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talents de Sicile et les coupes de Théi'iclée. Disons-le, les applaudissements de la foule étaient mérités. Ce livre est véritablement le chef-d’œuvre d’Atterbury et donne une plus heureuse idée de ses qualités littéraires qu’aucun des ouvrages auxquels il a mis son nom. Sans doute il avait tort sur la question principale et sur toutes les questions accessoires qui s’y rattachaient ; sa connaissance de la langue, de la littérature et de l’histoire des Grecs n’égalait pas celle que maint rhétoricien porte aujourd’hui chaque année à Cambridge ou Oxford ; quelques-unes même de ses bévues d’écolier semblent plutôt mériter les élrivières qu’une réfutation : tout cela est vrai, et c’est aussi justement pourquoi sa composition est au plus haut degré intéressante pour un lecteur lettré. Elle est bonne, parce qu’elle est excessivement mauvaise. C’est l’exemple le plus extraordinaire qui existe de l’art de faire beaucoup avec peu. L’intendant de l’avare de Molière dit qu’il n’est pas difficile de faire un bon diner avec beaucoup d’argent; le grand cuisinier est celui qui peut vous faire un superbe banquet sans aucun argent. Que Bentley eût écrit une excellente dissertation sur la chronologie et la géographie anciennes, sur le développement de la langue grecque et sur l’origine du théâtre grec, il n’y a là rien d’étrange. Il est vrai que le champion de Christ- Church avait tout le concours que pouvaient lui apporter les plus célèbres mémoires de ce collège. Smalridge lui fournit quelques heureux traits d’esprit ; Friend et d’autres, de l’archéologie et de la philologie très-mauvaises. Mais la plus grande partie du volume était d’Atterbury tout seul, et ce qui n’était pas de lui avait été vcvisé et retouché par lui; bref, l’ensemble porte le
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cachet de son esprit, esprit inépuisable pour les ressources de la controverse et familier avec tous les artifices qui donnent au faux un air de vérité, à l’ignorance un air de science. Atterbury n’avait qu’un peu d’or, mais il savait si bien le battre, si bien le réduire à la plus mince feuille, il l’étendait sur une si vaste surface, que ceux qui le jugeaient par leur premier coup d’œil et ne consultaient ni les balances, ni la pierre de touche, pouvaient se figurer qu’il possédait un précieux trésor de lingots massifs. Trouvait-il des arguments, il les exposait sous le jour le plus favorable. Là où les arguments lui manquaient , il avait recours aux personnalités, — quelquefois sérieux, plus généralement plaisant, toujours ingénieux et mordant. Mais soit qu’il fût grave ou gai, soit qu’il raisonnât ou raillât, son style était toujours pur, poli, facile.
L’espiit de parti était alors violent ; cependant, quoique Bentley fût classé parmi les whigs, et quoique le collège de Clirist-Church fût une citadelle du torysme, whigs et tories se mirent d’accord pour applaudir au volume d’Atterbury. Le poète Garth insulta Bentley et exalta Boyle dans des vers qu’on ne cite plus aujourd’hui que pour en rire. Swift, dans sa Bataille des livres, introduisit plaisamment Boyle, couvert d’une armure, présent des dieux, et guidé par Apollon, sous la forme d’un mortel ami dout le nom, laissé en blanc, pouvait être facilement deviné. Ce jeune homme, si bien équipé et si bien escorté, obtient une facile victoire sur son antagoniste orgueilleux et discourtois. Bentley, cependant, avait pour lui la conscience d’une supériorité inconbîstable et les sutlrages du petit nombre. des juges compétents. « Jamais écrivain, disait-il
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uoblemont et justement, ne fut battu que par sa propre plume. » U passa deux ans à préparer une réplique qui ne cessera pas d’étrc louée et admirée tant que la littérature grecque sera étudiée dans un coin du monde.
