‹ Œuvres diverses, Volume 5Chapitre 12 sur 94 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Bu voyage cfu'elle fit en Savoie, de son retour en Bourgrogne et de son mariagre.

Comme une mère perle ne se contente pas de recueillir une seule fois la rosée céleste à la pointe deFaurore, mais vient tous les matins à fleur d'eau recevoir du ciel cette liqueur précieuse, afin de former et de grossir ses trésors, notre digne Mère étoit venue pour la seconde fois en Savoie demander les salutaires instructions du grand serviteur de Dieu, avec mille désirs d'y arrêter sa résidence, et de recevoir tous les jours les documents de salut de cette bouche céleste. Ce fut alore que M"*^ de Sales, mère du serviteur de Dieu, vit M^^® de Chantai. Elle prit une si forte passion, que M. de Thorenc, son fils, eut l'honneur de l'épouser, qu'elle n'eut point de repos avant d'avoir vu quelque jour à ce mariage, auquel notre digne Mère n'en voyoit point du tout; car M^^® de Chantai étoit trop uniquement chérie de ses aïeuls paternels et maternels pour qu'on pût attendre qu'ils vou-

lussent bien se résoudre jamais à la voir éloignée el sortir même du royaume. Néanmoins, comme elle n'ignorait rien de toutes les civilités auxquelles la bienséance oblige en pareilles rencontres, elle remercia très-courtoisement M"^® de Sales de l'honneur qu'elle faisoit à sa fille, sans lui parler des obstacles qu'elle prévoyoit.

Dieu qui, par des voies inconnues à l'esprit humain et arrêtées en ses desseins étemels, fait réussir les entreprises lorsqu'elles semblent plus difficiles, permit qu'au retour de notre digne Mère en Bourgogne la jeune sœur du vénérable ser\îteur de Dieu, qu'elle avoit avec elle, mourût inopinément. Ce trépas d'une personne si chère, confiée à ses soins, et qu'elle honoroit singulièrement pour être la première qui avoit été baptisée de la main du serviteur de Dieu, lequel l'aimoit et disoit qu'il espéroit d'en faire quelque chose de bon, toucha vivement le cœur naturellement doux et généreux de M™® de Chantai. Dans son chagrin, elle suivit sur l'heure une sainte inspiration qu'elle reçut de Dieu, et fit vœu de donner sa fille aînée à la maison de Sales, pour suppléer à la perte qu'elle venoit de faire. Elle eut même des sentiments d'une suavité non pareille parmi sa douleur, Dieu lui ayant fait connoître que c'étoit l'unique moyen que sa providence adorable avoit choisi pour donner lieu à sa retraite en Savoie. Elle manifesta son vœu à Monsieur

son père, qui en fut extraordinairement surpris, comme aussi Monsieur son beau-père. Tous les parents apportèrent les obstacles qu'elle avoit prévus ; il y eut de grands délais et remises. Notre digne Mère, par une générosité et fermeté d'esprit constantes, surmonta toutes les difficultés. Ce lien fut arrêté, et cette tout aimable Aimée, n'étant âgée que de onze à douze ans, fut mariée à M. le baron de Thorenc, avec l'agrément et la satisfaction réciproque des parents de part et d'autre.

M. le président Fremiot ne pensoit pas que cette alliance, si pleine d'honneur et qui promettoit une joie si universelle à ces deux illustres familles, lui dût coûter tant de larmes et fût destinée pour servir de moyen à sa chère fille pour quitter sa patrie et la maison de son père, et venir demeurer dans une terre étrangère, où elle seroit la mère d'un si grand nombre de filles et de vierges consacrées à Dieu.

Le lecteur est supplié de lire attentivement ce que Mgr l'Évéque du Puy décrit sur la déclaration que fit notre digne Mère à Monsieur son père d'un dessein si surprenant ; tous les obstacles qu'elle eut à surmonter, les larmes qu'elle dut essuyer d'un père cassé de vieillesse, âgé de septante ans, et qui avoit mis en elle seule ses plus douces espérances, et la constance invincible qui lui fit obéir à la voix de Dieu. Il suffit, pour l'intelligence de ce que nous traitons, de dire qu'après avoir fait

conclure ce mariage, après avoir obtenu de Monsieur son père une permission si difficile, et avoir gagné Monsieur son beau-père, elle amena sa chère fille en Savoye.

Mais on ne peut mettre en oubli, sans quelque espèce de crime, ce que le vénérable serviteur de Dieu, notre illustre Fondateur, écrivit sur ce départ à un sien ami, puisque c'est un éloge de la mère, de la fille, du beaufils, et un rare témoignage de sa modestie : « Mon frère « de Thorenc, lui dit-il, alla quérir en Bourgogne sa « petite femme, et amena avec elle une belle-mère qu'il « ne mérita jamais d'avoir, ni moi de servir. Vous savez « déjà quelque chose comme Dieu l'a rendue ma fille : « or, sachez que cette fille est venue à son chétif père, « afin qu'il la fît mourir au monde, .selon le dessein que « je vous ai communiqué h notre dernière entrevue. « Pressée des désirs de Dieu, elle a tout quitté avec une « prudence et force non commune a son sexe fragile ; elle « a pourvu à son désengagement, en sorte que les bons « trouveront beaucoup de choses à louer en cela, et les « enfants malins du siècle ne sauroient sur quoi s'atta- « cher pour former leurs médisances. »

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