MORT LE 12 AOÛT 1G88, AGÉ DE 60 ASS
Ton voyage, ô ChiéUen, est fini aur la terre.
Et la mort t’a couché dans ton lit funéraire.
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le siècle qui suivit sa mort, fut grande par le fuit> mai.^; presque entièrement restreinte au cercle des familles religieuses de la classe moyenne et de la classe infèrieime. C’est très-rarement que, pendant la période que j’indique, Bunyan est mentionné avec respect par un auteur de quelque autorité littéraire. Young mettait sa prose à côté de la poésie du médiocre Durfey. Dans le Don Quichotte spirituel, les aventures de Chrétien vont de pair avec celles de Jack, le tueur de géants, et de John Hickathrift. Gowper osa louer le grand ûliégoriste, mais il n’osa pas le nommer. C’est encore un détail significatif que , jusqu’à une époque récente, toutes les nombreuses éditions du Voyage du Phlerin aient été destinées à la chaumière et à l’antichambre des domestiques. Papier, impression, figures, tout était du dernier commun. En général, quand la minorité lettrée et la classe populaire sont eu désaccord sur le mérite d’un li^Te, c’est l’opinion de la minorité lettrée qui finit par prévaloir. Le Voyage du Pèlei'in est peutêtre le livre unique à propos duquel, au bout d’une centaine d’années, c’est la minorité lettrée qui a passé à l’opinion de la classe populaire.
Les essais tentés pour améliorer ou pour imiter ce livre ne sauraient être dénombrés. On l’a mis en vers, on l’a mis en anglais moderne. Le Pèlerinage de Tendre- Conscience, le Pèlei'inage de Bonne-Intention, le Pèlerinage de Cherche-Vérité, le Pèlerinage de Théophile , le Pèlerin enfant, le Pèlerin hindou, peuvent être cités parmi tant d’autres faibles copies de ce grand original. Mais la gloire particulière de Bunyan est que ceux qui ont le plus abhorré ses doctrines aient essayé de se servir de son géni(*. Une version catholique do la pa-
JOHN BUNYAN
rabole porte au frontispice l’image de la Vierge Marie D’un autre côté, ces Antinomiens, pour qui le calvinisme de Bunyan n’est pas assez fort, peuvent étudier le Pèlerinage de Hephzibah, où l’on ne trouvera rien qui puisse être interprété dans le sens d’une volonté libre et de la rédemption universelle. Mais le plus extraordinaire de tous les actes de vandalisme par lesquels on ait jamais défiguré im chef-d’œû\Te fut commis en Tannée 1853. On résolut de transformer le Voyage du Pèlerin en roman anglo-catholique. Ce n’était pas chose facile, car il fallait faire des deux sacrements les objets proéminents de l’allégorie : or, de tous les théologiens chrétiens, les francs quakers exceptés, Bunyan a été celui dont le système accorde la place la moins marquée aux sacrements. Néanmoins la Porte Etroite devint un type du Baptême, et le Château Beau un type de l’Eucharistie. L’effet de ce changement n’avait pas sûrement été prévu par l’ingénieux auteur qui s’en avisa ;
1 Pèlerinage d'un nommé Chrétien, formant un des volumes de la petite bibliothèque catholique. Dans sa biographie de J. Bunyan, Soutbey donne quelques détails bibliographiques sur l'imitation catholique du Voyage du Pèlerin, qu’on a eu tort de confondre quelquefois avec le Pèlerinage de l'homme, par Guillaume de Guillevilie, poème traduit du français en anglais par Lydgalc et qui avait été populaire en 1426. On vient d'en publier, à Londres, une nouvelle édition illustrée, ainsi que la seeonde partie, ou le Pèlerinage de l’dme. Southey dit, avec raison, que si Bunyan avait lu par hasard (ce qui est douteux) l’allégorie de Guillevilie, cet ouvrage n’a exercé qu’une influence fort insignifiante sur son propre ouvrage. Il n’en est pas moins curieux de les comparer. — Southey nous fait aussi connaître un Pèlerinage en hollandais, traduit en français sous ce titre ; Voyage de deux sœurs, Colpmbelle et Volontairetle, vers leur bienaimé, en la cité de Jérusalem, etc., par Boëce de Bolswert. Liège,
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car, attendu que pas un pèlerin ne passe par la Porte Etroite, et que Fidèle franchit à la hâte le Château Beau sans s’arrêter, la leçon de la fable ainsi altérée nous enseigne qu’il n’y a que les adultes qui doivent être baptisés, et qu’on peut, en toute sûreté, négliger l’Eucharistie. Personne n’aurait découvert, d’après la version originale du Voyage du Pèlerin, que l’auteur n’était pas un pædobaptiste. Faire de son livre un livre contre le pædobaptisme était un triomphe réservé à un théologien anglo-catholique. Pareilles bévues seront nécessairement commises par tout homme qui mutile les parties d’un grand ouvrage sans s’être fait une idée juste de l’ensemble.