Cette réplique prouva non-seulement que les épîtres attribuées à Pbalaris étaient apocryphes, mais encore qu’Atterbury, avec tout son esprit, toute son éloquence et toute son adresse dans l’art de la controverse, était le plus audacieux faux savant qui eût jamais écrit sur ce qu’il ne comprenait pas. Mais Atterbury fut parfaitement indifférent à cette réplique : il était, lorsqu’elle parut, engagé dans une dispute sur des questions bien autrement importantes et irritantes que les lois de Zaleucus et celles de Cbarondas. La rage des factions religieuses était à son plus haut paroxysme. La haute Eglise et la basse Eglise divisaient la nation. La grande majorité du clergé était du côté de la haute Eglise, la majorité des évêques du roi Guillaume inclinait vers le latitudinarisme. Une querelle éclata entre les deux partis à propos de l’étendue des pouvoirs de la Chambre basse de ce Parlement ecclésiastique qu’on appelle la Convocation. Atterbury se porta à l’avant-garde des champions de la haute Eglise. Ceux qui auront étudié impartialement l’ensemble de sa carrière ne seront guère disposés à lui attiâbuer un zèle religieux bien sincère; mais il était par nature un véhément batailleur pour la cause de toute corporation à laquelle il appartenait. Il avait défendu l’authenticité d’un livre apocryphe, uni([uement parce que le collège dc'Chx-isl- Lliurch avait publié une édition de ce livre. Il se dédura de même pour le clergé contre le pouvoir civil,
Al TERBl KY.
uniquement parce qu’il était ecclésiastique, et pour le simple prêtre contre les évêques, parce qu’il était alors im simple prêtre. Quoi qu’il en soit, les prétentions de la classe à laquelle il appartenait furent soutenues par lui dans divers traités écrits avec beaucoup d’esprit, d’adresse, d’audace et d’acrimonie. Dans cette seconde con- ’ %
troverse comme dans la première, il tint tête à des antagonistes qui avaient du sujet en litige une connaissance bien supérieure à la sienne : mais, dans cette seconde controverse comme dans la première, il en imposa à la multitude par la hardiesse de ses assertions, par le sarcasme, par la déclamation et surtout par son talent spécial pour mettre eu relief une petite érudition de manière à la faire paraître très-gi*ande. Ayant su se faire passer aux yeux du monde pour un érudit classique plus fort que Bentley, il sut encore se faire passer pour un théologien plus fort que Wake ou Gibson. La majorité ecclésiastique le regarda comme le plus habile et le plus intrépide tribun qui eût jamais défendu ses droits contre l’oligarchie de la prélature. La Chambre basse de la Convocation lui vota des remercîments, l’université d’Oxford lui décerna le diplôme de docteur en théologie, et, peu de temps après l’avénement de la reine Anne au ti'ône, lorsque les tories avaient la principale intluence dans le gouvernement, il fut promu au décanat de Carliste.
Peu de temps après qu’il eut olitenu cette promotion ecclésiastique, le parti whig l’emporta sur le parti tory.
U ne pouvait attendre aucune faveur du premier, et six ans s’écoulèrent avant qu’il se fît un changement dans le sens du second. Enfin, en l’année 1710, la persécution de Sachevcrell provoqua une violente explosion de
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fanatisme anglican*. C’était une circonstance pour remettre Atterbury en évidence ; son dévouement à son corps, son caractère turbulent et ambitieux , ses rares talents pour la controverse et pour l’agitation lui firent de nouveau jouer un rôle signalé. Ce fut lui qui rédigea en grande partie cet habile et éloquent discours que le théologien accusé prononça à la barre de la Chambre des lords, et qui forme un singulier contraste avec l’absuide et grossier sermon qu’on avait imprudemment honoré d’un acte d’accusation. Pendant les mois de trouble et d’inquiétude qui suivirent le procès, Atterbury figura parmi les plus actifs de ces pamphlétaires qui enflammèrent la nation contre le ministère whig et le Parlement whig. Quand le ministère eut été changé et le Parlement dissous, les récompenses lui furent prodiguées. La Chambre basse de la Convocation ecclésiastique l’élut son prolocuteur ; la reine le nomma doyen du collège de Christ-Clim-ch à la mort d’Aldrich, son protecteur et son ami. Le collège eût préféré un gouverneur plus doux ; cependant ce nouveau chef fut reçu avec tous les honneurs d’usage. Une harangue de félicitation en latin lui fut adressée dans le magnifique vestibule de l’édifice, et Atterbury répondit par la déclaration de son ardent attachement au vénérable collège où il avait fait ses études, sans ou-
1 Henri Sacheverell fut suspendu pour trois années de ses fonctions de prédicateur de l’église du Saint-Sauveur, de Londres, à la suite du procès qui lui avait été intenté par le ministère. Ses sermons semblèrent séditieux et motivèrent cette condamnation, qui augmenta sa popularité dans le parti tory. Par son testament, il légua 500 livres sterling à Atterbury, dont il avait été le condisciple et l’ami à Oxford .
