CHAPITRE V
Be quelques délaîMements et lédheretses intérieures où eHe tvX abandonnée.
Les enfants d'Israël ne purent entrer dans, la terre promise qu'après quarante ans de demeure dans le désert, qu'après avoir passé la mer Rouge, et combattu tous les peuples idolâtres qui leur disputèrent le passage. Les Saints doivent passer par ces mêmes épreuves, pour entrer dans la terre promise de Féternité. Cette conduite de Dieu n'a point manqué à cette sienne servante. Il l'amena par le désert et lui fit souffrir de grandes sé- <iheresses intérieures ; les démons lui disputèrent ce passage, mais la grâce de son époux la rendit partout victorieuse de leurs entreprises.
Quelques années avant sa mort, faisant son oraison, dans une profonde tranquillité, il lui sembla de voir corporellement le malin esprit, qui avoit licence de l'affliger en.son corps et en son âme ; et, au même instant, elle trouva son esprit accablé de tant de peines intérieures, de
tant d'obscurités, de tant de pressures de cœur et d'impuissances, qu'il lui sembloit qu'elle dût entrer dans un effroyable désespoir. Son corps étoit si abattu qu'elle ne pouvoit se soutenir.
Ce qui lui resta de force et de courage fut pour s'écrier: « Mon Dieu! si mon ennemi a reçu de votre justice la permission de m'affliger, je m'offre de tout mon cœur en proie à toutes sortes de peines, et je me soumets à votre sainte volonté, adorant votre justice. »
Après cet acte d'adhérence et d'adoration, elle demeura dans sa souffrance, sans inquiétude ; et ensuite elle alla déclarer à sa supérieure l'état où elle étoit, sans pourtant qu'elle reçût aucun soulagement à sa peine. 11 lui sembloit d'être abandonnée à la fureur de son ennemi, -qui avoit permission de l'affliger en toute manière k la réserve de la faire mourir ; ce qui la tint quarantequatre jours dans un martyre qu'elle nommoit son effroyable tourment. Mais, comme le peuple de Dieu reçut la manne céleste lorsqu'il fut abandonné dans le désert, le doux Jésus, ne pouvant laisser sans consolation sa fidèle servante, lia les mains au démon : elle ressentit en la plus haute pointe de son esprit la présence de Jésus tout glorieux, qui s'assit au milieu de son cœur, comme en un trône, et qui remplit son intelligence de lumières et de suavités inexplicables. Il lui sembloit alors être ressuscitée avec Jésus-Christ, et que cette
portion supérieure de son âme fût investie des douaires de son Sauveur ressuscité et glorieux; elle étoit hors d'elle-même, tout abîmée en celui qu*elle voyoil régner sur son cœur et y prendre un repos doux et tranquille. La même grâce lui fut communiquée plusieurs fois. Tantôt sentant la présence de Jésus à son côté droit, d'autres fois celle de la très-sainte Vierge, comme si le Fils et la Mère eussent été le soutien de la dextre de cette bonne âme. Et cette présence excitoit en elle une crainte respectueuse et une révérence si profonde qu'on la voyoit trembler de respect, comme Ton dit des séraphins, en la présence de la majesté de Dieu, sans qu'il fût à son pouvoir de contenir les signes de ce respect intérieur, et l'afQuence des suavités qui inondoient le fond de son âme.