CHAPITRE II
Be son enfance et de son éducation.
M. De Chantai et notre digne Mère, pour la bénédiction de leur mariage, eurent six beaux enfants, dont le second fut notre Marie-Aimée qui, après la mort de son père, resta avec trois autres sous la conduite de sa bonne mère.
Dès Tenfance elle parut douée des plus beaux dons du corps et de l'esprit. Bien que Ton ne vît encore les grâces dont elle étoit enrichie que comme les pointes de l'aurore ou les boutons des arbres qui promettent de belles fleurs, chacun remarquoit que cette lumière naissante feroit un grand jour.
Elle étoit parfaitement belle, de riche taille, d'une très-belle humeur, d'un bon esprit, d'un jugement solide, et de si bonne grâce en toutes ses actions, que Monsieur son père avoît plus de tendresses et de complaisances pour elle que pour tous ses autres enfants, même pour son fils unique, en la personne duquel il voyoit reluire toutes ses espérances.
Sa très-chère mère, lui voyant un si beau naturel, ne mit rien en oubli pour le cultiver et pour le former à la vertu, sans lui souffrir ce que Fesprit du monde estime en la plupart des enfants des gentillesses et des traits d'esprit, pour peu qu'il ressentit des restes malheureux du premier Adam, ou qu'il fût contraire à la sincérité et à la simplicité chrétienne.
Un jour qu'elle avoit fait un acte qui tenoit de la duplicité, feignant d'avoir un certain mal qu'elle n'avoit pas, et pour cette petite ruse ayant mis en peine tous ceux du logis,, madame sa mère connut soudain la feinte. Elle prit la petite à part et lui fit tout avouer : ce n'étoit qu'une enfance sans malice ; néanmoins sa mère, qui vouloit qu'elle eût en horreur la seule ombre du péché, lui en fit une si bonne correction, que dès lors on ne remarqua plus en elle aucun artifice semblable, faisant paroître en toutes ses actions une circonspection audessus de son âge.
Quand ce fut le moment de l'instruire des rudiments de la doctrine chrétienne, elle y fit un tel progrès, qu'au temps où les esprits des autres enfants ne sont capables que d'inutiles divertissements, cette jeune demoiselle fut susceptible des plus hautes réflexions; l'oraison mentale, qui n'est que pour les. plus parfaits, commença d'être son exercice ordinaire ; et c'étoit une merveille de voir tous les jours cette petite fille dans la chapelle, de-
vant sa mère, à genoux comme un petit ange, sans mouvoir autre chose que les lèvres pour prononcer ses prières vocales, et faire ensuite un gros quart d'heure d'oraison sur le point que sa bonne Mère et directrice lui avoit donné.
Messieurs ses parents, remarquant en elle toutes ces grâces, la destinèrent pour le monde, préjugeant que ses qualités naturelles la rendroient plus considérable, et que la vertu pour laquelle elle témoignoit de si belles dispositions la préserveroit du péril sur cette mer orageuse. Le vénérable serviteur de Dieu, notre bon Père, l'ayant vue, l'aima fort, et donna ce bel avis à notre digne Mère sur ce dessein. « Quant à notre aimable « Aimée, lui dit-il, puisqu'elle est destinée pour demeu- « rer dans la tempête et la tourmente du monde, il faut « sans doute, avec un soin cent fois plus grand, l'assurer « en la vertu et en la piété. Il vaut beaucoup mieux « fournir sa barque contre l'orage et les vents ; il faut « planter sérieusement dans son esprit la vraie crainte « de Dieu et l'élever dans les plus saints exercices de la « pure dévotion. » Avis que notre digne Mère suivit si exactement que cette chère Aimée, en peu de jours, fit une belle et très-longue vie, et fut comblée presque en un moment de la plénitude des vertus solides, dont elle rendit des témoignages mémorables dans les plus sensibles occurrences.