CHAPITRE V
Be Pallianoe spirituelle Cfu'elle fit avec la mère Antée ; principe de ta dévotion pour let âme» du purgatoire.
La charité pour les morts semble avoir commencé dans rÉglise par les prières et par les larmes de deux saintes femmes, je veux dire de sainte Marthe et de sainte Madelaine, qui, pleurant sur le tombeau de saint Lazare leur frère, touchèrent de compassion le débonnaire cœur du divin Maître, et par leurs prières obtinrent la résurrection de ce frère Bien-Aimé. C'a été la première prière faite pour les morts en la nouvelle loi, la première image de la délivrance d'une âme, qui, étant amie de Dieu comme le Lazare, est encore détenue dans le purgatoire.
Nous pouvons dire qu'en ce siècle cette même dévotion et piété a été renouvelée par les pleurs et par les ardentes prières de deux grandes servantes de Dieu, destinées pour exciter les chrétiens par leurs exemples à cet exercice charitable.
11 existait alors à Turin une sainte femme, nommée la
mère Antée, qui étoit véritablement destinée de Dieu pour le soulagement des âmes du purgatoire. Elle avoit employé tout son bien en des œuvres pies, et étoit volontairement réduite à la vraie et réelle pauvreté, voulant vivre d'aumônes; non-seulement elle mendioit son pain, mais elle mendioit de l'argent pour faire dire des messes en faveur des âmes du purgatoire.
Elle faisoit bâtir de ces charités mendiées, afin que l'on priât Dieu pour ces pauvres âmes souffrantes ; et pour doter convenablement ces fondations. Dieu lui fit la grâce d'obtenir des sommes considérables du duc Charles-Emmanuel. Le prince Testimoit fort, à cause de sa sainte vie, et lui concédoit facilement des grâces lorsqu'elle alloit intercéder pour quelque misérable.
Elle avoit une liberté chrétienne, qui la portoit à menacer de l'ire de Dieu les pécheurs, et elle n'eût pu s'empêcher de faire la correction lorsqu'elle entendoit que l'on juroit ou que l'on médisoit du prochain. Elle a souvent été calomniée pour ce sujet, ce qu'elle supportoit avec une admirable patience. Que si elle en eût fait la moindre plainte, le prince eût puni, même de la galère, ceux qui offensoient la servante de Dieu, comme il fit une fois, faisant donner l'estrapade à certains de ses gardes qui l'avoient frappée ; de quoi elle s'affligea si fort qu'elle menaça le prince de ne plus prier Dieu pour lui, s'il faisoit jamais de tels châtiments
à son occasion. En effet, elle demeura quelque temps sans aller demander Taumône au prince ; mais celui-ci, par une débonnaireté vraiment chrétienne, fâché de sa retraite, la fit appeler à la cour, lui donna de grosses aumônes et se recommanda tout de nouveau à ses prières. Elle le lui promit, pourvu qu'il lui laissât la liberté d'endurer quelque injure pour Dieu. « Sa justice, disoitr^Ue, permet bien souvent que les démons me battent ; pourquoi les hommes ne me feront-ils pasja charité de me châtier, étant si grande pécheresse? »
Comme chacun cherche son semblable, la dévote femme fit grande amitié avec mademoiselle de Martignat. Elle dit au révérend père dom Juste, que Dieu lui avoit fait connoître le mérite de cette âme, et que, pour avoir quelque part en ses prières, elle devoit aussi la faire participante de ses trésors, lesquels consistoient en diverses méthodes de prières, plusieurs inventions d'austérités et une forte attention à la mortification, le tout appliqué selon sa divine volonté, pour les âmes du purgatoire, avec lesquelles la bonne mère Antée étoit très-familière, en étant souvent visitée. Elle obtint de Dieu de laisser cette grâce comme en héritage après sa mort à sa chère fille de Martignat : en effet, elle fut elle-même la première âme du purgatoire que notre chère sœur y a vue, lui apparoissant environ cinq heures après son décès, et lui disant que tout ce temps-là elle avoit été en- purga-
toire, et qu'elle y eût été cinq jours pour certaines omissions de quelques bonnes œuvres inspirées et pour quelque acte d'injpatience qu'elle avoit commis , mais que par le mérite des cinq plaies de Jésus-Christ, qu'elle avoit saluées pour elle les bras en croix, disant cinq fois le Pater et autant de fois Ave Maria, ces jours avoient été changés en des heures, et que, par la divine miséricorde, elle s'en alloit au ciel, proche de la bienheureuse sainte Monique, à laquelle elle avoit été toute sa vie très-dévote, croyant tenir de ses intercessions la grâce de sa conversion.
