CHAPITRE IV
De sa prudente conduite dans la maison de son mari.
Cette bienheureuse troupe arriva à Annecy le jour des Rameaux, comme si Dieu eût voulu signaler le jour de leur entrée par la rencontre de celui de son triomphe dans Jérusalem. Le digne Prélat, et environ vingt-cinq personnes avec lui, allèrent au-devant de celle qui venoit vraiment au nom du ligueur. Vous eussiez dit de voir le grand-prêtre Melchisédech qui vint à la rencontre d'Abraham après la défaite de quatre rois ennemis qui avoient fait outrage à son frère. Du moins, il est certain que celle qui arrivoit venoit de triompher glorieusement de la vanité du monde, des atteintes de la nature, de tous les plaisirs des sens auxquels elle avoit déjà renoncé, et de toutes les ruses du prince des ténèbres ; et ce grand Évéque leur donna des bénédictions plus abondantes et plus effectives que ce grand-prêtre, qui n'étoit que l'image de Jésus-Christ et la figure de son sacerdoce.
Lorsqu'Eliézer demanda Rébecca en mariage pour Isaac son prince, et lorsque Fange Raphaël, qui paroissoit sous le visage et sous le nom d'Azarias, fit les demandes de Sara pour le jeune Tobie, qu'il avoit conduit en Rages, les mères de ces deux jeunes demoiselles les retinrent quelque temps pour se consoler sur leur séparation et leur donner les instructions nécessaires pour la conduite de leurs ménages.
Notre digne Mère enchérit par-dessus tous les soins et les tendresses de ces deux saintes femmes. Il ne lui suffit pas d'avoir donné toutes les instructions nécessaires à cette nouvelle épouse : elle-même l'accompagna dans la maison de Monsieur son mari, où elle fut reçue avec les mêmes caresses que Rébecca avoit été reçue de Sara, comme Ton pouvoitdire avec vérité que toute cette maison étoit une image sacrée de celle d'Abraham, où l'on ne parloit que de bénir Dieu et de procurer son honneur aussi saintement que dans le palais de ce prince des fidèles.
Voulant ne- rien mettre en oubli de ce que l'on pouvoit attendre d'une mère judicieuse et prudente, cette chère mère demeura quelque temps avec sa fille pour l'accoutumer et pour établir l'ordre nécessaire; et, parce qu'elle étoit fort jeune, elle la pourvut de personnes capables de lui enseigner une sage et vertueuse conduite.
Et dès lors n'ayant plus rien qui pût la retenir dans le monde, notre digne Mère ne pensa qu'à l'établissement de la congrégation, première et principale fin qu'elle s'étoit proposée dans son voyage. Ce fut le jour de la fête de la très- sainte Trinité, qui concouroit avec celle de saint Claude, qu'elle vit accomplir ce bonheur.
Tout ce qu'il y eut de personnes d'honneur et de qualité dans la ville assistèrent avec admiration à la sainte cérémonie, avec une foule de peuple si extraordinaire, qu'à peine nos trois premières Mères, ces trois chères colombes, purent entrer en l'asile de leur repos.
La plus sensiblement touchée fut notre jeune baronne, qui se voyait séparée pour jamais de sa bonne Mère. La douleur, les tendresses et l'amour, et, pour tout dire, la nature et la grâce donnèrent de vives atteintes à ce bon cœur; mais, par la grâce, elle resta victorieuse. Sa plus grande peine fut de n'être pas de la compagnie, et, quoique monsieur le baron de Thorenc, son mari, l'honorât comme une reine, il est certain pourtant que si le monastère eût été commencé devant son mariage, jamais époux mortel ne lui eût rien été : quelque avantage que le monde lui promît, elle n'eût pu acquiescer à se séparer de sa mère.
Ce qu'elle résolut absolument dans son cœur, ce fut d'imjter $es exemples, et d'avoir toujours devant les yeux
rimage de ses vertus. Elle sut si heureusement y parvenir, bien qu'elle n'eût alors que de quatorze à quinze ans, qu'à voir sa rare prudence, on eût dit une ancienne matrone, et l'on étoit en peine de ce que l'on devoit plus admirer en elle, ou sa beauté, ou sa modestie. Son maintien étoit noble et généreux, son accès gracieux et affable, chacun l'honoroit comme un ange et prenoit déjà confiance en ses conseils.
Cependant, comme elle étoit religieuse de cœur, et la fille de la fondatrice de notre Institut, elle eut la licence de pouvoir entrer dans le monastère, et même d'y faire sa retraite en l'absence de Monsieur son mari ; et ce fut l'occasion de son bonheur éternel, par les progrès qu'elle fit dans la vertu, par la fréquente communication qu'elle eut avec les premières mères qui, paroissant comme des séraphins, ne se contentoient pas de brûler des divines ardeurs, mais embrasoient encore des flammes de la sainte dilection tous ceux qui les pratiquoient et qui avoient l'honneur de les approcher.
Sa mère, comme un de ces esprits de la plus haute hiérarchie, qui, recevant de Dieu immédiatement dans une image plus pure et plus simple les ardeurs et les lumières célestes, les distribuent aux esprits inférieurs, selon leur portée et leur capacité, rendit cet office charitable à ce petit ange. Elle l'instruisit si hautement des choses-de Dieu, et surtout dans la pratique de l'oraison,
dont elle lui avoit déjà donné au monde 1) première teinture, qu'en fort peu de temps elle fut des plus savantes en ce haut exercice. Elle le pratiquoit dans le monde sans y manquer, avec autant d'exactitude que les religieuses dans le cloilre.
Ce qui est encore bien remarquable, c'est le respect qu'elle avoit pour toutes les sœurs, lorsqu'elle conversoit parmi elles; elle les honoroit comme ses anges tutélaires et choisis de Dieu pour lui donner les instructions de salut. Les sœurs n'étoient pas moins ravies de joie et de consolation de voir les admirables dispositions que cette jeune âme avoit pour recevoir les choses de Dieu. Considérant son cœur aussi pur que du cristal, et le soin qu'elle avoit d'imiter toutes les vertus qu'elle voyoit pratiquer, elles l'admiroient comme le ciel cristallin, dont le propre est de représenter les beautés et les splendeurs de tous les globes célestes.