CHAPITRE PREMIER
ie sa conduite en la maison de son pére^ du vœu de chasteté qu'^e fit et comme elle obligea celui cfui la recherohoit en mariage de faire un même vœu.
Le duc de Savoyepossédoit encore la Bresse, lorsque naquit en cette province notre, chère sœur Marie-Denise de Martignat, fille de Claude de Martignat et de Jeanne de Anchemen, tous deux doués de grande piété, surtout 8a mère, qui avoit la grâce d'être alliée à la très-noble
maison de Fremiot. Ces deux mariés moururent jeunes, et presque en même temps, laissant leurs enfants assez petits.
Deux fils furent religieux en la sainte compagnie de Jésus, un autre prit parti à la guerre ; ainsi notre chère sœur Marie-Denise demeura chargée de toutes les affaires de la maison et de l'éducation de ses sœurs, dont la naissance avoit causé la mort à sa bonne mère. Notre jeune ménagère ayant l'esprit bon, le naturel très-vertueux et compatissant, elle s'acquit la bienveillance de tous. Elle fut fort recherchée en mariage, et elle avoit donné les mains pour être liée à ce joug, que l'Église bénit avec tant de respect.
Le jour étoit pris pour conclure, lorsqu'elle reçut une lettre de son frère aîné, jésuite. Ce parfait religieux n'écrivoit en simples compliments, ni pour s'enquérir des nouvelles séiulières, mais, au contraire, des lettres toutes d'exhortation à la piété.
Marie-Denise, alors âgée de 18 à 19 ans, trouva dans cette heureuse lettre l'arrêt du Ciel pour elle : « Il me « sembla, nous disoit-elle une fois, que le Saint-Esprit « avoit guidé mon frère en m'écrivant, et que je devois 9t trouver ma vocation pliée dans ce papier, comme il « .arriva ; puisque, à la même heure que je lus sa lettre, <( je me sentis tellement attirée à suivre la pure perfec- « tion évangélique et l'exemple que mon bon frère m'avoit
« donné, que, si j'eusse été de son sexe, à cette même « heure, je serois allé demander Thabit des jésuites. » Cette bonne âme, se laissant doucement aller aux attraits de la grâce et suivant promptement la lumière reçue, fit un généreux effort sur soi-même ; elle se dégagea de tous ses petits amusements autour des créatures, elle rompit les amitiés qui pouvoient partager son cœur, et fit si bien entendre au gentilhomme qui la recherchoit que toute son âme étoit tournée du côté du ciel, qu'il connut que son indifférence pour les choses de la terre valoit bien un mépris tout entier. Elle lui fit lire la lettre de son frère, laquelle lui toucha grandement le cœur ; mais, ce qui acheva de le gagner tout à fait, ce fut que, continuant ses visites l'espace de deux mois, pour essayer si la ferveur de cette jeune fille s'alentiroit point, il vit un succès bien opposé à ses desseins. Marie-Denise portoit soigneusement la lampe ardente à sa main, pour aller au-devant du divin Époux ; elle ne vouloit pas combattre les raisonnements de ce gentilhomme par d'autres raisonnements. Craignant que le souffle continuel de tant de persuasions contraires n'éteignît la lampe divine et que des soins si assidus ne lui dérobassent rhuile de la persévérance, ou que sa faiblesse la fît chopper par la surprise de la complaisance dans la conversation, elle se résolut de rompre tout à fait en cette sorte.
Le jour de la Nativité de la Sainte Vierge, elle fit vœu de chasteté ; elle écrivit son vœu de son sang, avec des paroles toutes dévotes et très-ardentes, pour se lier au service de Dieu. Le jeune homme, se nourrissant toujours de quelque -espérance, ne manqua pas de se trouver prêt à un si bon jour pour conduire M"* de Martignat à Téglise.
Pour récompense de son service et pour gage de son amitié, elle lui fit présent de ce vœu ainsi écrit, dont il fut sî surpris et si touché, qu'il versa cent fois plus de larmes en le lisant qu'elle n'avoit versé de sang pour récrire; et, à l'heure même, il prit congé d'elle et n'osa plus la revoir jusques au jour de la Présentation de Notre-Dame, de la même année, que pour lui rendre un réciproque qui la combla de joie, il lui apporta le vœu de chasteté, qu'il avoit aussi fait et aussi écrit de son sang. Elle le reçut comme un retour de sa sainte amitié, en pleurant de joie, et, par une aimable simplicité, ces deux amants de la croix allèrent ensemble enterrer les deux papiers où les vœux étoient écrits au pied de l'autel du Saint-Rosaire, prenant la sacrée Vierge pour la maîtresse et la gardienne de leur pureté.
La chère sœur a confessé que, depuis le jour qu'elle fit avec son amant l'enterrement et les funérailles des amours humaines, aux pieds de la sacrée Vierge, cette Mère de toute bonté voulut tellement l'assister, qu'elle n'a jamais chancelé d'un moment en sa résolution.
Denise et son ami, après s'être promis devant la Mère de Dieu une amitié qui ne put jamais finir (la sainte charité étant permanente es siècles des siècles), se séparèrent et ne se revirent plus. Le jeune gentilhomme ne tarda pas longtemps à se faire récollet, et est décédé saintement dans cette religion, comme nous dirons ci-après.
La vertueuse demoiselle, sachant la bonne part que venoit de choisir celui qu'elle avoit innocemment aimé, eut une sainte joie, mais aussi une sainte jalousie de se voir devancée en sa retraite du monde. Les monastères des filles réformées se trouvoient alors fort rares ou fort austères ; comme elle demeuroit aux champs sans appui en son dessein, ne sachant à qui s'adresser pour en venir à Texécution, elle se résolut de vivre le plus religieusement qu'il lui seroit possible dans sa maison, élevant sa jeune sœur et s'adonnant aux œuvres de piété.
Elle répandoit l'aumône avec tant de libéralité, qu'on raccusoit d'aller jusques à l'indiscrétion ; mais elle savoit répondre qu'elle ne faisoit que rendre à Dieu, par les mains des pauvres, le bien qui est à lui; elle épargnoit pour donner, se nourrissoit très-frugalement et alloitfort simplement vêtue.
Elle visitoit les pauvres et les servoit de ses propres mains. Les jours de fêtes, elle lisoit le catéchisme aux filles et aux femmes du lieu, qui s'assembloient autour d'elle; les jours d'œuvre, elle se rendoit comme la mai-
tresse d'école de plusieurs petits enfants que les mères envoyoient vers elle pour être instruits : aux uns, elle apprénoit à lire, aux autres leur créance et plusieurs oraisons très-dévotes ; aux autres des ouvrages et à bien employer le temps, disant que l'oisiveté et l'imperfection logent tout proche l'une de l'autre au commencement, et qu'enfin elles s'assemblent et demeurent au même logis pour conspirer à une même fin, qui est la perte de l'âme.