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blier même les compliments gracieux pour ceux qu’il allait présider. Mais il n’était pas dans sa nature d’êti'O un gouverneur paisible et équitable. Le chapitre de Garlisle avait été laissé par lui déchiré par des querelles intérieures. Il trouvait Christ-Church en paix : trois mois ne s’étaient pas écoulés que son caractère despotique et brouillon fit à Christ-Church ce qu’il avait fait à Cai'lisle. Son successeur comme doyen fut à Carlisle comme à Christ-Church l’humain et accompli Smalridge, qui se plaignit doucement de l’état où il lui avait laissé ces deux successions. « Atterbury me précède, disait-il, et met tout en feu. J’arrive après lui avec un seau d’eau. » Les ennemis d’Atterbury prétendirent qu’on le fit évêque parce qu’il était trop mauvais doyen. Sous son administration , Christ-Church fut en confusion, de scandaleuses altercations eurent lieu, des paroles d’injure furent échangées, et tout sembla faire craindre que le grand collège tory ne fût ruiné par le grand docteur tory. Atterbury fut bientôt promu à l’évêché de Hochester qui était alors toujours cumulé avec le décanat de Westminster. De plus hautes dignités paraissaient lui ,être réservées, car, quoiqu’il y eût de plus grandes capacités sur le banc des évêques, il n’en était aucune qui l’égalât par le talent parlementaire ou qui en approchât. Si son parti était resté au pouvoir, il n’est pas improbable qu’il eût été élevé à l’archevêché de Cantorbéry. Plus la perspective qu’il avait devant lui était brillante, plus il avait raison de redouter l’avénement d’une famille bien connue pour être partiale en faveur dés whigs. H y a tout lieü de croire qu’il était un de cés politiques qui espéraient pouvoir, pendant la vie de la reine Anne, préparer si
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bien les choses, qu’à sa mort il serait facile de mettre de côté l’acte qui avait substitué Guillaume à Jacques, et d’appeler le Prétendant au trône. La mort soudaine de la reine confondit les projets de ces conspirateurs. .\tterbui-y, qui avait tous les courages , voulait que ses confédérés proclamassent Jacques III, et il offrait d’accompagner les hérauts d’armes en costume épiscopal. Mais il trouva les plus braves de son parti irrésolus, et il s’écria , dit-on, non sans des interjections peu convenables dans la bouche d’un père de l’Eglise , que la pusillanimité avait perdu la meilleure des causes et la plus précieuse dos occasions. Acquiesçant à ce qu’il n’avait pu empêcher, il prêta serment à la maison de Hanovre*. Le jour du couronnement il officia avec toutes les apparences d’un zèle sincère, et chercha à se mettre bien dans les bonnes grâces de la dynastie nouvelle ; mais sa servilité fut accueillie avec un froid dé-
> Lord Stanhope c.xplique parfaitement le double jeu de certaine membres du parti jacobitc et les especes de capitulations de conscience qui permettaient à quelques-uns de jurer Gdélité aux deux dynasties, parfois du consentement de la dynastie exilée. < Tel est, j'en ai peur, dit lord Stanhope, l’inévitable résultat d'un serment imposé par un gouvernement pour sa sécurité. Des exemples de ce genre ne sont que trop communs dans tous les pays. Le serment prêté au roi Georges n’excluait pas tous le.s jacobites du Parlement. Le serment prêté au roi Louis-Philippe n’exclut pas tous les carlistes des Chambres françaises. Bien plus, l'esprit de faction peut dénaturer si bien les vrais principes qu’une telle violation de la bonne foi n'est pas seulement excusée, mais même louée par le parti qu’elle sert. Ainsi donc les jacobites approuvaient leur chef, M. Shippen, < ce t digne patriote, disaient-ils probablement, qui a eu le courage de « jurer contre sa conscience pour servir la bonne cause. » (Lord Stanbope, Hiitory of Engtand, t. Il<) Bvideitament, cé qu'on disait de M. Shippen on devait le dire aussi d’Atterbury.
