‹ Œuvres diverses, Volume 5Chapitre 4 sur 94 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Du bon usagre cfu'elle fit d'une mortifioation, et de les peinei intérieurei.

Si For est éprouvé dans la coupelle et le pilote dans Forage, la solide vertu se fait connoître par la mortification. C'estlà où la fidélité de notre bonne sœur Simplicienne a témoigné sa constance.

Notre digne Mère étant sortie du monastère pour quelque fondation, notre sœur l'assistante, qui durant cette absence demeura supérieure, dit un jour innocemment, et comme Ton croit, seulement par récréation, à cette bonne sœur : « Prenez garde, ma sœur Simplicienne, que vous ne soyez une hypocrite, et que Ton ne vous estime plus vertueuse que vous n'êtes. » Cette chère âme, qui écoutoit comme les paroles de Dieu les avertissements de ceux qui tiennent sa place, crut avec sa grande simplicité que l'assistante avoit été inspirée de Dieu pour lui donner cet avis, et qu'elle n'étoit en effet qu'une hypocrite. Ce que Dieu permit pour

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exercer son humilité et pour la tenir dans un martyre intérieur d'autant plus douloureux et sensible qu'il étoil plus intime, et qu'il dura plusieurs années sans qu'elle eût jamais la pensée de découvrir son tourment à personne, ni qu'elle recherchât autre consolation que celle qu'il plaisoit à Dieu de lui donner intérieurement.

La pensée d'avoir trompé les serviteurs de Dieu, notre bon père et notre digne Mère, lui faisoit souffrir un supplice continuel. « Hélas! disoit-elle, en pleurant à chaudes larmes, ma sœur l'assistante m'a bien fait connoître la vérité ; je trompe les esprits, il est trop vrai, puisque, ayant beaucoup de répugnance à faire plusieurs choses, j'étouffe toutes ces contradictions dans mon cœur, et l'on croit que je le fais sans peine ; et personne que Dieu et moi ne sait cela ; et cependant j'ai toujours été une hypocrite qui témoigne l'un et qui ressent l'autre en son cœur. »

Elle disoit vrai, puisque souvent elle avoit des chagrins intérieurs et des répugnances à faire plusieurs petites choses. Par l'empire qu'elle avoit acquis sur ses passions, la douceur extérieure qui accompagnoit son maintien donnoit à croire que son intérieur étoit calme et tranquille ; de sorte qu'ensuite de cet avis, dans sa simplicité, elle nommoit erreur et hypocrisie ce qui étoit un triomphe de sa piété.

Cela donnant une nouvelle matièie à sa simplicité :

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<( Ah ! disoit-elle quelquefois, j'ai toujours trompé mes sœurs, mais je les détromperai bien désormais, et je me ferai si bien connoître que chacun verra tout comme je suis au dedans. » Et dès lors, en effet, elle découvroit naïvement ses répugnances intérieures en toutes les occurrences.

Si quelque sœur lui demandoit quelque chose qu'elle ne pût faire aisément tout sur l'heure, ou à quoi elle eût d'ailleurs de la contradiction, elle faisoit conscience de ne la témoigner point, et lui disoit fort sèchement : « Ma sœur, vous devez attendre à un autre temps ; » ou « Je n'ai point la commodité de la faire; » ou tout entièrement : « J'y ai de la répugnance, ne me pressez pas. » Si on lui donnoit une sœur pour l'aider, et qu'elle ne fît pas selon son gré : « Ma sœur, lui disoit-elle, vous n'y entendez rien, je ferai bien ma besogne toute seule, vous gâtez tout, et cela me fâche. » La même chose arrivoit ^.n toutes les autres rencontres : changement qui donna un grand étonnement aux sœurs qui l'avoient vue pendant plusieurs années si affable et condescendante en toutes choses, même à des petits enfants.

De son côté, elle enduroit un tourment extrême et versoit tant de larmes que sa barbette souvent étoit toute mouillée. « Hélas! disoit-elle, faisant ses douces plaintes à Notre Seigneur, je ne serai jamais vertueuse, puisque j'ai toujours des sentiments contraires au bien,

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et qui répugnent à la perfection de la vertu ; et si je ne montre pas ces mouvements, comme je les souffre, je ne çie fais pas connoître et je suis une hypocrite, et, si je les découvre, je trouble la communauté et je fâche mes sœurs! »

Cette considération augmentoit sa peine et lui donnoit une extrême compassion pour toutes celles qui avoient à traiter avec elle ; et, lorsqu'elle avoit dit quelque parole rude, elle se mettoit à pleurer, disant à Dieu : « Mon Sauveur et mon Maître, serai-je toujours ou une hypocrite, ou un sujet de mortification k mes sœurs? Eh ! mon Dieu, si vous n^avez pitié de ma misère, que sera-ce de moi? »

