CHAPITRE II
conduite à la cour et du premier mouvement qu'elle eut pour être relig^ieuse de notre Institut.
Par le vœu de chasteté et par la retraite, Denise avoit rompu généreusement avec le monde, mais le monde n'avoit pas rompu avec elle. Quelque désir qu'elle eût de s'en tirer, elle s'y tfôuva engagée fort avant, bien que ce fût sans Vaveu de son cœur. L'on put dire qu'elle y fut comme les veines d'eau douce qni sont au milieu de la mer, sans rien participer à son amertume. La réputation de ses vertus s'épanchant dans le voisinage, la comtesse de Sainl-Trivier, dame d'aussi grande qualité que d'éminente vertu, désira de l'avoir auprès d'elle, pour demeurer avec Mademoiselle sa fille, alors toute jeune, et qui a été depuis marquise d'Antrague. Notre bonne sœur de Martignat, en ayant eu la permission de ses frères, sortit de sa maison paternelle avec les larmes et la douleur de tout le voisinage, surtout des pauvres enfants.
M™* la comtesse de Saint-Trivier étoit dame d'honneur
de M"*® la duchesse de Montpensier. Elle tira des champs et du village cette épouse du Sauveur, pour la mener à la grande ville du naonde ; mais cette nouveauté de vie et de conversation ne divertit nullement la dévote fille de la prétention à la vie parfaite. Au contraire, ayant plus de commodité que dans la campagne d'avoir un père spirituel, elle joignoit au vœu de la chasteté celui d'obéissance à son confesseur.
Son bon exemple gagna aussitôt Faffection et Testime de tous ceux de Thôtel de Montpensier, ne se pouvant voir une fille plus dévote, plus modeste, plus charitable, plus universellement bienfaisante à tous. Dieu lui avoit donné des adresses particulières pour faire éviter les rapports, les soupçons et les jalousies entif^ ceux de la maison, ce qui faisoit reluire parmi eux une paix et union trèsentière.
Comme elle s'étoit donnée absolument à Dieu, elle vouloit bien aussi que chacun le sût, le déclarant sans artifice et sans vanité. Elle disoit que c'étoit une chose si bonne d'être à Dieu absolument, qu'il ne faut jamais avoir de honte de vouloir servir le plus parfaitement qu'il se peut un si grand roi. M™^ de Saint-Trivier disoit de bonne grâce aux gentilshommes de l'hôtel de Montpensier : (( Gardez-vous bien de vous attacher à M"' de Martignat, car elle vous fera récollet ou capucin. »
La gouvernante de M"« de Montpensier, déjà pro-
mise à M. le duc d'Orléans, frère unique du roi, avoit une telle confiance et une si haute estime de notre bonne sœur, que, quand il lui suiTcnoit quelque occupation . pressée, elle ne faisoit nulle difficulté de lui laisser le soin de cette aimable princesse, et cela préférablement à toutes les autres qu'elle avoit sous sa main, disant qu'elle voyoit je ne sais quoi de Dieu en M"^ de Martignat, qui faisoit qu'elle se fioit plus en elle qu'en soimême.
Notre chère sœur coula ainsi quelques années à la cour pratiquant les vertus et se rendant un modèle de dévotion. Ce fut là que son bon frère aîné, jésuite, lui fit présent du livre de Y Introduction à la vie dévote, imprimé nouvellement l'année 1608, disant qu'il lui conseilloit en bon frère de ne chercher ni autre directeur ni autre direction. La bonne fille, qui avoit déjà reçu de Dieu, par l'entremise de son vertueux frère, la vocation à la vie parfaite, crut fermement que ce livre étoit un présent du Ciel pour la diriger dans les voies des divines volontés. En effet, elle y trouva tant de goût et tant de correspondance de son attrait intérieur, qu'elle s'y adonna très-absolument; mais, ce qui lui aida le plus en ce dessein, fut la familière conversation qu'elle eut avec le bon père Ange de Joyeuse, capucin, qui, de grand et puissant prince, s'étoit fait pauvre serviteur de Jésus- Christ. Il aipfioit fort notre chère sœur, et prenoit plaisir
de discourir avec elle des choses saintes, comme faisoienl pareillement la vénérable sœur Marie de rincarnation, et la mère Marguerite d'Arbouse, auxquelles ayant demandé place à Tune dans le couvent des Carmélites, qu'elle méditoit d'appeler en France, et à l'autre dans la réforme d'une maison de Saint-Benoît, ne pouvant assez solliciter de tous côtés pour sortir du monde, ces deux grandes servantes de Notre Seigneur, sans rien savoir l'une de l'autre, lui donnèrent un même avis, c'est à savoir qu'elle eût patience, et que Dieu vouloit qu'elle fût fille de Monseigneur de Genève, auteur du livre par lequel elle se conduisoit.
Quelques mois après, notre illustre Père et Prélat fut à Paris; et, encore que ses occupations furent extrêmes, la dévote fille trouva moyen de lui parler, mais si à la hâte, que ce grand homme n'eut loisir que de lui dire : « Ma fille, je vous connois devant Dien ; persévérez à suivre votre petite Introduction, et assurez-vous que je vous aurai présente en mes prières, comme une de mes plus chères philothées. » Ce qui surprit grandement la dévote fille, parce qu'elle n'avoit point eu le loisir de lui dire qu'elle suivoit cette direction. Elle connut par là qu'il avoit le don de la pénétration des cœurs, et qu'en un moment la lumière de Dieu lui avoit fait connaître tout ce qu'elle lui eût bien voulu déclarer en plusieurs heures de loisir. Aussi elle affermit tellement son âme à la
suite de la direction qu'elle avoit embrassée, que jamais depuis elle ne chercha autre chose que les moyens et la fidélité de s'y perfectionner.
Notre Seigneur lui fit de grandes grâces intérieures au temps où elle vit le revers de la médaille en la cour, et le renversement de la fortune de plusieurs grands. Elle étoit dans un carrosse, à trente pas de celui où le roi Henri IV fut tué, et vit d'un même jour ce grand roi sur le trône, régnant et couronnant Marie de Médicis, son épouse, et, quelques heures après, lui-même renversé sous Tempire de la mort. Elle vit les fins tragiques du maréchal et de la maréchale d'Ancre, le renversement de tant d'autres fortunes, le rabaissement de tant d'autres grandeurs. De toutes ces couleurs, ensemble détrempées aveé des larmes de compassion et de pitié, elle peignit en son cœur une image du monde si horrible, qu'elle eût voulu pouvoir s'enfuir dans les solitudes les plus éloignées de la Thébaïde; pour ce, nous dit-elle un jour, que Dieu lui montra clairement comme la vanité fait perdre de temps à la cour, de quoi le démon se prévaut et arrache enfin la bienheureuse éternité à ces pauvres esclaves du monde.