‹ Œuvres diverses, Volume 5Chapitre 17 sur 94 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

De la oonitanœ qu'elle témoigna, recevant la nouvelle de la mort de moniieur ion mari.

Le lendemain, comme elle se fut confessée au serviteur de Dieu, et que, par ses discours plus doux et plus suaves que le miel, quoique fort succinctement, il eut préparé son esprit, il lui dit : « Eh bien ! ma chère fille ne sommes-nous pas toute à Dieu? — Oui, Monseigneur, dit-elle, absolument. — Et ne sommes -nous pas bien prête, dit derechef ce directeur angélique, à recevoir de sa sainte et bénite main tout ce qu'il lui plaira de nous envoyer? — Oui, Monseigneur et mon Père... Mais, hélas! reprit-elle avec un profond soupir, vous voulez me dire que mon cher mari est mort. »

Le serviteur de Dieu le lui avoua, et elle, s'écriant doucement : « Ah ! mon Seigneur et mon Dieu, est-il bien vrai ! M'avez-vous ôté mon cher mari ? Hélas que vous plaît-il que je fasse ? »

Le serviteur de Dieu, qui connoissoit le fond de la

dévotion de eette âme affligée, se contenta de lui dire quelques courtes paroles, jugeant plus à propos de là laisser près de Notre Seigneur.

Il s'en alla de ce pas célébrer pour le repos de Tâme du défunt et pour la consolation de sa chère veuve, à laquelle il donna la sainte communion, voulant mettre répithème de vie sur cette blessure de mort.

Et de vrai, le divin Sacrement fut un baume précieux qui adoucit cette douleur violente et qui consolida cette plaie qui paroissoit inguérissable : ce fut merveille de voir comme elle reçut doucement et chrétiennement le coup. Elle ouït la messe dans la sacristie, et, ne pouvant refuser quelque liberté à sa juste douleur, cependant on avoit peine à discerner si ses plaintes étoient plus les effets de ses tourments que de sa dévotion, tant sa soumission a la volonté de Dieu fut entière en ce combat. Le visage tout baigné de larmes, sans rien relâcher de son maintien angélique, d'une voix douce, elle poussoit tout haut ces pitoyables accents qui perçoient le cœur de ceux qui Técoutoient. « Hé ! mon Seigneur, mon vrai et mon unique bien, qu'est-ce que vous avez fait? Hélas! que vous avez livré un rude assaut à mon cœur, et que ce coup y a fait une grande blessure ! Ah ! que cette plaie est profonde! Mettez-y donc l'huile salutaire de votre grâce, et que la même main qui m'a frappée me guérisse ! Cependant je me soumets à votre divine volonté et

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j'aimerois mieux mourir mille fois et ajouter à cette perte celle de ma propre vie, que de concevoir une pensée contraire à votre miséricorde ou à Téquité de votre justice. J'adore votre main toute puissante, maintenant qu'elle me ravit un époux dont je n'étois pas digne ; mais puisque vous connpissez mon impuissance et ma foiblesse, fortifiez mon infirmité ; puisque vous êtes mon seul bien et mon Dieu, soyez mon consolateur. Ma douleur est extrême, mais je vous dis du fond de mon cœur que je veux être et que je suis toute vôtre! Coupez, brisez, et faites tout ce qu'il vous plaira : donnez-moi seulement la force de supporter la pesanteur de votre main et de vous être fidèle! J'ai besoin d'un soutien extraordinaire, parce que ma douleur est à l'extrémité de la mort !

