CHAPITRE IV
Be ta dévotion et de sa réoollection intérieure durant Tannée de sa probation.
Cette servante de Dieu, qui, étant eneore séculière, avoit fait les fonctions d'une parfaite novice, durant Tannée de sa probation fit tous les exercices d'une excellente professe.
La disposition et facilité non pareille qu'elle eut pour comprendre les choses de Dieu trompa heureusement l'espérance de toutes les sœurs. On vit en cette stupide, que Celui qui n'a choisi que douze pêcheurs et soixantedouze paysans pour convaincre l'éloquence des rhéteurs et la subtilité des philosophes se plaît encore de donner l'entendement aux petits et de départir ses plus hautes lumières aux plus simples, afin que les enfants du siècle, auxquels l'orgueil est si naturel, n'aient pas la vanité d'attribuer à la beauté de leur esprit ce qui est un don de la grâce.
Pour se tenir plus occupée en Dieu, Simplicienne se
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proposa cette sainte maxime, de faire toutes ses actions par le nombre sacré des mystères que TEglise révère. Observant une douce gradation de Tun à Tautre, sa ferveur redoubloit à mesure que duroit son travail ; et, si quelque difficulté lui faisoit peine, elle avoit coutume de dire en son cœur : « Nous travaillons pour Dieu, cela n'est rien, nous en rencontrerons bien d'autres! Faut-il se plaindre si, pour cueillir de si belles roses, on s'égratigne un peu les mains, puisqu'elles ne naissent que parmi les épines? » Ces réflexions fortifioient tant son cœur, que les obstacles la rendoient plus diligente, parce que, surmontant une tentation, elle se disposoit à la victoire de l'autre.
Comme il n'est rien de petit, lorsqu'il est fait pour Dieu, elle relevoit, par cette sainte direction , les fonctions les plus basses auxquelles elle étoit employée ; elle les rendoit toutes grandes, parce qu'elle les faisoit toutes avec grand amour, par un grand motif, et pour un objet infini.
Portoit-elle delà lessive, du bois ou delà terre (à quoi les sœurs domestiques, à raison des bâtiments, étoient fort occupées) , elle commençoit à porter les charges en l'honneur des neuf mois que le Verbe éternel est demeuré dans les entrailles sacrées de la Sainte Vierge ; et ensuite, autant que duroit son travail, elle parcouroit tous les mystères de la vie et de la mort de notre Sau-
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veur Jésus-Christ. Par cette application, elle sanctifioit en esprit ces œuvres purement manuelles, pratiquant ce que saint Paul ordonne aux fidèles, de ne manger que pour Dieu, et de ne vivre ni mourir que pour Dieu ; puisque, tout ce que nous avons, nous le tenons de Dieu, et que tout ce que nous sommes, nous le sommes à Dieu.
La première fois qu'elle ouït lire les règles de saint Augustin, sous la direction desquelles notre digne Fondateur nous a rangées, elle ouvrit si bien l'oreille de son cœur aux avertissements sacrés que Dieu nous donne par cette bouche céleste, qu'elle conçut une toute nouvelle estime de sa vocation et un tout nouveau désir de renoncer à soi-même, pour s'avancer de plus en plus dans la perfection, de laquelle elle se jugeoit si fort éloignée.
Entre les autres enseignements que ce grand Saint y donne, la bonne novice remarqua que, parlant des sœurs de basse condition, au chapitre cinquième, il dit qu'elles ne doivent pas lever la tête pour être associées à celles dont elles n'auroient osé approcher dans le siècle ; mais qu'elles doivent lever incessamment leur cœur en haut vers Dieu, en la présence duquel toutes les âmes sont égales, les ayant toutes rachetées au prix de son sang et pourvues d'une satisfaction surabondante, par la vertu de laquelle les plus nobles devant lui seront celles qui sauront mieux l'aimer.
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Notre bonne sœur, dans sa simplicité ordinaire, suivant la lettre, prit aussitôt la coutume de pencher si fort la tête que Ton eût dit qu'elle étoit contrefaite ; ne craignant point de paroître monstrueuse pour se témoigner plus obéissante à la sainte règle, qu'elle croyoit lui ordonner ce maintien humilié.
Notre digne Mère qui, selon Fordonnance de notre vénérable Fondateur, en la constitution 23, obligeoit ses filles à une gravité religieuse, à une modestie sans contrainte, rayant reprise de cette contenance forcée, elle répondit naïvement qu il falloit bien le faire, puisque la règle Tordonnoit ainsi.