Le trait caractéristique du Voyage du Pèlerin est d’être le seul ou\Tagc de ce genre qui possède un grand intérêt humain. Les autres allégories n’amusent que l’imagination; l’allégorie de Bunyan a été lue avec des larmes par des milliers de personnes. U y a quelques bonnes allégories dans les œuvres de Samuel Johnson et quelques-unes d’un mérite plus élevé encore dans Addison. Dans ces allégories, il y a peut-être autant d’esprit et d’art que dans le Voyage du Pèlerin; mais le plaisir que cause la Vision de Mirza, la Vision de Théodose, la Généalogie de l’Esprit ou la Contestation entre Repos et Travail, ressemble exactement au plaisir que nous avons à lire une des odes de Cowley ou un chant (V Hudib7'as. C’est exclusivement un plaisir de l’intelligence, et le sentiment n’y a aucune part. Bien plus,
JOHN BÜNYAN
Speoser lui-même, quoiqu’il soit assurément un des plus grands poètes qu'il y ^it jamais eu, ne put jamais réussir à rendre l’allégorie intéressante. Ce fut en vain qu’il prodigua toutes les richesses de son imagination sur le palais de l’Orgueil et le palais de la Tempéi-ance ; la Reine des Fées a un défaut impardonnable, le défaut de l’ennui. Nous éprouvons dans ce poème la satiété des vertus cardinales et des péchés mortels. Nous y soupirons pour la société d’hommes réels et de femmes réelles. Sur dix personnes qui lisent le premier chant, pas une ne va jusqu’à la fin du livre premier; sur cent, pas une ne persévère jusqu’à la fin du poème. En trèspetit nombre, et non sans fatigue, sout ceux qui vont jusqu’à la mort de la Bête Beuglante. Si les derniers six livres, qu’on dit avoir été détruits en Irlande, avaient été conservés, il aurait fallu tout le courage d’un commentateur pour persévérer jusqu’au dernier.
Il n’en est pas ainsi du Voyage du Pèlerin. Nonseulement cet ouvrage merveilleux obtient l’admiration des critiques les plus délicats, mais encore il est aimé de tous ceux qui sont trop simples pour l’admirer. Le docteur Johnson, qui ne faisait d’études qu’à bâtons rompus et qui détestait, selon lui, de lire un ouvrage en entier, faisait une exception en faveur du Voyage dM Pèlerin. C’était un des deux ou trois qu’il regrettait de trouver trop courts. 11 fallait que le sectaire illettré eût un mérite peu commun pour arracher up pareil éloge au plus pédant des critiques et au plus fanatique des tories. Dans la partie la plus déserte de l’Ecosse, le Voyage du Pèlerin fait les délices des paysans. Dans toutes les chambres d’enfant, le 'Voyage du Pèlerin est le livre favori, encore plus que yae/f le Tueur de géants.
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Tout lecteur connaît lé Sentier Etroit ei i)roit aussi bien qti'é la route qu’il a parcourue et reparcourue cenl fois. G’ést i‘é plus grand miracle du génie de faire que les choses qui ïi’orit jamais existé soient comme si elles existaieritj él que les inventions d’un esprit deviennent
les souvenirs personnels d’un autre.
G’ést be miracle qii’a opéré le chaudronnier Buhyan. U n’est pas Une montée, pas une descente, pas une barrière, pas üh lieu de halte dans le voyage de son pèlerin qui ne nous soit parfaitement familier. La Porte Etroite et la Mare Désolée qui la sépare de la Gité de la Destruction, la longue route tirée au cordeau, ta Maison de l’Interprète et toutes ses curiosités, le Prisonnier dans sa cage, le Palais aux grilles duquel des liommes d’armes faisaient sentinelle , et sur les créneaux duquel marchaient des personnages vêtus de drap d’or, la Groix et le Sépulcre, la Golline Escarpée et le berceau du Doux Repos, la magnifique façade du Ghâteaü Beau sur le bord de là route, les Lions enchaînés étendus sous le porche, la verte Vallée de l’Hilmiliation, avec les riches prairies où paissent des troupeaux ; toutes ces choses noUs sont aussi connues que les objets qui frâppent tous les joUi's nos yeux dans la rue. Nous arrivons ensuite à la place étroite où Apollyon franchit d’une enjambée toute la largeur du chemin pour àrrêter le voyage de Ghrétien, et où, pàt la suite, fut dressée une colonne attestant avec quel courage le pèlerin avait affronté le grand combat. A mesure que nous àvahçons, la vallée devient de plus eu plus profonde. Des deux côtés du précipice l’ombré s’épaissit et dévient de plus eh plus hoîre. Les nuages s’amon-
cellent au-dçssus de notre tête ; hohs entcndoils â tra-
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vers les ténèbres des voix plaintives, le retentissement des chaînes, le bruit de pas qui se croisent. La route, difficile à distinguer dans l’obscurité, côtoie la gueule béante de l’abîme qui exhale ses flammes, sa puante fumée et ses figures hideuses pour épouvanter le pèlerin. Il va toujours au milieu des embûches et des fossés, SC frayant un chemin au milieu des corps meurtris de ceux qui sont tombés à côté de lui. A l’issue de la longue et sombre vallée, il franchit les cavernes où habitaient les vieux géants, foulant les ossements de leurs victimes.
Bientôt la route le conduit en droite ligne à travers une lande inculte, jusqu’à ce qu’enfin les tom’s d’une cité apparaissent à distance ; et le pèlerin se trouve au milieu des innombrables multitudes de la Foire de Vanité. Là sont les jongleurs et les singes, les boutiques et les théâtres de marionnettes. Là sont la rue Italienne, la rue Française, la rue Espagnole , la rue Britannique, avec leurs multitudes de vendeurs et d’acheteurs, d’oisifs et de flâneurs qui jargonnent tous les idiomes de la terre.
