CHAPITRE XII
Des faveurs extraordinaires qu'elle reçut de Dieu, de PapparitioB d'une ftme du purgatoire et de plusieurs révélations.
Impossible de décrire en quel haut degré elle avoit le don de piélé, ni de combien de grâces surnaturelles Notre Seigneur récompensoit la fidélité de sa bonne servante, et par la vue de sa sainte humanité en Thostie consacrée, et par des suavités qui surpassoient toutes douceurs, et par une connoissance quelquefois intellectuelle et quelquefois sensible de son bon ange, et surtout plus ordinairement par de fréquentes visites des âmes du Purgatoire.
Au mois d'août 1641, celui qui Tavoit recherchée en mariage étant décédé saintement en son ordre de Récollet, lui apparut un matin, lorsqu'elle faisoit son premier exercice. Elle vit une ombre assez obscure qui, en fonme de croix, se présenta à elle, et lui dit d'une voix qu'elle connut fort bien : « Ma fidèle sœur, assistez-moi, je suis en Purgatoire ; » et l'ombre disparut. La bonne
sœur demanda permission de faire plusieurs prières et mortifications pour ce défunt, du décès duquel elle n'eut nouvelle que plus de six semaines après cette vue, qui lui arriva le même jour qu'il étoit trépassé. Environ trois mois écoulés, en plein jour, priant dans sa cellule, elle ouït distinctement la même voix, qui lui dit ces deux seuls mots : « Dieu ! ma sœur, je vous rends grâces. » et elle sentit une odeur céleste : elle ne vit rien, seulement elle ouït la voix, d'où elle tira de très-profonds motifs de s'humilier, disant à sa supérieure : « Hélas ! je ne suis capable que de voir l'état imparfait, obscur et impur de ces chères âmes ; Dieu me cache leur beauté et leur gloire. »
Elle ne parloit jamais de ces grâces extraordinaires qu'à sa supérieure, quelquefois à son confesseur, et parfois aussi à une sœur que la supérieure lui avoit donnée sur ses vieux jours pour aide spirituelle, avec licence de s'y confier pleinement; ce qu'elle faisoit avec beaucoup de naïveté et d'affection, pour le vrai bien de cette âme-là, à laquelle, d'une sainte bonne foi, elle a prédit les choses qui lui sont arrivées, l'encourageant et fortifiant à servir Dieu, selon qu'il vouloit être seni d'elle.
Le 44 décembre 1644, notre dévote sœur faisant de matin l'oraison, la sœur à qui elle avoit permission de donner quelque trait de sa confiance, étant proche d'elle
à genoux, elle la tira par la manche et lui dit à Toreille : « Chère sœur, chère sœur, notre digne Mère est enlevée de ce monde par la main de Dieu ; prenez garde à notre chère Mère (c'étoit notre très-chère mère Marie-Aimée deBlonay, qui étoit alors supérieure et malade). Cette bonne sœur voulut que l'on prît garde à ne lui donner que bien discrètement cette affligeante nouvelle, que Von ne sut que plu&ieurs jours après ; Moulins, où cette digne Mère décéda, étant à plus de cinquante lieues d'ici. En l'année 1643, sa supérieure lui ayant commandé de faire des prières pour obtenir de Dieu qu'une princesse souveraine fît quelque chose qui étoit pour le bien de l'Eglise et pour le service des âmes, elle s'y appliqua de toute sa ferveur ; et l'ayant obtenu par le moyen, disoitelle, des âmes délivrées du purgatoire ce jour-lk, elle en donna la nouvelle trois jours avant qu'on pût le savoir par voie humaine, disant qu'il falloit remercier Dieu dWoir touché le cœur de cette souveraine, parce que, si en cette occasion elle eût manqué de servir l'Eglise, Dieu lui auroit fait sentir qu'il est le seul souverain. . Une autre fois, en la même année, sa supérieure ayant quelque affaire auprès du prince, elle lui commanda de faire des prières et des communions k cette intention, ce qu'elle fit; et un soir, sortant de l'oraison, elle vint lui dire : « Ma chère Mère, rendez grâces à Dieu ; votre affaire est signée ; mais je ne sais que veut dire, ajouta-
t-elle, H m'a semblé voir d'un côté le bon ange du prince, qui écrivoit en lettres d'or cette bonne œuvre dans un feuillet blanc comme la neige, et d'autre un démon qui vouloit déchirer ce feuillet à belles dents, mais il n'a pas pu. Le papier arriva à la supérieure par la première poste, signé et daté du même jour que la bonne sœur avoit dit : ce que la supérieure lui faisant remarquer, elle lui répartit : « Ma chère Mère, Dieu est un ami fidèle, il ne déçoit jamais ceux qui se confient en lui ; reposez-vous bien en lui de toutes vos affaires, et vous verrez les merveilleuses bontés de sa sainte providence. »
Une autre fois, la supérieure la consultant si elle se hasarderoit de demander certaine faveur à une personne de très-haute condition, elle lui répondit : « Oui, ma chère Mère, faites-le ; je vous assure que c'est une très-grande charité pour les princes et grands de ce monde de leur faire faire quelques bonnes œuvres. Le diable, le monde et la chair leur en font tant faire de mauvaises, qu'un jour ils rendront plus de grâces à ceux qui leur auront donné sujet de faire des aumônes qu'on ne leur en a rendu en les recevant. »
Une autre fois, voyant sa supérieure qui écrivoit à une princesse, elle lui dit : « Ma chère Mère, mettez toujours, s'il vous plaît, dans vos lettres à ces personnes du grand monde, quelque bonne parole de la sainte crainte
de Dieu, de la souveraineté de sa majesté divine, de la grandeur de Téternité et de la brièveté de la vie présente. Tant de gens flattent ces personnes-là, et un jour viendra qu'ils leur en sauront mauvais gré. »
Lorsque Ton apporta la nouvelle, du décès du roi Louis XIII : « Hélas, dit-elle, j'ai vu naître ce roi, je Vai vu baptiser, je l'ai vu couronner, je l'ai vu épouser, je l'ai vu régner, et voilà qu'il n'est plus ! » On lui demanda si elle prieroit beaucoup pour lui : « Oui, vraiment, dit-elle, et plus que l'on ne pense. Pour bien qu'il ait vécu et pour bien qu'il soit mort, il aura possible encore à satisfaire à l'équitable justice du Roi des rois ; il va dans un royaume qui n'est conquis que par les humbles de cœur, oii personne n'entre le sceptre à la main. »
Toutes les années, cette chère sœur passoit la nuit du jeudi saint devant le très-saint Sacrement, les genoux nus contre terre et les bras en croix quand on ne la voyoit point; pour cela, elle seretiroiten un coin du chœur.
Nous ne pouvons assez admirer comment la ferveur et la force de l'esprit empéchoit la foiblesse du corps de succomber. Durant ses jour^ de solitude et de particulière dévotion, cette chère sœur, hors le temps des deux repas, demeuroit perpétuellement à genoux. Elle seule faisant plus de prières et de mortifications que trois autres bien ferventes et bien robustes n'auroient su faire.