Dans la même pensée, durant quelque temps, elle se tenoit fort retirée des sœurs, disant : « Je ne suis qu'une « pauvre fille de village, qui n'eût pas osé approcher de « nos sœurs. Si nous étions dans le monde, je ne mérite- « rois pas d'être la moindre servante de leur maison . » Et comme on lui eut expliqué en quel sens il faut prendre ce point des règles, elle le pratiqua intérieurement dans toute la perfection et toute sa vie.
L'office de jardinière lui fut donné. Réfléchissant comme Notre Seigneur avoit paru à Madelaine, en forme de jardinier, et qu'il avoit honoré les jardins, y faisant souvent sa retraite et y passant des nuits entières pour prier ; qu'il les avoit consacrés par son agonie douloureuse dans celui de Getsémani, on ne peut exprimer les
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saintes pensées qui accompagnoient son travail, ni les bénédictions que Dieu versoit à pleines mains sur son ouvrage. Cela même ne fut pas sans une espèce de miracle, le.jardin portant au triple qu'auparavant et fournissant une quantité extraordinaire d'herbages et de racines. Chacun estimoit avec fondement que Celui qui, pour nourrir cinq mille personnes dans le désert, multiplia entre ses mains sacrées cinq petits pains et deux petits poissons, prenoit plaisir démultiplier entre les mains de cette sienne servante les fruits et les herbages de ce jardin pour la nourriture de ses humbles filles et pour celle des pauvres auxquels le monastère (quoiqu'assez pauvre dans ce commencement) faisoit des aumônes et de grands services.
Les sœurs qu'on lui donnoit pour l'assister avoient une consolation non pareille de travailler avec elle, parce qu'elle ne les entretenoit que des choses de Dieu, prenant ses matières de tout ce qui étoit dans son jardinage.
Lorsqu'elle voyoit les fleurs des arbres : « Mes sœurs, disoit-elle, il faut que nos bons désirs soient comme ces fleurs, qui sont peu à estimer, si elles ne sont suivies de leurs fruits. Un bon désir est beau et bien florissant, mais il tombe en terre comme ces fleurs, et, s'il n'est pas suivi des bonnes œuvres, qui sont les fruits qu'elles promettent, il n'est rien. » Voyant d'autres fleurs, elle leur disoit : « Voyez, mes sœurs : l'odeur et la couleur
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de ces fleurs nous représentent le bon exemple que nous devons répandre comme un doux et suave parfum, et les vertus qui doivent embellir notre âme d'une agréable variété de bons désirs? Cependant prenons garde que nos vertus ne passent comme les fleurs, qui se fanent si tôt ; faisons en sorte que nos vertus soient aussi solides que belles et aussi permanentes que suaves. »
D'autres fois elle leur disoit : « Mes chères sœurs, puisque l'obéissance nous rend jardinières, imitons le bon frère Ximène, coadjuteur de la compagnie de Jésus, qui, allant travailler au jardin, avoit coutume de dire : Allons trouver Notre Seigneur dans le jardin, il s'y plaît, et l'on y trouve si on l'y cherche bien comme Madelaine ; mais prenons garde aussi, disoit-elle, que nous n'y trouvions un démon qui nous tente, et souvenons-nous que notre première mère fut séduite dans le Paradis terrestre par la simple curiosité de goûter une pomme. »
Par ces doux entretiens elle récréoit merveilleusement l'esprit des autres sœurs, et rendoit son petit jardin plus grand et plus beau que le premier Eden, et plus heureux, puisque le serpent n'osoit y paroître, et qu'on n'y écoutoit d'autres discours que ceux que le Saint-Esprit prononçoit par sa bouche.
Cette élévation de son esprit en Dieu ne lui faisoit rien rabattre des saintes pensées qu'elle avoit de son néant,
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se considérant toujours comme la moindre de toutes les sœurs et la plus imparfaite, les honorant toutes comme des saintes et des anges sur la terre.
Pour témoigner cette profonde vénération, elle baisoit dévotement les ustensiles de la cuisine dont elle se servoit, et disoit à ses compagnes : « Voyez-vous, mes chères sœurs, je ne suis pas digne de toucher ce qui sert aux épouses de mon Dieu. » Et, lorsqu'elle voyoit passer notre digne Mère, si elle étoit chargée, elle posoit son fardeau et baisoit dévotement les traces où elle avoit passé, disant innocemment : « Il est bien juste que je baise les pas de celle qui m'a si bien appris le chemin du ciel, et qui, me donnant le saint habit, m'a fait une grâce delàquelle j'étois si indigne ; je ne devrois marcher qu'à genoux dans cette maison, si cela ne m'empêchoit dem'acquitter des offices que me donne l'obéissance. »