Vivant dans cette disposition de faire paroître tous ses mouvements contraires à la perfection, cette pauvre âme couloit ses jours dans un triste chagrin, disant aux prétendantes : « Gardez-vous bien de faire comme moi, dès mon commencement j'ai été une vraie hypocrite. »

Notre mère P. -M. de Châtel (que l'humilité de notre digne Mère fit élire Tannée 1626) fut extrêmement affligée, revenant en ce monastère, de voir un changement si étrange en la conduite de cette bonne sœur, qu'elle connoissoit dès longtemps pour très-vertueuse ; ce qui l'obligea de lui dire : « Mon Died ! ma chère sœur, qu'êtes-vous devenue ? Autrefois , vous étiez d*une humeur si douce et si affable, on vous trouvoit toujours

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égale et prompte à faire Tobéissance ; vous paroissiez si condescendante à toutes les volontés des sœurs ! Pourquoi étes-vous changée de la sorte? » Et^ cette chère âme étoit si ennuyée de sa douleur que, ne sachant que répondre, elle demeuroit muette et interdite.

Enfin, le bon Dieu, qui voulut tirer sa gloire de cette simplicité, ayant éprouvé assez longtemps sa fidélité par cette souffrance, permit qu'elle répondît une fois à la Supérieure : « Ma Mère, en ce temps-là, dont vous me parlez, j'étois une hypocrite, j'avois beaucoup de répugnances et je ne les faisois point paroître ; ainsi Ton me croyoit bonne et je ne Tétois pas : il est bien raisonnable que je détrompe mes sœurs, et que je me fasse connoître toute telle que je suis. »

La Supérieure fut extrêmement consolée d'avoir sondé cette plaie, et connut qu'elle n'étoit pas mortelle. Elle y mit incontinent l'appareil, représentant à la pauvre sœur que ce qu'elle avoit estimé une hypocrisie étoit une solide vertu; qu'il faut bien distinguer le sentiment d'avec le consentement ; que ces sentiments répugnants à la vertu, qui sont les tristes effets de la loi de nos membres, qui est contraire à la loi de Dieu, ne sont pas des péchés, pourvu que la volonté n'y consente point ; et, au contraire, lorsqu'elle y résiste et qu'elle en triomphe, qu'ils sont la matière d'un plus haut mérite et d'une plus éclatante couronne : que saint Paul, après avoir été

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ravi dans le ciel, a souffert ce tourment ; que tous les Saints ont porté la même croix, pour être humiliés et pour empêcher que la multitude de leurs révélations ne leur fit mettre en oubli leur foiblesse et leur insuffisance naturelle; que ces sentiments sont utiles, pourvu que Ton déteste ce que Ton souffre par une dure contrainte; que la grâce suffit pour les vaincre, et qu'ainsi Dieu répondit à saint Paul, qui faisoit une triste complainte de vivre sous le corps de la mort : La vertu n'est 'perfectionnée que dans l'infirmité.

Elle lui ajouta plusieurs autres belles raisons pour lui faire entendre les alliances et les différences de la partie intérieure et de ses notions raisonnables. Elle lut encore plusieurs fois les saintes instructions que notre vénérable Fondateur donne au premier chapitre de son introduction, en la première partie, où il dit entre autres choses : L'exercice de lapurgation del'âmene se peut ni ne se doit finir qu'avec notre vie ; ne nous étonnons donc point de nos imperfections : car notre perfection consiste à les combattre^ et nous ne saurions les combattre sans les voir, ni les vaincre sans les rencontrer ; notre victoire ne gît pas à ne les sentir point, mais à ne leur point consentir. Et, par ces saintes instructions, notre chère sœur fut éclaircie de tous ses doutes, et rentra dans sa première voie avec une profonde tranquillité. Elle disoit ensuite : Hélas! quelle grâce de pouvoir faire le bien, et n'être

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point obligée de témoigner la peine que Ton souffre en le faisant, sans être hypocrite ! Et, afin qu'elle ne mît jamais en oubli les avis salutaires qu'elle venoit de recevoir, elle écrivit dans un petit feuillet de papier, qu'on lui voyoit souvent relire, les paroles suivantes du chapitre de Tamour de Dieu : Ces rébellions de Vappétit sensuel, tant en l'ire quen la convoitise^ ne sont laissées que pour notre exercice, et afin que nous pratiquions la vaillance spirituelle en leur résistant : C'est le Philistin que les vrais Israélites doivent toujours combattre.

Et celles du troisième chapitre du même livre : homme ! il est bien en ton pouvoir de faire que ton ennemi soit ton serviteur ; en sorte que toute chose te revienne au bien ; ton appétit est sous toi, mais si tu veux, tu peux y donner ou y refuser le consentement.

Cette doctrine pénétra si avant dans son cœur que, dès lors, elle marcha dans la voie delà perfection, sans inquiétude, comme un gros fleuve qui coule dans son lit avec une majesté toute pacifique.

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