‹ Œuvres diverses, Volume 5Chapitre 38 sur 94 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Be M charge d'infirmière y d'une faveur extraordinaire qu'elle reçut à la communion et d'une prédiction mémorable.

Elle a demeuré sept ans au service de l'infirmerie, tantôt aide, tantôt infirmière en chef, et toujours également charitable et infatigable; non-seulement elle soulageoit les corps, mais elle avoit plusieurs petites inventions pour tenir lesnaaladesenjoie et en fer\^eur.

Elle leur faisoit dire tous les soirs et tous les matins : « Mon Dieu, je vous adore, en la sublimité de vos grandeurs, et en la vérité de tous vos sacrés mystères. » Elle ne manquoit jamais le matin, en approchant les malades, et le soir en les quittant, de les asperger d'eau bénite, et quelquefois encore parmi la journée. Etant interrogée par sa supérieure pourquoi elle faisoit cela, elle lui dit ingénument que ses âmes du purgatoire lui avoient fait voir qu'il n'y a point de lieu en tout le monastère oii le démon se rende si familier et si assidu que dans les infirmeries; parce que c'est de ce lieu-là

que les âmes sortent pour aller dans rélernité : que comme il se trouva au Calvaire pour expier la sortie de Tàme de Jésus, et de celle des deux larrons, dont il en attrapa une, de même se trouve-t-il au chevet du lit des malades, pour solliciter à faire, comme le mauvais larron, un mauvais usage de leur état souffrant. Si le démon, disoit-elle, ne peut pas faire perdre Pâme, au moins il l'excite à faire plusieurs fautes et péchés qui en rendent le purgatoire plus long, et éloignent d'autant l'âme d'aller louer Dieu et jouir de sa souveraine bonté.

Elle disoit que le démon se sert très-souvent de la langue des corps infirmes pour faire beaucoup de maux, et que, n'ayant quasi que cela de libre, il tâche de s'en attribuer l'usage en diverses façons.

La veille des fêtes, elle lisoit l'épître et l'évangile à ses malades, et presque tous les soirs quelque chose de dévot, disant : « Chère sœur, voilà sur quoi j'espère de faire demain ma méditation. Elle disoit avant que se coucher le In manus tuas^ tout haut, à genoux devant le petit autel de l'infirmerie, afin que personne n'oubliât de faire cette prière. On ne la vit jamais dans son infirmerie s'arrêter inutilement à parler, à s'enquérir des nouvelles ni à perdre le temps. Toujours elle prioit ou elle agissoit, et n'épargnoit sa peine ni jour ni nuit ; et, comme elle commençoit à être beaucoup travaillée de la sciatique, elle prenoit plaisir à se fatiguer, et disoit en riant,

étant toujours saintement joyeuse : « Il faut commencer maintenant à battre Tàne qui veut faire le paresseux et le rétif. »

Nous avons déjà dit que cette chère sœur s'oublioit facilement de finir ses prières, lorsqu'elle éloit devant le saint Sacrement. Un jour une sœur infirme se plaignoit à la supérieure que sa bonne infirmière avoit demeuré si longtemps au chœur qu'elle avoit trop fait attendre de prendre certaine chose ordonnée ; la supérieure interrogea l'infirmière, où elle avoit tant demeuré. Elle lui dit ingénument, qu'ayant communié à la première messe, elle avoit fait son action de grâces un peu trop longue. A quoi la supérieure répartit : « Hé bien, ma bonne sœur, pour vous apprendre d'ajuster votre dévotion à votre devoir, vous ne communierez de huit jours. » La bonne infirmière se soumit humblement et, à la première communion que la communauté fit après cette pénitence enjointe, se plaignoit à Notre-Seigneur de ce que son insdiscrétion l'avoit privée d'un si grand bien que de le recevoir, et regardant la sainte hostie avec des yeux pleins de larmes h mesure que le célébrant la portoit dans la bouche de chaque sœur. Comme l'on fut sur la fin de la communion, le doux Jésus se montra tel qu'il étoit en sa sacrée humanité, lorsqu'il donna le Saint-Esprit àses apôtres; et soufflant contre son épouse affligée dans sa privation, il lui dit : « Ma fille, je me donne en la façon

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qu'il me plaît ; recevez-moi d'une manière que personne n'a encore communié.» Alors, dit cette bonne âme, racontant ceci à sa supérieure plusieurs années après, je fis une si douce expérience des choses que la foi nous enseigne du divin Sacrement, que j'en demeurai comblée d'intelligence, de paix et de révérence. Cela se passa, dit-elle, en l'entendement et en la volonté d'une manière si sublime, si savoureuse et si intime, que je ne la sais pas exprimer.

Demeurant au chœur pour faire son action de grâces avec les sœurs, Notre Seigneur lui fit connoître que sa divine justice purifie par la punition jusques aux moindres fautes de ses épouses, et que celle qui lui avoitfait perdre trois communions n'en auroit pas une pour l'heure de sa mort; ce que la charitable infirmière dit humblement, avec les larmes. Mais, soit que l'on le négligeât, ou que la mort qui vient toujours plus tôt que nous ne le pensons surprit la malade, elle ne porta pas loin sa faute, et la chose arriva tout ainsi que la bonne sœur avoit prédit.

Un jour, l'infirmière sollicita puissamment et amiablement son infirme de communier, mais cette sœur ayant répondu qu'elle désiroit aller le lendemain au chœur, parce que c'étoit une fête de sa dévotion : par une providence secrète, il n'y eut point de lendemain, car, s'ét^nt levé pour communier sur les quatre heures

du matin dans le chœur, au même instant qu'elle fut à bas du lit, elle perdit la parole et la vue ; à peine la supérieure y put accourir pour la voir expirer.

Cet accident affligea beaucoup la bonne infirmière, qui dit amoureusement à Notre Seigneur qu'elle croyoit assez en lui sans qu'il fût si exact à tenir sa parole, et qu'elle ne se donneroit ni fin ni patience auprès de sa divine bonté, qu'elle ne sût cette âme en la gloire. C'étoit une très-vertueuse fille, et qui paya bien ses petites impatiences et la plainte un peu injuste qu'elle avoit fait de sa chère infirmière. Son purgatoire fut assigné l'espace de cent et cinq jours, et notre dévote sœur disoit à sa supérieure : « Ma chère Mère, croyez que si j'ai quitté notre pauvre défunte, elle n'en fait pas de même ; elle me tient fidèle compagnie de jour et de nuit. »

Sa supérieure lui demandant si elle n'avoit point de peur: « Non, dit-elle, grâce à mon Dien; depuis la miséricorde que sa bonté me fit à Turin, priant devant le saint suaire, je me trouve aussi assurée et aussi contente parmi une troupe d'âmes du purgatoire que parmi nos communautés. »

Elle avoit peine à supporter que les sœurs témoignassent quelque frayeur lorsqu'il décédoit des religieuses, et disoit qu'au contraire de craindre il se faudroit beaucoup réjouir si nous étions visitées des âmes du purgatoire, parce qu'il y a, pour l'ordinaire, plus de profit

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pour notre âme en la conversation avec les morts qu'avec les vivants.

A la fin de cent et cinq jours de la pénitence de la religieuse défunte dont nous venons de parler, notre bonne sœur Marie-Denise, ayant fait la sainte communion pour elle, se trouva soudain saisie d'une révérence pleine de crainte et de joie et d'une odeur très-suave, par où elle connut que cette épouse purifiée s'en alloit dans les joies de son Seigneur, et, depuis, jamais elle ne l'aperçut.

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