur et de plaisir d’exécrables vignettes sur cuivre, qtii représentaient Chrétien transperçant Apollyon de son épée ou se tordant sous l’étreinte du géant Désespoir. En Ecosse et dans quelques-unes des colonies anglaises, le Pèlerin devint même plus populaire que dans son pays natal. Bunyan nous dit, avec une vanité bien pardonnable, que, dans la Nouvelle- Angleterre, son livre était un sujet journalier de conversation, et qu’on le jugea digne de paraître superbe-
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ment relié. 11 eut de nombreux admirateurs en Hollande et parmi les huguenots de France. Avec les douceurs du succès , Bunyan éprouva aussi quelques-uns de ses inconvénients. Des fripons de libraires éditèrent des volumes d’écrits médiocres sous son nom ; et des écrivailleurs envieux prétendirent qu’il était impossible que le pauvre chaudronnier ignorant fût réellement l’auteur du livre qu’on lui attribuait.
Bunyan prit le meilleur moyen pour confondre ceux qui l’outrageaient par de mauvaises contrefaçons de son talent et ceux qui le lui déniaient. Il continua d’exploiter la riche mine qu’il avait découverte et d’en extraire de nouveaux trésors, non avec la même facilité et la même abondance que lorsque le sol était vierge encore, mais avec un succès qui laissait tous ses compétiteurs à distance. En 1084 parut la seconde partie du Voyage du Pèlerin, et cette seconde partie fut suivie de la Guerre sainte, qui, si le Voyage du Pèlerin n’existait pas, serait la meilleure allégorie qu’on eût écrite.
Le rang de Bunyan dans la société fut alors tout autre que celui qu’il avait primitivement occupé. Il avait été un temps où plusieurs ministres dissidents, qui savaient parler le latin et lire le grec, aftectaient de le traiter avec dédain ; mais sa renommée et son influence étaient désormais bien plus étendues que la leur. Il avait une telle autorité parmi les baptistes, qu’on l’appelait populairement l’évêque Bunyan. Il faisait annuellement des visites épiscopales ; de Bedford il allait tous les ans à Londres, pour y prêcher à des congrégations nombreuses et attentives ; de Londres il faisait sa tournée dans les provinces, encourageant le zèle de ses frères, faisant des collectes, distribuant des aumônes et apai-
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sant les querelles. Les magistrats, en général, semblent ne pas Lavoir tourmenté beaucoup ; mais il y a lieu de croire qu’en l’année 1685 il courut quelque risque d’aller occuper de nouveau son logement dans la prison de Bedford. En cette année-là, Monmouth, par sa téméraire et coupable entreprise, donna au gouvernement un prétexte pour persécuter les non-conformistes, et il n’y eut guère de ministres éminents des sectes presbytérienne, indépendante ou baptiste, qui ne fussent inquiétés. Baxter fut mis en prison, Home exilé, Henry arrêté. Deux baptistes, avec lesquels Bunyan devait soutenir une controverse, se virent en grand péril; Danvers faillit être pendu, et les petits-fils de Riffin le furent effectivement. La tradition ajoute que, pendant ces mauvais jours, Bimyan dut se déguiser en roulier, et qu’il exhorta sa congrégation de Bedford, revêtu d’une blouse, avec un fouet à la main. Mais bientôt s’opéra un grand changement. Jacques H entra en guerre ouverte avec l’Eglise anglicane, et crut nécessaire de faire la cour aux dissidents. Quelques-unes des créatures du monarque essayèrent de lui ménager le concours de Bunyan. Probablement qu’ils n’ignoraient pas qu’il avait écrit en faveur de l’acte de tolérance de 1671 , et cela leur faisait espérer qu’il ne serait pas moins satisfait de l’acte de tolérance de 1687. Mais quinze années de réflexion, d’expérience et de commerce avec les hommes l’avaient rendu plus sage. Les deux circonstances n’étaient pas d’ailleurs exactement pareilles : Charles était un protestant déclaré, Jacques un papiste déclaré. Charles avait déguisé le but de sa tolérance ; le but de la tolérance de Jacques était patent. Bunyan ne s’y laissa pas prendre. Il exhorta ses
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auditeurs à se préparer par le jeûne et la prière au danger qpii menaçait leurs libertés civiles et religieuses, il refusa même de parler au courtisan qui vint pour réorganiser la corporation dissoute de Bedford, et qui, supposa-t-on, avait pour instruction d’offtir quelque dignité municipale à l’évêque des baptistes.
Bunyan ne vécut pas assez pour voir la Révolution de 1688. Dans l’été de cette année, il entreprit de plaider la cause d’un fils auprès d'un père irrité, et finit par obtenir que le vieillard ne déshéritât pas le jeune homme. Cette bonne œuvre coûta la vie à l’intercesseur. Il lui fallut voyager à cheval sous une pluie battante; il ari’iva trempé à sa résidence de Snow-Hill, fut saisi d’une fièvre violente et mourut au bout de quelques jours. On l’ensevelit à Bunhill-Fields. Le lieu où il repose est encore regardé par les non-conformistes avec un sentiment qui ne semble guère en hannonie avec l’austère esprit de leurs doctrines tbéologiques. Plusieurs puritains, qui trouvaient puéril ou coupable le respect qu’accordent les catholiques romains aux reliques et aux tombes des saints, ont demandé en expirant que leurs cercueils fussent placés aussi près que possible du cercueil de l’auteur du Voyage du Pèlerin^
La réputation de Bunyau, pendant sa vie et pendant
* Son épitaphe rappelle son âge et la date de sa mort, avec son ouvrage le plus populaire :
M. JOHN BUNYAN
ACTEUR DU rOYAGS DU PÈLiRIS,