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dain. Il n’est rien qui excite la rancune d’un homme orgueilleux comme de s’être humilié en vain. Atterbury devint le plus factieux et le plus opiniâtre des ennemis du gouvernement. A la Chambre des lords, son éloquence vive , piquante , lucide , ornée de toutes les grâces du débit et du geste, arracha l’attention et l’admiration même d’une majorité hostile ; quelques-unes des plus remarquables protestations conservées dans les registres de la pairie furent son œuvre, et dans quelques-uns de ces pamphlets qui exhortaient les Anglais à défendre leur pays contre les étrangers venus d’au delà les mers pour le piller et l’opprimer, les critiques reconnurent aisément son style. Quand éclata la rébellion de 1715, il refusa de signer le manifeste par lequel les évêques de la province de Cantorbéry proclamaient leur attachement à la succession protestante. Il s’occupa d’intrigues électorales, surtout à Westminster, où ses fonctions de doyen lui donnaient une grande influence. Il fut enfin fortement soupçonné d’avoir organisé une espèce d’émeute pour empêcher les électeurs whigs d’exprimer leurs votes.
Après avoir été indirectement en communication pendant longtemps avec la famille exilée , il commença, en 1717, à correspondre directement avec le Prétendant. La première lettre de cette correspondeince existe, et dans cette lettre: Atterbury se vante ^ d’avoir, depuis des années, saisi toutes les occasions de servir la cause jacobite. « Ma prière de chaque jour, dit-il, est pour le succès de votre cause. Puissé-je assez vivre pour voir ce succès et cesser de vivre le jour où je devrai renoncer à y concoimir! » Il faut se souvenir que celui qui écrivait ainsi était un homme tenu pai-
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devoir à donner l’exemple de la plus stricte probité à l’Église dont il était un des dignitaires ; qu’il avait prêté plusieurs fois serment à la maison de Brunswick, qu’il avait figuré parmi les prélats qui placèrent la couronne sur la tête de Georges I", et qu’il avait abjuré Jacques 111, « sans équivoque ou rései've mentale, sur la vraie foi du chrétien. »
Il est agréable de passer de la vie publique d’Atterbury à sa vie privée. Son esprit turbulent, faligué par les factions et les trahisons, avait de temps eu temps besoin de repos ; il le trouvait dans les douceurs du foyer domestique et dans la société des illustres morts ou des'illustres vivants. Un sait peu de chose de sa femme * ; mais entre sa fille et lui existait une atfection singulièrement étroifi; et tendre. Tel était le charme de scs manières quand il était en compagnie de quelques amis, que la chose ne semblait guère croyable à ceux qui ne le connaissaient que par ses écrits et ses discours. Ce charme a été célébré par un de ses amis en vers impérissables. Quoique le savoir classique d’Atterbury ne fût pas très-étendu, il avait un goût parfait pour C(! qui était de la littérature anglaise, et son admiration du génie était assez vive pour faire taire ses antipathies politiques et religieuses. Sou admiration
‘ Le Diographical Diclionary de Chalniers nous apprend qu'AUerbury avait épousé miss Osborn, une pareille (quelques-uns disent une nièce) du duc de Leeds, avec une fortune de 7^000 livres sterling. Elle avait aussi une réputation de beauté. Altcrbury n’était encore que simple prêtre lorsqu'il fil ce mariage. 11 perdit sa femme en 1722 : elle l’avait rendu père de quatre enfants, dont un seul lui survécut, le second, qui entra comme lui dans les ordres. Sa fille, Mary, épousa M. Morice.
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pour Millon, l’ennemi mortel des Stnarts et de l’Église anglicane, semblait un crime à plus d’un tory. La triste nuit où Addison fut inhumé dans la chapelle de Henri VII, les choristes de Westminster remarquèrent qu’Atterbury lut le service mortuaire avec une émotion et une solennité particulières. Cependant les compagnons favoris du grand prélat tory étaient, comme on pouvait bien s’y attendre, des hommes qui avaient au moins quelque teinte de toiysme. Il était lié d’amitié avec Swift, Arbuthnot et Gay. Avec Prior, cette amitié fut intime jusqu’au jour où quelque mésintelligence sur les affaires publiques finit par la rompre. Pope trouva dans Atterbury non-seulement un admirateur, mais encore un fidèle, franc et judicieux conseiller. Le poète fréquentait le palais épiscopal sous les ormeaux de Bromley, et ne soupçonnait guère que son hôte, au déclin de ses années, cloué sur son fauteuil par la goutte, et en apparence voué à la littérature, pi’enait une part active à des complots criminels et dangereux contre le gouvernement.
