‹ Œuvres diverses, Volume 5Chapitre 16 sur 94 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

He l'amour qu'elle avoU pour toii mari.

Se formant sur le divin exemple du Sauveur qui n'aima que Dieuson père, la Vierge, sa sainte mère, et l'Eglise son épouse, notre aimable baronne n'appliqua tous ses soins qu'à aimer avec une douce tendresse Dieu, sa mère et son mari, ayant appris que saint Paul, qui commande aux maris d'aimer leurs femmes comme Jésus-Christ a aimé son Eglise, par une même conséquence, oblige les femmes à honorer et aimer leurs maris, comme l'Eglise aime et honore Jésus-Christ.

Nous avons déjà remarqué les soins qu'elle avoit pour M. de Thorenc, et avec quelle civilité elle recevoit les compagnies qui venoient fréquemment le visiter. En cela, il n'admiroit pas moins sa vertu que sa tendresse : aussi lui rendoit-il tous les respects qu'elle eût pu souhaiter, et l'on ne vit jamais un commerce de révérence et d'amour entre deux mariés plus sincère et réciproque.

Un jour, monsieur son mari lui dit de fort bonne

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grâce qu'il étoit bien consolé de la voir si dévote, mais qu'il eût bien désiré qu'elle le fût un peu moins. Sur quoi elle lui dit qu'ayant appris de la bouche du serviteur de Dieu son digne frère, que Dieu ne pouvant être aimé avec excès, par les plus saintes créatures, elle étoit fort étonnée qu'il lui désirât moins de dévotion qu'elle n'en avoit ; qu'elle se connoissoit si imparfaite que, pour peu qu'elle en perdît, il ne lui resteroit rien du tout ; qu'elle se souvenoit d'avoir aussi lu cette belle parole de Notre- Seigneur : On donnera à celui qui a, et, à celui qui n'a point, on ôtera même ce quil a ; et qu'elle croyoit qu'il ne lui tenoit ce discours que pour l'encourager à se rendre plus dévote.

Elle lui fit cette réponse avec tant de bonne grâce et de modestie, qu'il en conçut une nouvelle estime et ne la regarda plus que comme une sainte, bien que souvent il contrariât sa dévotion pour l'éprouver.

Quand il falloit qu'il s'absentât pour aller servir son prince, on ne peut dire quels étoient les sentiments de douleur de part et d'autre ; dès qu'il étoit parti, sa chère compagne ne pouvant le suivre que de cœur, se retiroit dans le monastère pour demander à Dieu qu'il plût à sa bonté de le lui conserver, et de le préserver des hasards et des périls de la guerre. Elle prenoit aussi ce temps comme destiné de Dieu pour travailler à l'acquisition dé son salut éternel.

Quoique les séparations de ces deux parfaits mariés leur fussent toujours extrêmement sensibles ; néanmoins, a la dernière, leur affection parut extraordinaire ; elle inonda leurs cœurs sans pouvoir presque la contenir ni la modérer, et leur fut un présage de quelque accident funeste. Il est à croire que c'étoient des pressentiments de leur dernier adieu.

Ils jetèrent tant de larmes qu'elles en tiroient des yeux de tous ceux qui en étoient témoins ; leur affliction fut si extrême et si violente qu'ils s'étonnoient eux-mêmes comme ils avoient pu la soutenir, et que leurs cœurs ne se fussent brisés de détresse.

Ils formèrent ensemble des résolutions plus sincères que jawais de faire des merveilles pur le service de Dieu, s'il leur accordoit la grâce qu'il revînt en santé de l'armée, où il alloit commander un régiment de douze cents hommes. Mais ce grand Dieu, dont les pensées sont plus éloignées des nôtres que le ciel n'est éloigné de la terre, huit jours après ce douloureux et triste départ les sépara pour le temps, afin de les unir plus parfaitement à soi pour toute l'éternité.

Soudain que ce seigneur fut parti, cette belle colombe désolée se retira à son accoutumée auprès de sa bonne mère. Dès ce moment elle eut les larmes aux yeux, sans qu'il fût en son pouvoir d'en arrêter le cours.

Dieu disposa paternellement son âme au cQup qu'il

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vouloit lui donner ; et, comme il inspire souvent à ceux qu'il aime de certaines prévoyances infuses des malheurs qui leur vont arriver, et des pronotions de leurs désastres, il sembloit à cette chaste tourterelle, qui remplissoit le monastère de ses continuels gémissements, qu'à tout moment on venoit lui annoncer la mort de celui qu'elle aimoit comme sa propre vie. C'étoient là ses songes toutes les nuits, et toutes ses pensées et appréhensions durant le jour. Nul entretien, nul divertissement ne pouvoit effacer cette image funeste ; quelque effort qu'elle se fit pour éloigner de son esprit ce triste souvenir, il y revenoit toujours et elle en étoit accablée.

Un jour, s'étant aperçue que sa mère avoit manqué à un exercice de communauté, cette absence redoubla toutes ses craintes. Hélas! ces craintes n'étoient point vaines : c'étoit le moment auquel le serviteur de Dieu, notre Fondateur, lui apporta la nouvelle de la mort de cet aimable beau-fils et de ce cher frère, dont il avoit plu à Dieu de disposer selon sa sainte volonté.

Cependant Aimée, qui prenoît ses soupirs et ses sanglots innocents pour des messagers célestes de cette future et prochaine perte, se tint au passage pour observer d'où viendroit sa chère mère et quelle mine elle tiendroit, espérant de connoître sur son visage les mouvements de son cœur.

Mîiis cette femme forte eut un tel empire sur son esprit

qu'elle ne donna aucun témoignage de ce qu'elle venoit d'apprendre. Au contraire, durant ce jour-là, elle tâcha de divertir suavement sa fille malheureuse. Néanmoins elle fit glisser dans la récréation, pour sujet de l'entretien des sœurs, l'amour du bon plaisir de Dieu en toutes les rencontres, où plusieurs belles choses furent dites, comme sans dessein, et qui, faisant impression dans son esprit, commencèrent de le disposer à recevoir le jour suivant la triste nouvelle avec plus de soumission et plus de constance.

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