De là nous gravissons la petite colline de la Mine d’ Argent, puis nous continuons le pèlerinage par la Vallée des Lis, le long de cette agréable rivière bordée d’arbres fruitiers sur l’une et l’auti'e rive. A gauche se bifurque le sentier conduisant au Château Horrible, dont la cour est pavée avec les crânes des pèlerins, et droit devant nous sont les bergeries et les vergers des Monts Délectables.
Des Monts Délectables la route conduit à travers les brouillards et les broussailles de la Terre Enchantée, avec un lit de moelleux coussins distribués çà et là sous un berceau de verdure.
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C’est au delà qu’est la terre de Beulah, où les fleurs, les raisins et les chants des oiseaux varient et égayent le paysage ; où le soleil brille nuit et jour. On voit trèsbien de là les pavés d’or, les rues de perles qui couvrent l’autre bord de cette noire et froide rivière sur laquelle il n’existe pas de pont.
A toutes les stations du voyage, à toutes les rencontres que fait le pèlerin, les figures qui se mettent en travers de son chemin et celles qui le poursuivent appartiennent à des personnages doués pour nous d’une vie réelle : ses géants et ses fantômes, ses monstres et ses êtres revêtus d’une beauté d’ange^, la grande, l’aimable et brune M“® Babiole , avec sa bourse pendue à sa ceinture et ses doigts maniant les pièces d’argent, l’homme noir à la robe- brillante, M. Mondain Sage et mylord Hait-les-Bons , M. Babillard et Mrs. Timorée, etc. Nous suivons les voyageurs dans leur pèlerinage allégorique avec un intérêt égal à celui qui nous fait suivre l’Elisabeth (de M“® Cottin) de Sibérie à Moscou, et la Jeannie Deans (de Walter Scott) d’Edimbourg à Londres. Bunyan est peut-êtie le seul auteur qui ait pu donner à l’abstraction l’intérêt de la réalité Dans les ouvrages de maints célèbres romanciers, les hommes sont de simples personnifications. Nous n’y trouvons pas un jaloux, mais la jalousie; ni un traître, mais la trahison; ni un patriote, mais le patriotisme. Telle était, au contraire, l’imagination créatrice de Bunyan, que des personnifications, lorsqu’il les admettait,
> Dans les illustrations, on représente généralement les shining ones de Bunjan sous la forme d’anges.
* Littéralement : qui ait donne à l’abstrait l’intérêt du concret,
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devenaient des homnà'és. Ün dialogue entt'e Idbüx qualités a, dans sort rôv’é, ^lus d’effet drathatiqdé qu’un dialogue entre dieux êtres huttiains dans lia plü^àirt des pièces de théâtre. Sous ce rapport lé génie de Btlnÿàh kvait uné grande resséïhblànce avec celui d’rth dfe rto's contemporains qui avait, d’ailleure, peu de éhbses c6mînunes avec lui, t^ercy Bisshe Shelley. Là forte imagination dé Shelley eh fàisait un idolâtre en dépit de lüiméme. Des termes les plus indéfinis d’un système de métaphysique dur, froid et sombre, il tira un splendide Panthéon peuplé de formes vivantes, belles et majestueuses. Shelley transforirtait l’athéisme lui-même en une mythologie riche de visions aussi brillantes que les dieux qui vivent dans le marbre de Phidias, Ou que les saintes qui nous sourient de la toile de Murillo. L’esprit du Beau, le principe du Bien et le principe du Mal, lorsqu’il les mettait en scène, cessaient d’être des abstractions : ils prenaient forme et couleur. Ce n’étalent plus des mots, mais des images intelligibles, de belles réalités humaines, « objets d’amour, d’adoratiôn bti de crainte. » Comme il n’y a pas de signe plus évident d’une âme privée de la faculté poétique que cette tendance, si commune parmi les écrivains de l’école française, à transformer les images en abstractions, Vénus, par exemple, en Amom’, Minerve en Sagesse, Mars en Guerre, Bacchus en Ivresse ; de même, le signe le plus sûr de la faculté vraiment poétique 'est la disposition contraire qui convertit en généralités les individus’. t|uelques-unes des théories métaphysiques et morales de Shelley étaient certainement très-absurdes et trèspernicieuses ; mais nous doutons qu’aucun poète moderne ait possédé au même degré qüelcpies-uiies des
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plus hautes qualités des anciens maîtres. Les termes (dé barde e^i àÜnspiration, qui semblent froids et aÜectës lorsqu’^on les applique à d’autres écrivains modernes, 9ônt parfâiièmeht appropriés lorsqu’on les lui applique. Il n’était pas un auteur, mais un barde ; sa poésie était moins Un art qu’une inspirâtion. S’il eût vécu jusqu’à l’âgè miûr, il aurait probablement jiroduit quelque ouvrage du jireüiier ordre par le dessin et l’exécution. Hélas !
