‹ Œuvres diverses, Volume 5Chapitre 39 sur 94 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Comme elle fut miraouleufement g^uérie de la furdité et du don d'oraiflon oontinael qu'eUe eut.

Environ son année soixante-trois, elle devint absolument sourde. Elle supporta quelque temps cette infirmité sans désirer ni souffrir que Ton y fit aucun remède, disant qu'elle étoit trop âgée, qu'il étoit bien temps que la nature s'abattît et que les sens commençassent à la quitter.

Enfin, Dieu qui la vouloit guérir, permit qu'elle s'ennuyât de se trouver dans les communautés sans pouvoir entendre les lectures de la table, non plus que le rapport que nous faisions de nos lectures particulières après vêpres et les saints propos dont notre digne Mère (alors supérieure) entretenoit souvent les sœurs.

Lisant à part elle l'évangile du sourd et muet que Notre Seigneur guérit avec sa salive, elle fut fortement inspirée de demander sa guérison. Ayant communié, à la fin de son action de grâces, elle dit d'une ferme foi : « Seigneur Jésus, vous êtes le même dans le saint Sacrement

qui avez guéri le sourd et muet. Vous me pouvez guérir! » Au même instant, ses oreilles furent ouvertes. Depuis, elle a toujours eu Touïe plus subtile même qu'en sa jeunesse. Un an après, elle perdit presque la vue ; mais s'étant souvenue de son admirable et efficace remède, la vue lui fut rendue, après une communion, si bonne que, jusqu'au jour de sa mort, elle lisoit les lettres les plus menues.

Et elle disoit que si notre foi se joignoit fermement à la toute puissance de Jésus-Christ et que notre confiance s'unit à la miséricordieuse compassion de ce bon Sauveur, nous verrions tous les jours des merveilles dans le Christianisme.

Nous pouvons dire sans exagération que cette chère sœur a pratiqué à la lettre le conseil de Saint Paul, de prier sans cesse : je ne dis pas seulement virtuellement, par une intention générale qui, appliquant toutes nos œuvres à Dieu, les dirige à sa gloire; mais je dis que d'une attention et intention presque toujours actuelle à la présence divine, elle prioit en balayant, en nettoyant son infirmerie, en allant par la maison ; bref, en toutes actions, on ne l'a jamais pu surprendre qu'appliquée à Dieu.

Lorsqu'elle fut réduite à ne pouvoir plus guère marcher, elle demeuroit tout le temps du silence dans sa cellule ; et, filant sa quenouille, elle mettoit un livre

MABIE-DENISE DE MÂRTIGNAT. 195

d'oraison sur sa table, pour prier en travaillant. D'autres fois, elle y mettoitson rosaire et faisoit des trentaines de De profundis ou d'Ave Maria pour les âmes du purgatoire.

Une fois, une jeune fille ayant dit à cette vénérable sœur qu'elle n'imaginoit pas comment elle pouvoit tant prier, elle lui répondit : « Mon enfant, quand les jours seroient des années et que j'aurois dix mille ans à vivre, il me semble qu'encore n'aurois-je pas assez de temps pour m'occuper et m'entretenir avec mon Dieu ; son infinité toute bonne aura pitié de notre désir et nous donnera la très-sainte éternité pour le louer toujours. »

Elle avoit accoutumé de dire que, sachant que le Verbe incarné prend ses délices d'être avec les enfants des hommes, il faut être bien tiède pour s'ennuyer à la prière, qui est la véritable conversation de nos âmes avec Dieu ; qu'il ne faut pas faire notre supplice de ce qui fait les délices de notre doux Jésus.

Cette chère sœur, comme nous ayons déjà dit, étoit fort travaillée de la sciatique, et, néanmoins, excepté pour le sermon, jamais on ne la vit assise dans le chœur pour longtemps qu'elle y demeurât; c'étoit toujours h. genoux, et pour l'ordinaire, les genoux nus contre terre.

Une fois étant pressée de violentes douleurs de sa sciatique, elle s'appliqua fortement à offrir cette douleur

196 MARlE-DfNISE DE MÀRTIGT^AT.

à Dieu pour les âmes du purgatoire, et se violenta si étrangement qu'elle se réduisit à cette extrémité, que la grandeur du mal fit sortir Tos de la hanche droite, la déboitant si rudement que le craquement fut entendu des sœurs qui prioient ; mais cette véritable dévote n'estima pas que cela fût une cause suffisante pour interrompre son oraison, elle la continua sans se remuer. A la fin, lorsqu'elle voulut se remuer, elle trouva sa jambe droite accourcie d'un grand demi-pied, et ce fut pour toute la vie, lui causant des douleurs extrêmes, dont elle ne faisoit que rire sans y vouloir faire aucun remède. C'est chose perdue, disoit-elle, les vieux corps ne sont propres qu'à se détruire. Mes pauvres âmes du purgatoire, ajoutoit-elle a sa supérieure, ont besoin d'œuvres pénales; je n'avois rien à souffrir, le bon Dieu m'a envoyé ceci^

Dix ou onze ans avant le décès de cette chère sœur, la supérieure, considérant son grand âge, sa ferveur et les biens querecevoient les vivants et les morts, de ses peines, jugea bien à propos, avec l'avis de notre digne Prélat, de lui laisser la liberté de prier Dieu tant qu'elle voudroit, hors les heures de communauté, dont jamais elle ne s'est dispensée.

Elle employa cette libertéjusqu'à l'extrémité de sa vie, et, comme elle étoit unf peu longue à s'habiller de tout temps, elle avoit eu la licence d'avancer l'heure du réveil

commun, et se levoit toujours, en hiver et en été, lorsqu'on sonnoit le salut angélique de quatre heures à la viUe, afin d'avoir le loisir de faire son exercice du malin, et d'être vêtue pour se trouver au chœur, à la lecture des points de la méditation. Elle étoit non-seulement la première levée, mais encore la dernière couchée de la maison, ne sortant jamais de devant le saint Sacrement après matines qu'avec la sœur qui'venoit éteindre les chandelles et fermer le chœur ; et, pour l'ordinaire, tout âgée qu'elle étoit de plus de 75 ans, elle demeuroit plus de 7 heures à genoux tous les jours. Souvent, si on ne l'eût fait souvenir de s'aller coucher, elle eût passé la nuit au chœur devant le saint Sacrement.

Quelquefois on a pris plaisir, avec l'agrément de la supérieure, de ne point l'avertir de l'heure du dîner. Alors elle demeuroit, sans qu'elle s'en aperçût, h genoux devant le saint Sacrement, jusqu'à une heure après midi, bien qu'elle y fût dès cinq heures et demie du matin.

Page 1