CHAPITRE VI
XiA mère Aatée lui déclare que Dieu l'a dettinée pour être eu oe monattère d'Annecy.
Dans cette affection à retirer les âmes du purgatoire, elle en avoit une très-grande pour se retirer elle-même du monde, qui lui étoit un vrai purgatoire. Elle communiqua son désir à la bonne mère Antée qui, Tembrassant d'une admirable ferveur, lui dit : « Oui, ma fille! aux « cloîtres, à la cellule, à Tobéissance, au dénuement de (( toutes choses! c'est là que, par vous-même et parles « autres, vous soulagerez véritablement les pauvres « âmes du purgatoire ; ne mettez point de délai à Texé- « cution d'un si louable dessein. »
Quand cette sainte femme trouvoit sa chère fille à la cour, par la ville ou dans les églises, elle lui disoit d'une grande ferveur d'esprit, devant qui que ce fût : « Hé « quoi ! ma fille, vous êtes encore ici ! Au cloître ! ma (( fille, au cloître, au désert d'une bonne religion, pour « servir Dieu sans partage! » Elle lui faisoit aussi des
épreuves, comme une soigneuse maîtresse de novice, la mortifiant en diverses choses, lui faisant perdre la sainte communion pour des fautes qu'elle n'avoit pas commises, lui faisant des corrections et objections dans les meilleures compagnies. Elle lui défendoit de déjeuner le matin et de faire collation le soir, lui enjoignant néanmoins de prendre toujours sa part des confitures au bal, pour renvoyer aux pauvres malades dans les hôpitaux.
Elle trouva moyen de lui ôter la semelle de ses souliers et les ajuster si adroitement, qu'elle la fit aller, sans qu'on s'en aperçût, tout un hiver, les plantes des pieds nues contre terre. Elle la sollicitoit si saintement d'obéir à la voix du divin Époux, qui la vouloit dans la vie retirée et hors de la multiplicité de la cour, que l'âme de cette vertueuse demoiselle étoit dans une sainte impatience. Et, demandant un jour à la mère Antéeenquel couvent elle devoit s'adresser pour y demander place, elle lui répondit : « Ma fille, attendez jusqu'à demain; je vous le dirai quand Dieu me l'aura appris. » Elle passa la nuit en oraison, et, le lendemain, elle lui dit : « Ma fille, fuyez de là les montagnes, allez à Annecy, auprès du tombeau du grand serviteur de Dieu, François de Sales. » — « Dieu m'a montré ce lieu, dit-elle, en sorte que sa douce bonté m'en a donné autant de connoissance que j'en saurois désirer. Je vois ce petit lieu là devant mes yeux, comme si j'avois habité plu-
sieurs années ce monastère. » — « Allez, ma fille, allez chercher la sainteté où elle est ; allez chercher la petitesse où Dieu veut manifester la grandeur de ses bontés. » Ces deux dévotes allèrent conférer de tout ceci avec le révérend père dom Juste, qui, connoissant plus particulièrement que nul autre le premier monastère de la Visitation, pour avoir souvent été employé par notre illustre Père et Fondateur à confesser notre communauté, fut très-content et demanda place pour M"® de Martignat, avec plus d'affection que si elle eût été sa propre sœur; et elle lui fut accordée par notre très-digne mère De Chantai.
La bonne demoiselle ne considéra pas qu'elle devoit entrer dans une congrégation encore naissante, et qui n'étant pas comme les anciennes abbayes, bâtie et fondée par les rois, ou par les princes et grands seigneurs, il est autant nécessaire que raisonnable, que les filles qui y entrent apportent une dot pour leur subsistance, saines et malades.
Ne pensant qu'à son ardeur de sortir du monde, elle anticipa le temps de se faire pauvre, et, par donation entre vifs et irrévocable, donna à son frère, qui étoit demeuré au monde, tout ce qu'elle pouvoit prétendre de son patrimoine. Sa charité la porta à le distribuer entièrement aux pauvres et aux églises, ne se réservant chose quelconque, sinon ce qu'elle avoit sur soi, et un
peu de linge pour se reblanchir ; elle eut bien de la peine à sortir de chez M™*' de Raconis, qui ne pouvoit consentir, non plus que sa nièce, à une telle séparation. Tous ceox du logis pleuroient conime perdant leur mère et leur refuge.
Les Sérénissimes Infantes firent encore un effort pour la retenir avec elles, mais le bon père dom Juste leur dit : « Laissez-la aller. Dieu la veut, et les âmes du purgatoire ont besoin d'elle. » Ainsi, avec Taide et la bénédiction de ce bon Père et de la vénérable mère Antée, elle sortit de Turin, accompagnée, ainsi qu'elle Ta déclaré depuis, d'une assistance invisible, mais bien sensible de sa bonne mère Antée, et d'un si grand nombre d'âmes du purgatoire, qui lui occupèrent si puissamment Tesprit et le sens, qu'elle passa le Mont-Cenis sans y prendre garde ; ce qui n'est pas peu remarquable, le Mont-Cenis étant une grande montagne que peu de femmes peuvent passer, sans frémir d'horreur à la vue des précipices.
La dévote fille arriva à Annecy au commencement du mois de juin de l'année 1626, et donna de la tendresse et de la dévotion aux assistants qui la virent, avant que d'entrer au monastère, embrasser et baiser le tombeau de notre glorieux père François de Sales, le sommant amoureusement de la parole qu'il lui avoit donnée à Paris, de la voir toujours devant Dieu comme sa chère fille.