Ô Aâfvif bcXuot j'ivot
Tlv Muaaiî çiXov âv5p*j tôv cù NûjAçaiffiv àTtex®^-
Mais revenons à Bunyan. Le f^oyage du jPè/erm n’est sans doute pas une allégorie parfàite. Les types sont souvent en contmdiction l’un avec l’autre, et quelquefois le masque allégorique est ttiis complètement de côté. La Rivière, par exemple, est un emblème de la mort, et l’on nous dit que tout être humain doit traverser cette rivière. Mais Fidèle ne la traverse pas ; il est martyrisé, non en ombre, mais en réalité, à la Foire de Vanité. Plein-d’Èspoir parle à Chrétien du droit d’aînesse d’Esaü et de ses propres idées sur le péché, comme Bunyan lui-même aurait pu parler à un membre • de sa congrégation. Les damoiselles du Château Beau catéchisent les enfants de Chrétien, comme n’importe quelles bonnes dames de charité pourraient catéchiser n’importe quels enfants à une école de dimanche.. Mais nous ne croyons pas qu’aucun écrivain, quelque génif> qu’il ait, et quel que soit son bonheur, puisse continuer longtemps une histoire métaphorique sans tomber dans plusieurs inconséquences. Nous sommes certain que
JOHN BUNYAN
des inconséqueuces et des contradictions presque aussi fortes que les pires où Bunyan soit tombé pourraient être signalées dans les allégories les plus courtes et les plus travaillées du Spectateur d’Addison et du Rôdeur de Johnson. Le Conte du Tonneau de Swift et son Histoire de John Bull fourmillent de fautes analogues, si le nom de fautes peut s’appliquer à ce qui est inévitable. 11 n’est pas facile de faire marcher une similitude à quatre pattes, mais nous croyons qu’aucun talent humain ne saurait produire ce centipede qu’on appelle une longue allégorie, dans lequel la correspondance entre le signe extérieur et la chose signifiée serait exactement observée. Assurément aucun auteur, ancien ou moderne, n’a encore accompli cet exploit. Ce qu’après tout l’auteur d’une allégorie peut faire de mieux, c’est de présenter à son lecteur une suite d’analogies dont chacune sera séparément frappante et heureuse, sans qu'on doive regarder de trop près si elles sont toutes en harmonie l’une avec l’autre. Voilà ce qu’a fait Bunyan, et quoiqu’une critique minutieuse puisse découvrir des inconséquences dans toutes les pages de son roman, l’effet général que ce roman produit sur tous les lecteurs, lettrés ou illettrés, prouve qu’il a bien fait. Les passages les plus difficiles à défendre sont ceux où il abandonne complètement l’allégorie et met dans la. bouche de ses pèlerins des exhortations et des dissertations religieuses plus propres à être débitées dans sa chaire de Bedford ou de Reading que sm- la Terre Enchantée ou dans le Jardin de l’Interprète. Cependant nous sentons que nous ne voudrions pas effacer ces passages mêmes que nous n’entreprendrons pas de défcndie contre les objections de la critique. Nous sen-
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tons que le roman doit une partie de son charme à ces digressions solennelles et touchantes, véritables élans d’un cœur trop plein, qui déchire le voile et se montre à nous avec tout le feu de l’inspiration. C’est un effet qui rappelle celui qui était produit, dit-on , sur les théâtres des anciens, lorsque les yeux de l’acteur jetaient des llammes à travers son masque, donnant ainsi la vie et l’expression à ce qui eût été sans cela une fable vide et sans intérêt.
Il est très-amusant et très-instructif de comparer le Voyaye du Pèlerin avec la Grâce abondante, autre voyage de Buuyan, qui est réellement une des plus remarquables autobiographies, la confession sincère de toutes les bizarreries qui passaient par l’esprit d’un homme illettré, doué d’un cœur chaleureux, de nerfs irritables, d’une imagination ingouvernable, et sous l’intluence de l’exultation religieuse. Dans quelque siècle que Ilunyan eût vécu, riiistoire de ses sentiments eût été probablement très-curieuse. Mais l’époque où la destinée le fit naître était celle d’une grande émotion de l’esprit humain. Une effrayante explosion de l’opinion publique, provoquée par la tyrannie de l’Église hiérarchique, menaçait de ruine toutes les vieilles institutions cléricales de l’Angleterre. A la sombre régularité d’une Église intolérante avait succédé la licence d’innombrables sectes ivres de la première effervescence de leur liberté nouvelle. Le fanatisme engendré par la persécution, et destiné à engendrer la persécution à son toiu-, envahit rapidement la société. Les esprits les plus énergiques, les esprits supérieiirs eux-mémes ne résistèrent pas à cette étrange contagion. Toute autre époque aurait produit Georges Fox et James Taylor. Mais il n’y a
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qu’une seule ëpoqiie qùî pouvait produire les iàëlli"antes illusions d’un politique tel que Vane, et les larmés hystériques d’un soldat tel que Cromwell.
Quand on résume la première phase de la vie dfe Bunyan, on peut dire qu’avant d’arriver à Cette brillante et fertile terre de Beulah, où il séjouriia pendant la dernière période de son pèlerinage, U avait franchi la Vallée de l’ombre de la Mort, couverte de ténèbres, peuplée de démons, retentissant de blasphèmes et de lamentations, et qu’il avait failli plus d’üne fois tomber dans les mares fétides, les pièges et les fosses voisines de la gorge même de l’enfer. L’uilique trace que semblent avoir laissée après elles ses cruelles souffrances et ses tentations était une compassion atfectueuse pour ceux qui étaient encore dans l’état où il avait été autrefois lui-mème. *Là religion a rarement pris une forme plus douce et plus consolante que dahs son allégorie. Le sentiment qui prédomine dans tout l’ouvrage est la plus tendre bienveillance pour les âmes faibles, timides et tourmentées. Lé caractère de M. Craignant, de M. Faible-Esprit, de M. Désespérance et de Sa fille, miss Grand 'peur, le récit du pauvre Peudéfoi à qui les trois voleurs subtilisèrent son petit pécule, la description de la terreur de Chrétien dans les cachots dii géant Désespoir et son passage à travers la rivière, tout cela montre clairement la vive sympathie iqu’éprouvall; Bunyah, lorsque sa propre conscience se fut rassérénée, pour les personnes affligées dé mélancolie religieuse.
