‹ Œuvres diverses, Volume 5Chapitre 33 sur 94 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

ZUIe est «ng^ag^ée dans la cour de Savoye.

C'est avec beaucoup de raison que le monde est comparé à la mer ; tout homme est semblable à ceux qui voguent sur cet élément, sur lequel, étant sortis d'une tempête, il s'en lève une autre plus furieuse, et ayant évité un écueil, il s'en rencontre un nouveau qui ne menace pas moins du naufrage.

Notre sœur a reconnu cette vérité. Dégagée honorablement, et avec l'amitié de deux princesses, elle croyoit être absolument libre du grand monde ; mais Dieu vouloit qu'elle donnât en la cour de Savoye l'exemple de vertu qu'elle avoit donnée en celle de France.

M. de Raconis, allié en droite ligne de la sérénissime et royale maison de Savoye, avoit épousé la sœur de M. le comte de Saint-Trivier. La comtesse étant morte M"*' de Raconis voulut avoir sa nièce orpheline : or, comme la vraie amitié ne meurt jamais, le respect de la défunte comtesse de Saint-Trivier fut cause que M*^® de

Martignat. ne put se défendre d'aller à Turin conduire cette orpheline à M*°* de Raconis, laquelle, femme de très-grand esprit, connut incontinent le mérite de la dévote demoiselle, la favorisa et l'aima très-étroitement, se confiant pleinement en elle pour tout ce qui concernoit M*^® de Saint-Trivier, qui dé son côté ne Faimoit pas moins. La voilà donc reprise au monde. Toute cette famille se ressentit de sa prudente charité ; elle ménageoit adroitement la confiance de la tante et de la nièce, elle conserva entre elles une . parfaite union et intelligence, par le soin de ne faire connoître ni d'un côté ni de l'autre que ce qui pouvoit augmenter l'amitié et le respect.

Elle ne se servoit jamais pour son intérêt de son ascendant sur l'esprit de ces dames; mais elle lefaisoit valoir seulement lorsqu'elle avoit occasion de rendre quelque bon service au prochain. Ceux du logis recouroient à elle dans les fâcheries et bruits domestiques; elle apaisoit et pacifioit tout, en sorte que chacun la regardoit, l'aimoit et la respectoit comme sa bonne Mère; elle savoit faire la paix des officiers dans leurs petites disgrâces ; elle faisoit considérer leurs services ; elle les faisoit corriger lorsque sa correction particulière ne suffisoit pas ; elle étoit à tous une directrice spirituelle, leur apprenant à se bien confesser, et à communier, à prier soir et matin, à élever leurs âmes en Dieu durant la

journée ; et tout cela conformément aux avis de son cher livre de V Instruction à la vie dévote.

Il seroit impossible de dire combien de maux elle a empêchés et le nombre des biens qu'elle a fait faire ; Celui seul qui Ta écrit dans le livre de son éternité le sait. Elle a sauvé Thonneur à plusieurs filles, elle en a arraché d'entre les mains des plus grands de la cour, ne se souciant de grâce*ni de disgrâce, lorsqu'il s'agissoit d'empêcher l'offense de Dieu, ou de procurer sa gloire.

A Turin, elleavoit pris pour son confesseur ordinaire le révérend père dom Juste Guérin, qui est décédé saintement évêque de Genève. Nous avons appris de la bouche de ce grand personnage, que notre bonne sœur De Martignat avoit été dans la cour comme une perle incorruptible au milieu des ondes de la mer ; son corps étoit dans le grand monde, et son cœur encore dans une plus grande retraite intérieure avec Dieu.

Elle étoit vêtue à l'extérieur de soie et d'autres parures, pour faire honneur à sa maîtresse ; mais elle portoit sur sa chair nue le cilice et la haire, pour faire hommage au Père céleste qui voit en secret nos bonnes œuvres.

Elle ne perdoit aucune occasion de pratiquer la piété, mais cela d'une façon généreuse, comme une vraie Philothée, sans faire la bigote, la gênée, la scrupuleuse ou l'entendues

Les Sérénissimes Infantes l'aimant beaucoup , l'en-

voy oient souvent appeler pour assister aux exercices de piété auxquels elles s'adonnoient perpétuellement. Elles firent ce qu'elles purent pour avoir cette dévote fille absolument à leur service, mais elle s'en excusa le plus modestement qu'il lui fut possible, voyant trop que, si elle s'engâgeoit avec ces saintes princesses, il falloit finir ses jours à la cour, et c'est ce qu'elle appréhendoit infiniment. Dans la liberté et franchie chrétienne, elle prit la hardiesse de leur déclarer le désir qu'elle avoit d'être tout à fait enfermée dans un cloître, pour vaquer totalement à Dieu. Les bonnes princesses lui dirent que, si elles eussent eu autant de liberté que de désir, elles auroient fait comme elle, parlant avec larmes de la servitude où les maximes d'État et la politique de la cour réduisent souvent ceux qui sont avantagés des plus hautes naissances.

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