CHAPITRE XI
Be ses dévott et fervents entretiens Josques à sa mort.
Trois heures restèrent de vie à cette aimable sœur après qu'elle se fut immolée à Dieu par sa profession religieuse; elle ne les employa qu'en des transports amoureux et fervents, à l'imitation de son divin Maître sur la croix, et il ne* sortit de sa bouche une seule parole qui ne méritât d'être recueillie avec révérence. Elle parloit de son départ de cette vie comme d'un jour de triomphe : « Jésus ! mon roi et mon époux, disoit-elle souvent, vous êtes mon Dieu, etje suis toute vôtre éternellement. »
L'illustre seniteur de Dieu, voyant notre digne Mère qui pleuroit à chaudes larmes, lui dit que sa douleur attendriroit le cœur de cette chère mourante ; et, comme si elle eût été sur une couche de fleurs, Aimée, tournant doucement les yeux, lui dit : « pardonnez-moi, Mon- « seigneur, j'aime cette Mère plus que je ne puis dire ;
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« elle est doublement ma mère, ayant avec vous tant de « soin de mon âme, outre les peines qu'elle a prises de « m'enseigner le chemin du ciel dès ma plus tendre jeua nesse ; mais cet amour étant tout en Dieu, il ne me « donne plus de peine selon la chair; mes pensées ne « sont plus qu'au ciel, où je m'en vais et où je prierai « Dieu éternellement pour vous et pour elle. »
Quelquefois, regardant tendrement cette bonne Mère, elle lui disoit, par forme d'une douce et amoureuse complainte : « Ma Mère, que je souffre de mal! Bon Dieu! « que mes douleurs sont extrêmes ! mais aussi que vos « suavités et consolations sont abondantes pour soulager « cette peine ! Hélas! j'ai le corps tout brisé ; mais, mais « qu'est cela, en comparaison des tourments que mon « Sauveur a soufferts sur la Croix? Oh! que les clous « qui ont percé ses pieds et ses mains, et les épines qui « ont percé son sacré chef étoient bien plus aigus et plus « douloureux! » Et puis, s'adressant au serviteur de Dieu : « Monseigneur, disoit-elle, demandez à mon Dieu « qu'il me donne la patience pour endurer tous les maux « que je mérite ; ils sont extrêmes, mais le moindre de « mes péchés exigeroit de sa justice un plus rude châti- « ment. » Et, d'autres fois, elle s'écrioil : « Oui, mon « Dieu, punissez en ce monde cette pécheresse, et faitesce lui faire son purgatoire sur ce lit douloureux, afin que « . l'âme sorte des liens de ce corps toute libre pour aller
« jouir de vous en la gloire. » Elle ajoutoit d'autres fois : « Hé ! que je dis de bon cœur : Vive Jésus et Marie ! « que j'aime plus que ma vie. »
Le serviteur de Dieu la voyant si pressée, et connoissant d'ailleurs la grandeur de cette belle âme, lui proposa de faire un acte extraordinaire d'un généreux courage et d'une vertu plus qu'héroïque. Il lui demanda si elle seroit contente de demeurer en ces travaux jusqu'au jour du jugement, si c'étoit la volonté de Dieu? A quoi elle répondit fortement : « Oui, Monseigneur, non-seulement « endurant les maux que je souffre, mais encore tous « ceux qu'il lui plairoit de m'envoyer. Je suis tout à lui « sans réserve et sans exception. » Puis, s'adressant à sa mère : « Hélas ! disoit-elle, que de maux! » Et puis : « Toutefois, mon Dieu, s'écrioit-elle, c'est à vous que je « dois adresser ma prière et ma plainte; vous redou- « blerez mes forces à mesure que mes douleui*s redoute bleront. Mon Jésus, vous êtes mort sur la croix pour « me donner la vraie vie. Venez à moi, ô mon doux « Jésus, lorsque je mourrai sur ce lit de douleur, afin « que je vive éternellement avec vous ! » Une sœur, en lui parlant, l'appela Madame, sans y penser; la malade, attentive à tout, lui dit : « Ah ! ma chère sœur, ne savez- « vous pas que je ne suis plus séculière? Par la grâce « de mon Dieu, que je vive ou que je meure, je suis « votre indigne sœur Marie-Aimée. » Puis, joignant les
mains, elle ajouta : « Oui, mon Jésus, je suis votre « Épouse, par votre seule miséricorde et bonté ! »
Dans ces amoureux colloques, le temps couloit doucement et la faisoit couler à Féternité. Les larmes de tous les assistants ne Tétonnèrent point ; ses douleurs extrêmes ne rébranlèrent point. On eût dit de voir sainte Agnès dépeinte par saint Ambroise dans son martyre, à la réserve que cette sainte mourut entre les mains des bourreaux, et celle-ci souffrit en la présence de plusieure personnes toutes dolentes et vertueuses.
Une sœur de grande vertu a protesté qu'elle vit une splendeur extraordinaire sur son visage, qui fut un présage que cette âme aussi pure qu'un astre seroit bientôt Tune de ces étoiles resplendissantes qui doivent briller dans FEmpirée pour de perpétuelles éternités.
A deux heures après minuit, elle dit fortement et doucement : « Ha! voici la mort! il faut s'en aller, elle saisit mon cœur ; mais mon Jésus en est saisi le premier, et il en doit être l'unique possesseur et maître. » Et, prononçant trois fois le nom de Jésus, comme elle achevoit de prononcer le troisième, elle expira, élevant ses yeux au ciel, où son âme remontoit, imitant son doux Sauveur, qui, criant à haute voix sur la croix, retourna vers son Père.
Ce fut le septième septembre de l'an 1617, que cette belle vie fut terminée sur la terre, pour recommencer
dans le ciel et s'éterniser dans la gloire. Aimée De Chantai n'étoit âgée que de dix-neuf ans deux mois et six jours. Elle parut aussi belle après sa mort que durant sa vie. Elle fut enterrée avec Thabit de religieuse, dont elle avoit fait la profession, et fut déposée la toute première dans le lieu destiné pour la sépulture du monastère. Elle-même Tavoit ainsi prédit, lorsque Ton bàtissoit la chapelle, ayant dit à notre sœur Paule-Hiéronyme de Monthouz, à qui elle communiquoit de son intérieur, qu'elle y scroit la toute première enterrée. Et, comme la sœur témoignoit de ne pouvoir le croire, n'y voyant point d'apparence, elle lui dit doucement : « Eh bien, ma sœur, assurez-vous que vous le verrez. » Ce qui donna de grandes appréhensions dès le commencement de sa maladie à cette bonne sœur, qui, voyant d'ailleurs l'avancement que cette chère âme faisoit en la vie spirituelle, eut crainte qu'elle fût comme le flambeau dont la lumière redouble au moment qu'elle va s'éteindre.
Elle î\xi regrettée généralement de tous ceux qui avoient l'honneur de la connoître, et surtout des sœurs, qui la considéroient comme une seconde mère, et qui espéroient, comme les religieuses de Bethléem, que lorsque Dieu retireroit leur sainte Paule pour la couronner de gloire, cette aimable Eustochie demeureroit pour leur consolation et pour leur conduite. Mais, comme elles sont les filles du grand maître de l'indifférence, elles
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trouvèrent qu'elles avoient plus à se consoler qu'à pleurer et s'affliger en cette perte, et qu'elles dévoient bénir celui qui avoit cueilli cette belle rose, laquelle, commençant seulement à s'épanouir, répandoit une si douce et si suave odeur que, la terre n'en étant pas digne, il n'y avoit que la cour céleste qui méritât d'en être embaumée.