M. Southey, qui n’aime guère les calvinistes, ùdrtifet que si le calvinisme n’avait jamais ‘été d’un aspect plus sombre que dans les œuvres de Bunyari, ce téhub n’aurait jamais été un ternie de reproche. Par le fait.
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ceux des ouvrages de Bunyan que nous connaissons nç sont pas plus calvinistes que les articles de foi et les hpinélies de l’Église anglicane. Son opinion modérée sur le su^et de Iq prédestination oflFusqua plus d’un dévot. Nous avons cité l’allégorie absurde dont l’héroïne a nom Hepbzibah, allégorie composée par quelque exb’avagant prédicateur supralapsarien mécontent de la douce théologie du Voyage du Pèlerin. Dans cette folle fiction, si nous avons bonne mémoire, l’biterprète s’appelle l’Angléclaireur, et le Château Beau devient le Çb|tteau Force. M. Soutbey nous dit que les catholiques avaient aussi leur Voyage du Pèlerin sans le géant Pape, dans lequel l’Interprète est le Directeur, et le Château Beau le Château de la Grâce. C’est certainement une preuve du génie de Bunyan, que deux sectes religieuses, qui regardaient ses opinions comme hétérodoxes, aient eu recours à lui pour moraliser les membres de leur Église.
Uya, croyons-nous, dans le Voyage du Pèlerin, quelques personnages et quelques scènes qui ne peuvent être bien compris et goûtés que des lecteurs familiers avec l’histoire de l’époque où vivait Bunyan. Le personnage de M. Grandcœur, le guide, en est un exemple. Son combat est naturellement allégorique, mais l’allégorie n’est pas scrupuleusement observée. Il adresse un sermon à ses compagnons, et bientôt après livre bataille au Géant Farouche, qui avait pris sur lui de soulever les Lions. Il explique le troisièiue chapitre d’Isaïe à la maison et aux hôtes de Gaïus, et part pour attaquer dans son antre Tue-les-Bons, Ogre de l’espèce des cannibales. Ce sont là des inconséquences, mais de celles qui ajoutent, croyons-nous, à l’iutérèt du récit.
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Nous n’avons pas le moindre doute que Bunyan avait en vue quelque belliqueux Grandcœur de Naseby et de Worcester, qui priait avec ses soldats avant de leur faire faire l’exercice, qui connaissait l’état spirituel de tous les dragons sous ses ordres, et qui, les louanges du Seigneur à la bouche, un sabre à deux tranchants au poignet, avait mis en déroute sur maint champ de bataille les spadassins jurant et ivres de Rupert et de Lunsford.
Chaque siècle produit des hommes comme Cheminde-Traverse ; mais le milieu du dix-septième siècle était éminemment fertile en pareils hommes. M. Southey croit que la satire devait toucher quelque particulier, et cela semble très- vraisemblable. A tout événement, Bunyan devait connaître plusieurs de ces hypocrites qui ne suivaient leur religion que lorsque la religion marchait en escarpins brodés, lorsque le soleil brillait, lorsque le peuple applaudissait. En effet, il aurait pu aisément trouver toutes les espèces de Chemins-de-Traverse parmi les hommes politiques de son temps. Parmi les pairs, il aurait pu trouver mylord Je-me-Retourne, niylord La Circonstance et mylord Beau-Discours ; dans la Chambre des communes, M. Doucereux, M. N’imporle-Quoi, M. Deux-Faces : il n’aurait eu qu’à regarder le ministre de la paroisse pour trouver M. Deux- Langues. La ville de Bedford probablement contenait plus d’uu politique qui, après avoir essayé de faire fortune en cherchant le Seigneur pendant le règne des saints, essayait de garder ce qu’il avait acquis ainsi en persécutant les saints pendant le règne des courti- ; ânes, et plus d’un ecclésiastique qui, au milieu d’un I ontinuel changement dans la discipline et les’doctri-
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nés de l’Égliso, n’était resté fidèle qu’à son bénéfice.
Un des plus remarquables passages du Voyage du Pelerin est celui où est décrit le procès fait à Fidèle. On ne saurait douter que Runyan voulait faire la saitre du mode de procédure suivi dans les procès de trahison sous Charles II. La licence accordée aux témoins à charge, la hontcnsc partialité et la féroce insolence du juge, la précipitnlion et l’aveugle animosité du jury nous rappellent ces odieuses comédies qui, depuis la Restauration jusqu’à la Révolution de 1688, n'étaient que les préludes d’une condamnation à être pendu ou écartelé. Lord Hail-les-Bons remplit les fonctions d’avocat pour les prisonniers aussi bien qu’aurait pu les remplir Scroggs lui-méme :
« Le juge. Vagabond que tu es, hérétique et traître, as-tu entendu ce que ces honnêtes gens ont déposé contre toi ?
Fidèle. Puis-je dire quelques mots pour ma défense?
