CHAPITRE VIII
Be l'ettlme qu'elle faitoit de ta vocation et de ta mortiflcjatioii.
L'ardente affection que cette chère sœur portoit à la vocation religieuse faisoit qu'elle n'avoit que des louanges (comme elle n'avoit que de Tamour) pour tout ce qui éloit de Téloignement des choses du monde : elle trouvoit tout ce qu'on lui donnoit, soit pour le vivre, soit pour le vêtir, si bon, si bien fait et si à propos, que Ton voyoit en toutes ces petites occasions l'incomparable respect de son cœur pour la vie monastique ; et, bien loin d'avoir apporté au cloître les attentions et délicatesses pour le corps, elle les avoit en détestation, cher^ choit toujours ce qui étoit le plus conforme à la pauvreté et a l'austérité, et nous pouvons assurer que cette chère sœur a été jusques h son année soixante-cinq comme l'âne du couvent.
S'il y avoit quelque chose d'abject et de pénible à faire, elle prévenoit l'obéissance et se venoit offrir : « Notre bonne Mère est charitable,- disoit-elle, elle ne voudra
peut-être pas m'ordonner telle et telle chose ; parce que je suis une pauvre vieille bête, il faut que je m'aille offrir îi elle. »
•Souvent elle étoit prise au mot, et ce qui étoit le plus pénible et le plus humiliant étoit son aimable partage. On lui commit une fois une personne affligée d'esprit, que la charité avoit fait retirer en ce monastère, par l'ordre des supérieurs; c'est une chose indicible des vertus qu'elle y a pratiquées, et pour la fatigue du corps, et pour la patience de Tesprit : elle a couché pour cet effet dans un petit cabinet qui n'avoit point d'autre plancher que le couvert des tuiles, et cela l'espace de cinq ans et quelques mois ; et, quand on lui disoit qu'elle y devoit brûler de chaud Tété et y geler de froid l'hiver : « Elle s'en rioit gracieusement ; rien de tout cela, disoitelle, chère sœur, il n'y a point de reine sous le ciel qui soit si contente que moi, ni qui pïenne un repos si doux en son palais, comme je l'ai en mon pauvre petit coin. »
Elle avoit mis en ce petit lieu une image de saint Alexis, et eût voulu passer là toute sa vie ; mars un jour d'hiver, notre sœur l'économe y étant entrée pour quelque affaire, elle y trouva pendant au toit, sur le lit de cette chère sœur, de grandes chandelles de glace, dont elle porta la montre à notre digne Mère, qui parut fort touchée voyant cela, et commanda qu'à l'heure même on
donnât uue autre cellule à cette chère sœur : elle obéit, après s'être mise à genoux et avoir baisé la terre de cette pauvre demeure, qu'elle quittoit avec regret, et dit à l'économe : « Dieu vous pardonne, chère sœur, le tort que vous avez fait à mes pauvres âmes du purgatoire; j'étois si bien lâ pour elles et pour moi. »
Or, comme ce petit coin étoit dans un second étage, séparé du dortoir, on trouva, quand notre bonne sœur en sortit, qu'il y avoit quatre ans que la paille du lit n'avoit été changée, par oubli et par mégarde des officières, et par la mortification de notre très-chère sœur, qui étoit quasi absolument sur la dure. L'économe lui témoignant sa fâcherie de ce qu*elle ne lui en avoit rien dit, elle lui répondit en riant : a Chère sœur, ne vous fâchez pas, notre bon Père me l'a défendu. » L'économe la pressant sur cela, pour savoir en quelle manière elle avoit reçu cette défense. « La veille de son décès, dit-elle, que voyant en esprit les filles de la Visitation, il abrégea toutes ses ordonnances pour la perfection de notre vie spirituelle, en disant : « Ne demandez rien, ne refusez rien.»
Encore ne faut-il pas omettre de dire que, lorsque notre bonne sœur alla coucher en ce petit cabinet, on y avoit tenu des pigeons pattus quelques années ; et, par une mortification bien remarquable, elle ne lava ni parfuma ce lieu, voulant en toutes choses rechercher la mortification de ses sens.