Les événements de 1715 avaient abattu le courage des jacobites; il se releva en 1721. L’avortement du projet de la mer du Sud, la panique sur le marché financier, la ruine de maisons de commerce importantes, la détresse dont ne fut exempte aucune province du royaume, avaient produit un mécontentement général. 11 ne paraissait pas improbable qu’en un tel moment une insurrection pût réussir. Une insurrection fut préparée : on devait barricader les rues de Londres, sui-prendre la Tour et la Banque, arrêter le roi Georges avec sa famille, ses principaux officiers et ses conseillers, et proclamer le roi Jacques. Ce complot vint à être connu
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du duc d’Orléans, régent de France, qui était en termes d’amitié avec la maison de Hanovre. Le régent avertit le gouvernement anglais, qui se tint sur ses gardes. Quelques-uns des principaux mécontents furent emprisonnés, et, dans le nombre, Alterbury. Aucun évêque de l'Église d’Angleterre n’avait été mis en arrestation depuis le jour mémorable oi'i les prières et les applaudissements de toute la ville de Londres avaient suivi les sept évêques jusqu’aux portes de la Tour. L’opposition conçut un moment l’espérance qu’il serait possible d’exciter parmi le peuple quelque chose comme l’enthousiasme de ceux qui se jetèrent dans les eaux de la Tamise pour implorer la bénédiction de Saiicroft. On exhiba à l’étalage des magasins des portraits du confesseur héroïque dans sa prison ; on chanta dans les rues des couplets à sa louange ; on représenta l’interdiction qui lui avait été faite de communiquer avec ses complices comme une cruauté digne des cachots de l’inquisition. D’énergiques appels furent adressés aux ecclésiastiques. Toléreraient-ils timidement qu’une si gros.sière in.sulte fût faite à un membre de l’Église, et à quel membre ? au plus habile, au plus éloquent de tous, à celui qui avait si souvent défendu leurs droits contre le pouvoir civil? Le laisseraient-ils traiter comme le plus vil des hommes? L’émotion fut profonde, mais elle fut calmée par une lettre pleine de modération à l’adresse du clergé, œuvre probablement de l’évêque Gibson, en grande faveur auprès de Walpole, et qui devint bientôt après ministre des affaires ecclésiastiques * .
1 Lord Stanhope, dans son Histoire d'Angleterre, ajoute Ici : « La
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Atterbury resta étroitement gardé pendant quelques mois. Il avait si prudemment entretenu sa correspondance avec la famille exilée, que les preuves à l’appui de l’accusation, suffisantes pour produire une conviotion morale, ne l’étaient pas pour justifier une conviction légale. Il ne pouvait être atteint que par un bill spécial de pénalité. Le parti whig, qui dominait décidément dans les deux Chambres, était tout à fait disposé à voter ce bill. Plusieurs membres ardents de ce parti rappelaient le précédent qui avait eu lieu dans le procès de sir John Fenwick, et parlaient de livrer la tête de l’évéque au bourreau. Cadogan, qui commandait l’aimée, brave soldat, mais politique exalté, s’écria, dit-on, avec véhémence : « Livrez-le aux lions de la Tour. » Mais à Walpole, plus sage et plus humain, il répugnait toujours de verser le sang, et son influence
fermentation du public fut encore augmentée par le bruit (trop bien fondé, je le crains) du rigoureux traitement qu’on faisait subir au prisonnier dans la Tour. L’évéque lui-même dans sa défense put dire: « J’ai souffert de telles rigueurs, de telles insultes, qu’il y avait de 1 quoi briser un caractère plus résolu et un tempérament plus fort « que ceux dont le ciel m’a doué. J'ai été traité avec plus de sévérité « et d’indignité qu’on n’eu a jamais fait subir, je crois, à un prison- « nier d’Elat de mon rang et de mes fonctions,, aussi âgé cl infirme « que je le suis. » On l’encourageait à écrire des lettres à sa famille et à ses amis; on l'autorisait du moins à le faire, et non-seulement ces lettres étaient ouvertes, mais encore on y puisa des arguments contre l’accusation. On le priva même de sa seule consolation, celle de voir sa fille chérie sans témoins, et ce ne fut qu’aprés bien des difficultés qu’on lui permit de préparer sa défense avec son gendre, M. Morice. Tout ce qu’on lui envoyait à la Tour était fouillé avec soin : on ouvrit même quelques pâtés de pigeons. « C’est la premi'ere fois, « dit Pope, que des pigeons morts ont été soupçonnés de porter des « messages. »
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prévalut. Quand le Parlement s’assembla, les preuves contre le prélat furent soumises à des comités des deux Chambres. Ces comités firent un rapport qui déclarait les preuves de l’accusation acquises. Dans la Chambre des communes, une résolution, votée par deux voix contre une, le déclara coupable de trahison. Un bill fut alors rédigé, tendant à le condamner à être privé de ses dignités spirituelles et à être banni pour la vie. Une clause interdisait à tout sujet anglais d’avoir aucune communication avec lui, excepté par une autorisation royale.