Le^juge. Coquin, coquin! tu ne mérites pas de vivre, mais d’être tué immédiatement sur la place. Cependant, afin que tout le monde puisse voir notre bonté poiu- toi, écoutons ce que tu as à dire, vil vagabond (jue tu es ! »
Quiconque connaît les jirocès politiques de ce tempslà ne serait pus embarrassé pour citer des cas semblables. En eflét, quelque chose que Runyan eût voulu écrire siu- la bassesse et la cruauté des hommes de loi sons Jacques II, il serait resté au-dessous de la véi'ité. Le procès imaginaire de Fidèle devant un jury composé de vices personnifies était un procès juste et miséricordieux, comparé au procès réel d’.-Vlice Liste devant le
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JOHX m’XVAX
tribunal où sit^geaieiit tous les vices en la personne de Jeffrics.
Le style de Bunyan est plein de charme pour tous les lecteurs et sert d’étude précieuse à ceux qui veulent posséder complètement la langue anglaise. Le vocabulaire est le vocabulaire du peuple. Il n’est pas une expression capable d’embarras.scr le plus grossier paysan, à l’exception de quelques termes tecliuiques de théologie. Nous avons noté plusieurs pages qui ne contiennent pas un seul mot de plus de deux syllabes. Cependant aucun auteur n’a dit plus exactement ce qu’il voulait dirrt. Orateurs, poètes, théologiens peuvent retrouver dans ce simple dialecte, le dialecte des simples artisans, tout ce qui sullit pour la pompe du langage, le pathétique, la véhémence et la dissertation subtile. Il n’est pas un livre que nous citerions plus volontiers comme modèle du vieil idiome anglais dans sa pureté primitive ; il n’eu est pas qui démontre mieux combien cet idiome est riche de sa propre richesse et combien peu il a gagné à tout ce qu’il a emprunté.
Cowper disait, il y a soixante ans, qu’il n’osait pas nommer Bunyan dans ses vers de peur de provoquer un sourire ij'onique*. A nos grands-pères délicats, nous supposons que l’Essai de Roscommon sur les poèmes traduits et l’Essai du duc de Buckinghamshire sur la poési(’ paraissaient des compositions infiniment supérieures à rallégoric du chaudronnier prédicateur. Nous vivons dans des temps meilleurs cl nous ne craindi'ons
* I name thee not, lest so ilespised a name Should move a sneer at Ihy deserved lame.
(Cowper.)
KT <()N VOV\<iE DI PÈt.KRIX.
pas de dire que, quoiqu’il y ait eu plusieurs litti^rateurs de talent en Angleterre -pendant la seconde moitié du dix-septième siècle, il n’y eut que deux auteurs qui possédèrent la faculté de l’imagination à un degré éminent. Un de ces grands esprits produisit le Paradis })erdu, l’autre le Voyage du Pèlerin.
Nous ne pouvons passer sous silence les gravures qui ornent l’édition du Voyage du Pèlerin, publiée par Robert Southey, Quelques-uns des bois de Heath sont admirablement dessinés et exécutés. Les illustrations de Martin ne nous plaisent pas autant. Sa Vallée de l’ornbre de la Mort n’est pas la Vallée de l’ombre de la Mort que Bunyan avait imaginée. En tout cas, ce n’est pas cette horrible et sombre ravine qui est restée devant les yeux de notre pensée depuis l’enfance. La vallée est une caverne, la mare est un lac, le sentier fait un zigzag, et Chrétien semble un point perdu au milieu de cette immense voûte. Nous n’y voyons pas non plus ces figures hideuses qui sont une partie essentielle de la description de Bunyan et que Salvator Rosa aurait aimé à peindre. Ce n’est qu’avec une sincère défiance de nous-mème que nous prononçons un jugement sur toutes les questions relatives à l’art du peintre, mais il nous semble que Martin n’a pas toujours été heureux dans le choix de ses sujets. Il n’aurait jamais dû essayer d’illustrer le Paradis perdu. n’existe pas deux manières plus opposées l’une à l’autre que sa manière, comme artiste, et la manière de Milton, comme poète.
JOHN BLNVAIS
Les choses qui ne sont que des accessoires dans les descriptions deviennent l’objet principal dans les tableaux, et les ligures qui sont les plus saillantes dans les descriptions ne peuvent être découvertes dans les tableaux que par un examen minutieux. Martin a parfaitement réussi à représenter les colonnes et les candélabres du Pandæmonium. Mais on oublie que le Pan- (Iffimonium de Milton n’est que Parrlère-plan sur lequel apparaît Satan. Dans le tableau, c’est à peine si l’archange est visible au milieu des interminables colonnades de son palais infernal. Le Paradis de Milton n’est encore que l’arrière-plan des ligures d’Adam et d’Eve, tandis que dans celui de Martin le paysage est tout. Adam, Ève et Raphaël attirent moins l’attention que le lac et les montagnes, les fleurs gigantesques et les girafes qui les broutent. Le roi Jacques II fit faire son portrait par Varest, le peintre de fleurs ; quand le tableau fut fini, Sa Majesté apparut au milieu d’un berceau de tournesols et de tulipes qui détournaient complètement l’attention de la figure centrale. Tous ceux qui vinrent pour admirer cette toile la prirent pour un tableau de fleurs. M. Martin, croyons-nous, accorde à ses incommensiu'ables espaces, à ses innombrables multitudes, à ses pompeux mii-acles d’architecture et de paysage, une place aussi déraisonnable que celle que Varest accordait à ses pots de fleurs et à ses bouquets. Si M. Martin voulait peindre le roi Léar au milieu de la tempête, nous soupçonnons que le ciel enflammé, les averses de pluie, les torrents débordés, les forêts ployées sous le vent détourneraient l’attention des angoisses du malheureux père et du roi outragé par ses tilles. S’il voulait peindre la mort de Léar,
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le vieillard qui dit à ceux qui sont à côté de lui : « Défaites-moi ce bouton, » serait rejeté dans l’ombre par un vaste appareil de pavillons, d’étendards, d’armures ’ et de cottes d’armes. M. Martin illustrerait b'ès-bien le Roland furieux, mieux encore le Roland amoureux, et les Mille et une Nuits mieux que tout le monde. Les palais et les jardins de fées, les portiques d’agate, les bosquets émaillés fl’émeraudes et de rubis, habités par des êtres dont personne n’a souci, voilà son vrai domaine. Il réussirait admirablement dans les jardins enchantés d’Alcine ou la demeure d’Aladin, mais il aurait dû éviter Milton et Bunyan
