CHAPITRE II
Be son entrée dani notre Institut, de sa probation et de sa profession.
Dieu ayant retiré à soi le père de cette dévote, Tunique attache qui la retenoit au monde, elle n'eut plus de pensées qu'à se donner à Dieu. Pour le succès d'un si bon dessein, elle alla demeurer quelque temps avec madame de Château-Rouleau, personne d'une rare piété, et qui a vécu saintement. Elle alla ensuite à Dôle trouver madame de Grilles, qui est morte religieuse de notre Institut, sous le nom de sœur Marie-Madelaine de Mouxy, pour être son moyen dans ce premier monastère, où elle éloit connue et honorée.
Les témoignages sensibles qu'elle rendit de sa vocation obligèrent notre vénérable Père et notre digne mère De Chantai de lui accorder la grâce qu'elle demandoit avec de fortes instances. Dès qu'elle fut entrée, on connut qu'elle étoit douée de toutes les vertus désirables en une parfaite religieuse, de sorte qu'elle reçut l'habit
des propres mains du grand serviteur de Dieu. Il en écrivit au révérend père Dom Placide, religieux de saint Benoit, son frère, en ces termes ; « Mon très-cher « Père, je peux vous assurer que notre chère fille France çoise-Gabrielle Bally, votre sœur, m'est aussi chère « que si elle étoit la mienne propre ; sa piété m'y ayant « convié. Je loue Dieu de ce qu'elle donne et reçoit beau- « coup de consolation, en la congrégation de nos chères « sœurs.
« Notre mère De Chantai l'aime parfaitement, et nous « voyons que c'est un vase bien poli et toujours ouvert « pour recevoir des grâces célestes, une âme droite, un « esprit vide et dénué de tous les désirs de ce monde, « et qui n'a pensée ni dessein que pour son Dieu. Qu'elle « est heureuse en cet état! Peu importe le temps pas- « sager à l'âme qui aspire à l'éternité, et qui ne regarde « les moments périssables que pour aller à la vie immor- « telle! »
Voilà le beau témoignage qu'il a donné de la vertu naissante de cette âme, d'où l'on peut inférer quelle a été sa consommation, ayant paru comme l'aurore dont la lumière va toujours augmentant par des accroissements sensibles et continus, jusqu'à un jour tout clair et parfait.
Dès qu'elle fut professe, on lui donna l'office d'infirmière et de robière; elle n'eut pour aide qu'une sœur
fort infirme, ce qui Tobligea de faire ce qui étoit le plus pénible en ces deux charges, mais avec tant de douceur et de charité que, bien qu'elle-même ensuite se trouvoit fort incommodée, elle ne fit jamais la moindre plainte. On lui surajouta le soin d'une fille du petit habit, qui avoit été reçue si chargée de poux et de galle, que sa tète faisoit mal au cœur, ce qui lui donna lieu de faire un acte de mortification presque inouï.
Un jour, peignant cette petite, elle ressentit une horreur et une répugnance naturelle à manier cette tête si chargée de vermine ; mais au même instant, faisant réflexion que la perfection consiste dans la mortification des répugnances de cette nature rebelle, et, élevant son cœur à Dieu : « mon Jésus! dit-elle, j'apprendrai bien à cette nature perverse a n'avoir horreur de la tête de cette enfant; misérable nature, d'où peut naître ta répugnance pour cette pourriture, toi qui as été toute corrompue en ton origine, et qui en ressens tant de désirs qui tendent à la corruption? Comment peux-tu avoir une si grande horreur de cette puanteur dont tu es la cause, puisque la première origine de l'infection et de la misère n'a été que le péché? chair incorrigible, s'écria-t-elle, il faut que tu avales cette vermine comme de l'anis musqué! » Et tout sur l'heure, ayant ramassé dans sa main tout autant qu'elle put de ces honteux excréments, ce qui fait bondir le cœur à le dire, elle les
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avala généreusement, enchérissant ainsi au delà des mortifications des plus grands Saints qui, baisant les plaies et les ulcères des pauvres, ont cru avoir réduit dans la plus profonde soumission les contradictions de la nature rebelle.
On admira la sagesse de Moïse lorsque, pour faire concevoir au peuple l'horreur du veau d'or qu'il avoit adoré, il le fit réduire en poudre et ordonna à ces idolâtres de l'avaler. Cette servante de Dieu, pour venger sur soimême une répugnance innocente, trouve un secret plus étrange, et d'autant plus excellent qu'il est plus inouï, et que, n'en ayant point eu d'exemple, elle en est le modèle et l'exemplaire à la postérité.