Ce bill passa à la (’harnbre des communes presque sans opposition, car l’évêque, quoique invité à se défendre lui-même, réserva sa défense pour l’assemblée «loid il était membre. Le débat fut vif à la Chambre des lords. Le jeune duc de Wharton, célèbre par ses talents, ses débauches et sa versatilité, parla en faveur d’Atterbury et produisit une grande sensation. Atterbury lui-même prit la parole et se fit entendre poui* la dernière fois à cette assemblée hostile qui l’avait si souvent écouté avec un mélange de haine et de plaisir. 11 fit entendre quelques témoins dont les dépositions ne pouvaient guère lui être utiles. Parmi eux était Pope, qui fut cité pour prouver que, pendant ses visites au palais épiscopal de Bromley, l’évêque s’occupait 'si complètement de littérature ou de scs aüaires domestiques, qu’il ne lui restait pas le loisir de conspirer. Mais Pope, qui n’avait nulle habitude de parler en public, perdit la tête, et, comme il l’avoua depuis, lit deux ou trois bévues, quoiqu’il n’edt que quelques mots à dire.
Le bill fut voté enfin par une majorité de quatrevingt-trois voix contre qunrante-ti'ois. Les évêques, un
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soûl excepté, votèrent avec cette majorité Cette conduite leur attira une parole amère de lord Bathurst, ami chaud d’Atterbuiy et tory zélé. (( Les sauvages indiens, dit-il, ne font aucun quartier à rennemi vaincu, parce qu’ils ont la croyance qu’ils hériteront de l’habileté et du courage de la victime ! » Peut-être pourrait-on expliquer par cette croyance l’animosité des révérends prélats contre leur collègue.
Attcrbury prit congé de ceux qu’il aimait avec une dignité et une tendresse de sentiments digne d’un homme meilleur. Il répétait souvent trois vers de son poète • favori :
Some natural lears he dropped, but wipcd them soon ;
The World was ail before him, where lo chuse
His place of rest, and Providenc bis guide *.
En partant il fil présent à Pope d’une Bible, et dit
' Rien ne semblait prouver qu’il eût existé une correspondance entre Âtterbury et le Prétendant et ses adhérents; les lettres saisies avaient pour signatures des noms fictifs, et entre autres Jones et 11lington. Qui était Jones ? qui était Illington ? Mais on parlait de tout, à ce qu’il parait, dans cette correspondance, et même d’un petit chien nommé Arlequin, donné à la femme de l'évêque par le comte de Mar et qui, s’étant cassé la jambe, avait été confié aux soins d’une Mrs. Barnes qui fut interrogée, et qui, ne supposant pas que le pauvre Arlequin pùt compromettre personne, déclara naïvement à qui il appartenait, D'où l’on dit qu’Atterhury avait été trahi par un chien. Swift ne put résister au plaisir de tourner cet incident eu ridicule.
<t Cette horrible conspiration, dit-il (en parlant du procès d’Atterbnry), qui fut découverte par un chien français, lequel fit scs aveux autant qu’un chien peut avouer en aboyant, et puis signa sa déposition avec sa patte de chien. » Celte anecdote a été racontée dans toutes les histoires et les mémoires du temps. Lord Stanhope ne l'a pas négligée.
