‹ Œuvres diverses, Volume 5Chapitre 14 sur 94 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Be quelcfue atteinte de vanité qu'elle euty et comme elle t'en défit par les saintes remontrances de sa mère.

Si l'orgueil a surpris le premier ange dans le ciel et en a fait un démon, il ne faut point s'étonner que la vanité ait donné quelque atteinte dans le monde à cette âme qui, se trouvant dans le cloître, en la compagnie de sa mère, avoit paru comme un ange; il restoit d'ajouter cette circonstance au parallèle que nous avons fait de cette belle sœur du grand Évéque de Genève et de la sœur de saint Bernard, la bienheureuse sainte Humbeline.

L'on n'ignore pas comme quoi cette dame, h première et la plus considérée de la cour du duc Othon de Bourgogne, parmi les flatteries des courtisans, s'engagea insensiblement dans la vanité. Un jour, étant venu voir saint Bernard, son frère, à Clairvaux, ôîi il étoit tout

éclatant en miracles, elle parut devant lui trop superbement vêtue, et ce grand ministre de Thumilité chrétienne ne voulut la reconnoître pour sa sœur sous la pompe de ses vêtements ; ensuite de quoi il lui fit toucher au doigt la vanité de ses atours et ajustements mondains, dont les jeunes dames font ordinairement leurs idoles, et l'obligea de renoncer entièrement à ce pompeux appareil et au monde, pour ne chercher aucun honneur qu'en Dieu.

Notre jeune baronne souffrit de même quelque atteinte de vanité et de complaisance pour les beaux habits, employant un peu trop de temps à se parer et ajuster, à quoi elle avoit une grâce toute particulière. Bien que tous ces petits soins fussent accompagnés d'une grande discrétion, et qu'elle portât toujours sur son visage limage de la modestie et de la pudeur, sa chère mère, qui la désiroit toute à Jésus-Christ, ne put souffrir qu'elle eût la moindre complaisance pour le reste de ces haillons du vieil Adam. Elle voulut entièrement déraciner du cœur de sa fille ce petit désir de paroître et d'être la plus considérée. Elle lui représenta, par des raisons trèspressantes, ^ue tous les soins superflus que l'on apporte à parer son corps sont indignes d'une âme chrétienne ; que les habits ne sont que des témoignages de notre honte, étant des suites du péché, et que c'est une chose monstrueuse de vouloir élever les monuments et les tro-

phées de notre gloire sur le propre sujet de notre confusion et ignominie; que nous devons rougir toutes les fois que nous sommes obligés de couvrir ce corps, nous ressouvenant du vêtement d'honneur que nous avons perdu, et de la robe de justice que nous eussions portée en Tétat d'innocence, et dont nous avons été dépouillés par le péché ; que le temps donné au corps est perdu à Tâme ; qu'il n'est pas juste de préférer la servante à la maîtresse, et, par des empressements superflus pour cette partie mortelle et corruptible, mettre en oubli ce qui est dû à l'âme immortelle faite à l'image de Dieu. Elle lui rappela le mauvais riche damné pour la profusion de ses banquets et pour le luxe de ses habits, et que, si c'étoit une faute si légère, comme les mondains l'estiment, le Fils de Dieu, qui est la douceur même et l'éternelle justice, n'eût jamais livré aux enfers un homme de qualité pour une chose purement indifférente. Elle ajouta que, si sa condition l'obligeoit d'être parée au-dessus du commun, eJle devoit imiter la reine Esther, laquelle ne le faisoit que pour plaire au roi, son mari, et seulement les jours de fêtes : encore, toutes les fois qu'elle se voyoit en cette dure nécessité, elle protestoit publiquement qu'elle ne s'y rendoit qu'avec une extrême contrainte, portant ses atours comme un tourment, et prenant Dieu à témoin que tous ses ornements de vanité lui donnoient plus d'horreur que les choses du monde les plus honteuses.

Elle dit encore qu'il falloit se souvenir que sâint Paul condamne les anneaux et les tortis de la chevelure, et que saint Pierre ne pouvoit souffrir For ni les perles sur la tête des dames chrétiennes ; enfin que, si saint Bernard, dont elle avoit l'honneur d'être la parente, ne voulut reconnollre pour sa sœur une dame qui avoit mis son cœur à la vanité mondaine, à moins qu'elle n'y renonçât tout de bon, elle ne devoit pas espérer qu'elle pût la reconnoltre pour sa fille.

Elle accompagna cette remontrance d'une si sincère douceur, que les petits désirs qui sont trop naturels aux jeunes dames furent étouffés en un moment dans le cœur de son Aimée. On vit cette chère enfant renouveler ses vœux et ses désirs de la perfection. Son assiduité fut encore plus ponctuelle pour l'oraison et pour les autres exercices de la vie spirituelle ; elle fit sa confession géné« raie au saint Évêque, et répandit son cœur devant Dieu entre les mains de ce grand Prélat, comme Anne, mère de Samuel, devant Hélie, en présence du tabernacle. Jamais ces célestes instructions ne furent reçues en une meilleure terre ; l'ivraie que l'ennemi avoit semée parmi les bons grains en fut tout arrachée ; elle se trouva si bien affranchie des désirs du monde, qu'elle n'eut plus de pensées que de plaire à son faari et à Dieu ; enfin, suivant parfaitement les règles de Y Introduction, elle devint en peu de temps un modèle de la Philo thée.

Surtout elle eut un soin particulier de rendre sa dévotion suave, de n'être point onéreuse à personne, et de savoir passer de Toraison, où elle goûtoit mille douceurs, à l'action et au règlement du ménage, sans perdre néanmoins, durant son travail, une douce attention en Dieu. Notre vénérable Fondateur lui avoit recommandé d'acquérir une parfaite soumission d'esprit, à quoi elle fut si fidèle, que l'on ne la vit jamais se roidir en aucune chose pour faire sa propre volonté ; au contraire, elle avoit une telle condescendance pour un chacun, et une obéissance si prompte à toutes les inclinations de Monsieur son mari, qu'on peut la proposer pour exemple à toutes les jeunes femmes mariées. Et comme M. de Thorenc se plaisoit grandement à recevoir des compagnies, cetle jeune dame, pour lui agréer, les accueilloit avec tant de civilité, d'honneur et de modestie, que leur maison étoit l'abord de toute la noblesse de la province.

La seule chose qui lui donnoit de la peine parmi ces divertissements honorables, c'est qu'elle étoit contrainte d'un peu relâcher l'application suave de son esprit en Dieu, ce qu'elle tâchoit de réparer par des réflexions et oraisons jaculatoires, renouvelées de temps en temps en son cœur, et par de fréquentes retraites au monastère. Là, séparée du bruit et du tumulte du monde et de tous les empressements de Marthe, elle n'avoit qu'à se reposer II 3

doucement aux pieds sacrés de Notre Seigneur avec Madelaine, et à ouïr sa sainte parole, qu'il prononçoit dans son cœur.

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