Mais, pour retourner à notre propos (dont nous avons fait une petite digression), à l'exemple de cette dévoie femme, sa chère fille spirituelle s'engagea dans une telle dévotion envers les âmes du purgatoire qu'il n'y avoit prières, mortifications, aumônes ni souffrances volontaires qu'elle ne fît pour ces âmes souffrantes.
Elle a été plusieurs années à la cour de Savoye, où presque tous les jours il y avoit bal, ballet ou comédie, Madame Royale, Chrétienne de France, étant jeune et de belle humeur, et le duc Charles-Emmanuel trèsmagnifique et complaisant, tâchant par toute sorte d'inventions de la bien divertir. La dévote demoiselle ne pouvoit jamais se dispenser de se trouver en ces récréations mondaines, parce que M"**' de Raconis et M^^* de Saint-Trivier étoient des premières de la cour;
mais, le plus qu'il lui éioit possible, elle se retiroit en un coin et demeuroit de corps à la comédie et de cœur dans la contemplation, et disoit toujours, en entrant, ce verset de David : Seigneur, détournez mes yeux, afin qu'ils ne voient pas la vanité, et gardez mon cœur de courir après le mensonge. Après cela, faisant imperceptiblement un petit signe de croix sur ses yeux et sur son cœur, elle leur défendoit de voir ni de penser qu'au purgatoire. Son cœur s'abîmoit si fort dans cette ardente conciergerie de la divine justice, qu'elle n'étoit point divertie de son attention par tous les divertissements extérieurs. Pour l'ordinaire, elle sortoit de telles récréations sans savoir ce qu'on y avoit fait, ne l'ayant pas regardé ni ce qu'on y avoit dit.
Souvent, durant la comédie, elle disoit un chapelet de trente dizaines, qu'elle appeloit le petit trentail pour les âmes qui payoient dans les flammes du purgatoire les vains plaisirs qu'elles avoient autrefois pris dans les bals et les inutiles récréations.
Quelques demoiselles, ses compagnes, sériant un jour de ces dévotions, elle leur répondit, la larme à l'œil : « Mes chères sœurs, si Dieu vous avoit fait voir seulement pour un moment les peines que souffrent dans le purgatoire ceux qui ont perdu leur temps à la comédie, vous fuiriez ces plaisirs plus que la peste. »
11 lui est souvent arrivé que, revenant de la cour bien
tard, tout ennuyée de la vue de tant de vanités et d'inutilités, au lieu de se mettre au lit pour prendre du repos, elle se mettoit devant son lit à genoux pour prier Dieu et pour faire réparation d'honneur à son adorable présence en tout lieu, qui étoitsi méprisée ou si négligée par tant d'âmes chrétiennes; et le respect de cette sainte présence divine occupoit tellement son âme qu'elle y passoit souvent les nuits entières. Dieu récompensant par sa divine suavité les petits plaisirs que sa fidèle servante avoit refusés à ses sens, et comblant son âme d'une paix et d'une douceur intérieures, qui, dans le secret de son oratoire, lui faisoit trouver les mamelles de son divin Époux mille fois plus douces que le vin de tous les plaisirs extérieurs. Aussi sortoit-elle de là tellement attirée et tellement fortifiée pour courir dans le chemin de la sainte dévotion, qu'elle pouvoit dire comme la sainte épouse à- son Bien-Aimé : Nous tressaillons de joie, nous sautons et nous courons à l'odeur de vos sacrés parfums. La bonne mère Antée a souvent dit à Mgr dom Juste ces propres paroles, que nous avons apprises de sa bouche : « Mon Père, assurez-vous que M^^' de Martignat tire « plus d'âmes du purgatoire que moi. » Une autre fois elle lui dit : « Mon Père, voyez-vous ma bonne fille de « Martignat, elle a reçu à la sainte communion que (( nous avons faite ensemble devant le saint suaire, une « grâce si miséricordieuse et si grande pour tirer les
« âmes du purgatoire, que je n'en ai encore point con- « nue de telle depuis cinquante-deux ans que Dieu m'a « destinée à prier pour ces chères âmes. »
Dès ce jour-là, cette chère fille, jusqu'au jour de son décès, n'a jamais manqué de porter un petit saint suaire sur elle, et elle disoit plusieurs fois le jour la collecte de Voffice du saint suaire.