1 La dernière édition du Voyage du Pèlerin est celle qui vieut d’étre publiée avec une préface du R. Ch. Kingsbey.
ATTERBÜKY.
Francis Atterbury, qui occupe un rang éminent dans l’histoire politique, ecclésiastique et littéraire de l’Angleterre, naquit en 1G62 à Middleton, paroisse du comté de Buckingham, dont son père était recteur. Francis fut élevé à l’école de Westminster, et porta de là au collège de Clirist-Church un fonds d’instruction qui, quoique réellement peu considérable, fut exploité par lui dans sa vie avec une ostentation si intelligente, que les observateurs supei-ficiels lui attribuèrent un savoir immense. A l’université d’Oxford, scs talents, son goût, son esprit hardi, dédaigneux et impérieux, le mirent bientôt en évidence. Ce fut à Oxford qu’il publia, âgé de vingt ans, son premier ouvrage, une traduction en vers latins du beau poëme de Dryden ; Absalon et Achitopel. Le style et la versification du jeune étudiant n’étaient ni le style ni la versification du siècle d’Auguste. Il réussit mieux dans ses compositions anglaises. En 1687, il se distingua parmi plusieurs hommes de mérite qui écrivirent pour la défense de l’Eglise d’Angleterre, aloi’s persécutée par Janpies 11 et calomniée par des apostats qui avaient déserté vénalement sa communion. De toiis ces apostats, aucun
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n’avait plus d’artifice ou de malignité que Obadiah Walker, qui était principal (master) du collège de l’université, et qui, sous le patronage royal, y avait établi une presse pour publier des brochures contre la religion oflicielle. Dans un de ces écrits, composé, il paraîtrait, par Walker lui-mème, Martin Luther était fort maltraité. Atterbury entreprit de défendre le grand réformateur saxon et s’en acquitta d’une façon singulièrement caractéristique. Quiconque étudiera sa réplique à Walker sera frappé du contraste entre la faiblesse de tout ce qui appartient à l’argumentation ou à la défense, et la vigueur de tout ce qui appartient à la rhétorique et à l’agression. Les papistes furent si irrités des sarcasmes et des invectives du jeune polémiste, qu’ils crièrent à la trahison, et l’accusèrent d’avoir par induction appelé le roi Jacques un Judas.
Après la Révolution de 1688, Atterbury, quoique élevé dans les doctrines de la non-résistance et de l’obéissance passive, s’empressa de prêter serment au nouveau gouvernement. Bientôt après, il reçut les ordres sacrés, prêcha de temps en temps à Londres avec une éloquence qui étendit sa réputation, et eut l’honneur d’être nommé im des chapelains du roi. Mais il résidait habituellement à Oxford, où il prit une part active aux travaux universitaires, dirigea les études classiques des soùs-gradués de son collège, et fut le principal conseiller et coadjuteur du doyen Aldricb, théologien connu surtout aujourd’hui par ses publications musicales, mais renommé parmi ses contemporains comme érudit, tory et dévoué à la haute Eglise anglicane. C’était la coutume d’Aldrich — coutume très-peu judicieuse — d’employer les jeunes gens les plus distingués
ATTKKBLRY.
de son college à éditer des ouvrages grecs ou latins. Parmi les jeunes gens studieux et de bonne volonté qui, malheureusement pour eux, se laissèrent engager à devenir des maîtres en philologie, au lieu de se contenter d’apprendre eux-mêmes, était Charles Boyle, fils du comte d’Orery et neveu de Robert Boyle, le grand philosophe expérimental. La tâche assignée à Charles Boyle fut de prépai'er une nouvelle édition d’un des livres les plus indignes d’être édités. C’était une mode, parmi les Grecs et les Romains qui cultivaient la rhétorique comme un art, de composer des épitres et des hcirangues sous le nom de cpielque personnage éminent. Quelques-uns de ces ouvrages apocryphes sont fabriqués avec un talent et im art si ingénieux, qu’il faut toute la sagacité de la plus haute critique pour ne pas les croire des ouvrages originaux. D’autres sont si faiblement et si grossièrement exécutés, qu’ils ne sauraient en imposer à un écolier intelligent. Le meilleur modèle de ce genre parvenu jusqu’à nous est peut-être le discours pour Marcellus, imitation si parfaite de l’éloquence cicéronienne, que Cicéron luimême l’aurait lue avec surprise et plaisir. Le pire échantillon est peut-être une collection de lettres attribuées à ce Phalaris qui gouvernait Agrigente plus de trois cents ans avant l’ère chrétienne. L’évidence extérieure et intérieure contre l’authenticité de ces lettres est accablante. Lorsque, dans le quinzième siècle, elles sortirent de leur obscurité avec beaucoup d’autres productions plus estimables, elles furent proclamées apocryphes par Politien , le plus grand érudit de l’Italie, et par Erasme, le plus grand érudit de ce côté des Alpes. Par lofait, il serait aussi facile de persuader
ATTÜRBL’RY.