Quelquefois elle croisoit les bras, et, haussant les yeux : « Ah! Seigneur, disoit-elle, mon pauvre cœur outré d'angoisses n'a aucun pouvoir, toute mon espérance est en votre paternelle bonté. Soutenez donc ce pauvre cœur languissant et accablé sous le poids d'une douleur si cuisante! Vous m'aviez donné ce cher gage, pourquoi me l'avez-vous ôté, puisque sa présence, au lieu de m'éloigner de vous, me servoit pour vous honorer et pour m'unir à vous plus étroitement? »

Il n'étoit pas besoin de lui dire aucune parole de consolation ; l'habitude qu'elle avoit en ces actes fervents de

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Tâmour sacré, la fournissant d'oraisons si ardentes, qu'elles sembloient plutôt sortir d'une bouche angélique qu'humaine, coname aussi elles procédoient d'un cœur plus angélique qu'humain. Et, ce qui est digne d'étonnement dans un transport si extrême, c'est que son maintien parut toujours composé ; Ton ne lui vit faire aucun signe extérieur, qui ne fût digne d'une âme du tout résignée au bon plaisir de Dieu et consommée dans la perfection de son pur amour. Ses paroles. étoient de grandes leçons spirituelles, prononcées d'un accent doux et pacifique. Pour trouver quelque soulagement, elle demandoit parfois à Dieu une nouvelle indulgence, lui disant : « Mon souvemin, vrai et unique bien, permettez à votre servante, quoiqu'indigne, de se plaindre, non devons, mon cher Maître, mais de moi. Ce sont mes infidélités et mes péchés qui ont attiré ce torrent d'affliction dont mon âme se trouve inondée. Tout est juste de votre main, et de ma part je n'ai fait qu'irriter et provoquer ce châtiment de votre justice. »

L'heure de la communion étant proche, on la conduisit au chœur des religieuses, où elle fit en secret vœu de chasteté perpétuelle, et reçut le SaintrSacrement comme un divin cachet sur son cœur, consacré dès ce moment à Jésus, son unique Epoux, et du tout fermé à l'amour de toutes le créatures.

Dès qu'elle reçut la sainte Communion, ses soupirs et

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ses sanglots furent arrêtés en un moment ; elle demeura les mains jointes, levant les yeux doucement vers le ciel et laissant couler de ses yeux des ruisseaux continuels de larmes, sans autre mouvement, comme ces grosses rivières qui coulent sans bruit. On ne la vit jamais dans une plus grande modestie et Ton peut dire d'elle que son amertume a été faite en paix.

Après un long silence, si elle ouvroit parfois sa bou^ che pour donner air à sa flamme, on ne lui entendoit dire que ces paroles : « Jésus ! mon amour, votre volonté soit faite en la vie et en la mort ! Jésus! je suis toute vôtre! Jésus! tirez-moi à vous ! passion et mort de mon Sauveur! je vous révère et vous aime, je vous embrasse et vous élis pour mon Epoux! Eh ! Seigneur, disoit-elle d'autres fois, n'êtes-vous pas le Dieu de toute bonté! Vous êtes seul stable, c'est donc à vous seul à qui il faut s'attacher, puisque la mort ne peut nous séparer de vous. »

Les religieuses étoient extrêmement consolées de la voir si recueillie, avec une si douce simplicité et sérénité de visage qui faisoit assez connoltre que son intérieur étoit gratifié de dons de Dieu extraordinaires, et que sa bonté vouloit faire un chef-d'œuvre de ce bon cœur.

Elle prit un deuil tout simple et très-austère, et ne voulut plus porter ni gant ni masque, disant qu'elle n'avoit besoin désormais que de la beauté intérieure et

qu'elle ne vouloît avoir aucun soin de Textérieur que pour le mépriser ; elle commença de s'habiller toute seule, ne voulant même souffrir que les religieuses lui fissent le moindre service, tant elle les honoroit.

On la voyait aller au chœur avec un saint empressement aux heures qui lui étoient marquées pour faire ses prières et son oraison mentale, à quoi elle appliquoit toute son âme, de manière que, se rendant si ponctuelle à tous ses exercices, il ne lui restoit plus que de prononcer de bouche les vœux solennels de la profession, pour être vraiment religieuse.

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