* Ce sont les trois avant-derniers vers du Paradis }>erdu ; mais,
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avec un manque de sincérité dont ne se fût pas rendu coupable un homme qui aurait étudié la Bible en bon chrétien : « Si vous apprenez jamais que j’aie eu quelque communication avec le Prétendant, je vous permets de dire que ma condamnation est juste. » Pope croyait encore alors que l’évêque avait été injustement condamné^. Arbütlmot semble avoir été de la même
soit par Âtterbury, soit par lord Macaulay, le texte de Milton est légèrement altéré, le pronom singulier étant substitué au pronom pluriel. Voici le sens delà citation appliquée à Atterbury :
Q versa quelques pleurs, mais essuya ses yeux ;
Devant lui tout entier s’ouvrait le monde immense, n pouvait y choisir sa balte, et dans les deux.
Pour y guider ses pas, était la Providence,
1 Lord Slanhope ne cite point cette phrase des adieux d’Atterbury à Pope. Quel intérêt avait l’évêque de Rochester à passer pour complètement innocent aux yeux de Pope, qui n’était pas, comme catho lique, très-dévoué à la maison de Brunswick? Les paroles attribuées ici à Atterbury pourraient bien avoir été dénaturées comme celles qu’il avait encore, disait-on, échangées avec Pope au sujet de celte même Bible, et qu’on citait volontiers dans le parti wbig pour représenter malicieusement un théologien jacobite comme un déiste. Uu reste, voici comment cette conversation Aitre Pope et Atterbury est rapportée dans le Biographical Dictionary, qui prétend que le poète lui-méme l’avait racontée ainsi à lord CbesterQeId : a Mon ami, attendu mes infirmités, mon grand âge et mon exil, il n’est pas probable que nous devions nous revoir. Acceptez cette Bible pour qu’elle vous serve à vous souvenir de moi : emportez-la, et, croyez-moi, faites-en votre guide. — En faites-vous le vôtre ? — Oui. — En ce cas, mylord, c'est depuis peu. Permettez-moi de vous demander par quelles lumières nouvelles ou par quels arguments vous avez sur ce livre une autre opinion que celle que vous aviez dans la première partie de votre vie. » L’évêque répondit: « Noua n’avons pas le temps de parler de ces choses; mais emportez le livre, j’y crois, je vous recommande d'y croire vous même, cl {|iie Dieu vous bénisse! i> Rien d’ail-
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opinion. Swift , quelques mois plus tard ^ dans sou Voyage de Gulliver à Laputa, tournait amèrement en ridicule les témoignages qui avaient satisfait les deux Chambres du Parlement. Bientôt, cependant, les amis les plus partiaux du prélat exilé cessèrent de protester de son innocence et se contentèrent de déplorer et d’excuser ce qu’ils ne pouvaient défendre.
Après un court séjour à Bruxelles, Atterbury avait fixé sa résidence à Paris, et là il devint en quelque sorte le chef de tous les réfugiés jacobites qui y étaient réunis. Il fut invité à se rendre à Rome par le Prétendant. Ce prince tenait là son semblant de coin-, sous la protection immédiate du pape. Mais Atterbury sentit qu’un évêque de l’Église d’Angleterre ne serait guère à sa place au Vatican. Il refusa l’invitation. La con-espondance entre le maître et le serviteur était continuelle : on reconnaissait pleinement tous les mérites d’Atterbury ; on recevait avec égard tous ses avis, et il devint ce que Bolingbroke avait été avant lui* le premier ministre d’un roi sans royaume ' . Mais le nouveau favori éprouva ce qu’avait éprouvé Bolingbroke , qu’il était aussi difficile de conserver l’ombre du pouvoir sous un roi errant et mendiant que la réalité du pouvoir à Westminster. Quoique Jacques n’eût ni territoire, ni
leurs, ajoute le Biographical Dictionary, n’indique que l’éTêque Atterbury ait jamais manqué de foi ou entretenu un doute relativement à la vérité du christianisme. Ses actions et ses écrits nous font voir en lui, au contraire, un croyant convaincu.
1 Par une coïncidence remarquable, en débarquant à Calais, Atterbury apprit que lord Bolingbroke, ayant obtenu le pardon du roi Georges, y arrivait de Paris pour rentrer en Angleterre. < C’est donc un échange de prisonniers, » dit-il.