lis
à un Anglais lettré qu’un des chapitres du Rôdeur ( the Rambler) de Johnson fut l’œuvre du héros Wallace, que de persuader à un homme tel qu’Erasme qu’une pédantesque corapositioui écrite dans le style de l’atticisme ai-tificiel du temps de Julien, fut une dépêche royale écrite par un astucieux et féroce Dorien, qui faisait rôtir des hommes vivants, plusieurs années avant qu’il existât un volume de prose dans la langue grecque. Mais, quoique le collège de Christ-Church pût se vanter d’avoir de bons latinistes, de bons écrivains anglais, et un plus grand nombre d’habiles hommes du inonde ([u’aucun des autres établissements de l’université, il n’y avait pas alors dans le collège un seul homme capable de faire une distinction entre l’enfance et le déclin de la littérature grecque. En effet, si superficiel était le savoir des maîtres de ce collège célèbre, qu’ils furent charmés par un essai que publia sir William Temple à la louange des anciens auteurs. 11 semble aujourd’hui étrange que, même les services éminents de Temple comme homme d’Etat, sa popularité méritée et la grâce de son style aient préservé une si futile composition du mépris universel. Entre autres choses absurdes, sir William disait que les Epitres de Phalaris étaient les plus anciennes et les meilleures lettres du monde. Tout ce qu’écrivait Temple attirait l’attention. Des personnes qui n’avaient jamais ouï parler des Epitres de Phalaris coinmeucèrent à demander ce que ce pouvait être. Aldrich, qui nesavait guère de grec, reçut la leçon de Temple qui n’en savait pas un mot, et chargea Boyle de préparer une édition nouvelle de ces compositions admirables, devenues tout à coup l’objet d’unintérét univei’sel après être restées si longtemps plongées dans robscurilé,
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Cette édition, préparée avec le concours d’Atterbury qui était le répétiteur de Boyle, et de quelques autres membres du collège, fut ce que l’on pouvait attendre de gens qui s’abaissaient à éditer un pareil livre. Les notes étaient dignes du texte ; la version latine digne de ^original grec. Le volume eût été oublié au bout d’un mois, sans un malentendu qui éclata entre le jeune éditeur et le plus grand érudit qui eût paru en Europe depuis la renaissance des lettres, Richard Bentley. Le manuscrit était sous la garde de Bentley ' . Boyle désira le collationner. Un libraire brouillon lui dit que Bentley avait refusé de le prêter, ce qui était faux ; il ajouta que Bentley avait parlé dédaigneusement des lettres attribuées à Pbalaris et des critiques qui s’étaient laissé mystifier par une pareille falsification, ce qui était vrai. Boyle, très-piqué, remercia Bentley dans sa préface par un compliment amèrement ironique sm sa courtoisie. Bentley se vengea par une dissertation, dans laquelle il prouva que les E pitres de Phalaris étaient apocryphes et la nouvelle édition tout à fait sans valeur; mais il traita Boyle personnellement avec civilité, comme un jeune homme de grandes espérances, qui méritait des éloges par son amour de la science, et digne d’avoir de meilleurs maîtres.
Il est peu d’épisodes de la vie littéraire plus extraordinaires que la tempête soulevée par cette petite dissertation. Bentley avait traité Boyle avec indulgence, mais il avait traité le collège de Christ-Church avec
' R Bentley était conservateur (liôranj-kefper) de la bibliothèque Saint-James, qu’il avait contribué à enrichir de plus de mille volumes.
ATTERBIRV.
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mépris, et les élèves de Christ-Church, en quelque lieu qu’ils fussent dispersés, étaient aussi attachés à leur collège qu’un Ecossais à son pays natal, ou qu’un jésuite à son ordre. Ils avaient une influence considérable. Ils dominaient à Oxford, étaient tout-puissants dans les Cours de justice et à l’Ecole de chirurgie, au premier rang dans le Parlement et dans les cercles littéraires et fashionables de Londres. Leur cri unanime fut que l’honneur du collège devait être vengé, que l’insolent pédant de Cambridge devait être terrassé. Le pauvre Boyle était incapable de se charger d’un pareil exploit, et il se récusa. Ce fut donc à son maître, Atterbury, que fut dévolu le rôle de champion du [college de Christ- Church.
Lu réponse à Bentley, qui porte le nom de Boyle, mais qui, par le fait, n’est pas plus l’œuvre de Boyle que les E pitres, cause de la querelle, n’étaient de Phalaris, n’est plus lue que des curieux, et probablement elle ne sera jamais réimprimée; mais elle eut son jour de popularité bruyante. On la trouvait non-seulement dans le cabinet des gens de lettres, mais sur les tables des plus brillants salons de Soho-Square et de Covcnt- Garden. Même les beaux et les coquettes du siècle, les Wildair et les lady Lurewells, les Mirabelles et les Millamants*, se complimentaient réciproquement sur la manière dont un pédant docteur de Cambridge avait été plaisanté parle jeune gentleman doué d’une érudition si facile et qui écrivait avec tant de grâce et d’ironie sur le dialecte de l’Attique, le mètre anapeste, les
' l’eraonnages de comédie , types des beaux et des coquettes du temps.