‹ Œuvres diverses, Volume 5Chapitre 18 sur 94 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

De sa dernière maladie et de tet dispositions pour le spirituel et pour le temporel.

Trois mois s'écoulèrent dans ce mélange de douleur et d'amour, au bout desquels, étant tombée malade, la sœur qu'on lui avoit donnée pour directrice lui servit aussi d'infirmière. Plusieurs circonstances sont à remarquer dans cette maladie, dont la principale, qui fit connoltre plus visiblement la piété et le solide jugement de cette jeune veuve, fut la disposition qu'elle fit de ses biens la nuit avant que mourir.

Pour fruit de son mariage, elle avoit eu un fils, qui mourut presque aussitôt qu'il fut né, mais qui eut la grâce de renaître et de recevoir le baptême.

Elle avoit témoigné une si haute constance à la naissance et à la mort de cet enfant, qu'étant dans ses plus violentes tranchées, comme elle eut demandé ce qu'elle avoit eu et qu'on lui eut répondu qu'elle avoit eu un ange : « Hélas! dit-elle, ce pauvre enfant a-t-il si peu

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vécu, qu'il soit déjà entre les anges? » Et, levant ses yeux et son cœur au ciel : « Mon Dieu, dit-elle, vous savez que j'étois toute vôtre ; il est vrai que, si cette petite créature eût vécu, je n'eusse pu lui refuser quelques pensées et quelque soin, ce qui m'eût engagée dans les affaires du monde. Maintenant que vous l'avez logé dans votre paradis, tous les empêchements sont levés. Je suis toute vôtre, mon Seigneur et mon Dieu, je suis toute vôtre. »

La mort de ce petit enfant la laissant héritière des biens de Monsieur son mari, la nuit devant son heureux trépas, les douleurs violentes qui la pressoient lui annonçant sa prochaine fin, d'un esprit calme et tranquille, elle commença de penser en quelle sorte elle pourroit disposer de ses biens et faire son testament. Après s'être consultée toute la nuit, elle fit appeler sa bonne Mère et lui dit : « Ma Mère, j'ai pensé que je ne pouvois plus guère vivre, et qu'ayant survécu à ce petit enfant qui est maintenant au ciel, je demeure sa légitime héritière, ce qui pourroit occasionner bien du trouble à la maison de Sales, à laquelle mes héritiers pourroient demander mon augment et cet héritage. Certes, ma chère Mère, si, en l'autre monde j'étois capable de déplaisir, ce me seroit un regret extrême que cette maison, où j'ai eu l'honneur d'entrer et où j'ai reçu de si grands témoignages d'amitié, souffrît une si notable perte a mon occasion. » —

« Ma chère fille, lui répondit sa Mère, je suis fort aise que vous ayez cette bonne pensée : il faut prier Notre Seipenr qu'il vous fasse connoître sa sainte volonté, afin que vous la suiviez en tout. Vous proposez une affaire très-importante et qui mérite d'être mûrement considérée et recommandée à Dieu. » — « Oui, certes, ma chère Mère, lui répondit-elle, et, si vous trouvez bon, il me semble que je dois suivre l'inspiration que Dieu me donne, qu'en reconnoissance des charités et des bontés* que mon Seigneur, mon très-honoré beau-frère, et le cher Père de mon âme a exercées en mon endroit, je le dois faire mon héritier universel de tout ce que je peux prétendre sur les biens de feu mon mari en faveur de la survivance de ce petit enfant qui est devant Dieu, et aussi de mon augment. Quant à la dot que vous m'avez donnée, j'ai pensé, ma chère Mère, que j'en dois employer quelque partie pour ce monastère et lui en faire une pure donation. J'ai reçu tant d'effets de la charité de nos bonnes sœurs, que je voudrois bien ne pas mourir dans la méconnoissance. Le reste, je crois que Dieu m'oblige de le laisser à mon bon frère et à ma chère sœur, après que j'aurai fait quelques petits présents à tous les frères de feu mon mari et à quelques autres personnes à qui je me crois obligée par bienséance. »

Les dispositions de cette prudente fille donnèrent une

très-grande consolation à sa bonne Mère, qui lui dit qu'il paroissoit bien que Dieu lui avoit inspiré ce dessein, qni étoit également raisonnable, louable et plein de générosité et de piété. Aimée fit donc ce testament avec toutes les formalités requises, et, le cachetant, elle y renferma tous les soins des choses de la terre, pour lesquelles elle n'eut plus de pensées ni de paroles. A peine avoît-elle atteint l'âge de dix-neuf ans ; elle étoit presque agonisante et pressée de douleurs extrêmes et très-violentes, et cependant son esprit étoit libre et agissant dans le calme, comme un ange qui meut le ciel sans peine, et dont le travail ne peut altérer en rien la pureté de son intelligence.

Si elle eut une vue si claire pour disposer de son temporel, elle fit parottre des lumières encore plus pures pour disposer de son âme et se préparer à paroitre devant Dieu.

Sur les huit heures du soir, le médecin lui trouva le pouls intermittent et si irrégulier qu'il jugea qu'à peine auroit-elle trois ou quatre heures de vie. L'on en avertit promptement le serviteur de Dieu, qui en fut fort touché, étant non-seulement son beau-frère, mais encore son père spirituel. Il accourut, accompagné de quelques ecclésiasrtiques et de M. deBoissy, depuis évêque de Calcédoine, son frère, plus tard son digne successeur en l'évéché de Genève» Ils fondirent tous en larmes de consolation, ad-

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mirant la constance, la piété et la dévotion de cette illustre agonisante.

Le vénérable serviteur de Dieu la trouva dans une entière indifférence de la vie et de la mort, n'ayant au cœur et à la bouche que des pensées et des paroles de résipation en la divine bonté. Gomme il entroit dans la chambre, elle revenoit d'une syncope : « Ma fille, lui dit-il, ne dites-vous pas de bon cœur, vive Jésus? — Oui, Monseigneur, répondit-elle, vive Jésus! » Et puis elle ajouta : « de qui la mort montra combien Vamour est fort. » Il lui dit si elle seroit bien aise de se confesser pour être plus prête à faire la volonté de Dieu? « Jésus, oui, Monseigneur, répondit-elle, c'est tout mon désir. » Et à l'instant, joignant les mains, elle se recueillit pour faire son examen ; et, s'abaissant le mieux qu'il lui fut possible, elle se confessa et demanda le très-saint Sacrement, que le serviteur de Dieu lui apporta avec les cérémonies accoutumées.

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