CHAPITRE XIII
CoBtimiatioii de la même matière et de plutieun pratîquet de dévotion.
L'année 1644, veillant la nuit du jeudi saint devant le saint Sacrement, elle reçut la grâce admirable de voir Notre Seigneur Jésus-Christ en son agonie, d'où elle faillit en demeurer morte; et alors lui fut donné une lumière et une grâce efficace pour prier k Tintention des personnes agonisantes et moribondes : « Hélas ! disoit cette chère sœur, que les agonies des pauvres créatures sont d'étranges heures, et que ce moment décisif de l'éternité est bien notre seule affaire de grande importance.
Elle dit encore que, depuis le jour où elle avoit reçu cette grâce, il lui sembloit toujours entendre les soupirs de plusieurs personnes agonisantes. Aussi, dès ce jourlà jusqu'à celui de sa mort, elle ne manqua jamais de dire le matin et le soir les prières que l'Eglise ordonne de faire pour les agonisants. Elle considéroit souvent les
paroles que Notre Seigneur Jésus-Christ dit de soi-même un peu avant sa mort : Le Prince de ce monde est venu à moi, etna rien trouvé enmoi. De là elle tiroit de grandes conséquences de l'obligation que nous avons de nous tenir tellement unies à notre adorable Chef, que le démon venant à nous n'y trouve rien qui ne soit absolument à Jésus-Christ.
La supérieure la vit une fois qui aspergeoit d'eau bénite toute l'infirmerie, et lui demandant pourquoi elle faisoit cela, elle se mit à genoux et répondit : « Ma bonne Mère, la dernière heure de notre malade s'approche ; je sens par ici tant de canailles de démons, il les faut chasser, » Et, priant la supérieure de se mettre à genoux avec elle, elles dirent ensemble cette petite oraison : Venez promptement, saints de Dieu ; accourez, anges du Seigneur, prenez cette âme en votre protection et l'offrez à la présence du Très-Haut ; défendez-la des noires troupes de l'enfer. Après quoi la bonne sœur se levant toute joyeuse : « Courage, dit-elle, nous n'avons plus à faire qu'avec la troupe céleste. » En effet, la malade, qui étoit munie de tous les sacrements, entra dans un calme si doux pour expirer, que l'on peut véritablement dire qu'elle s'endormit au Seigneur du sommeil des saints.
La Supérieure, lisant une fois à notre vénérable sœur Marie-Denise le récit de la mort d'une personne qui
avoit eu d'effroyables combats et dit des choses fort extravagantes, elle lui répondit : « Ma chère Mère, je m'en suis déjà grandement plainte à Notre Seigneur, sachant que cette âme étoit vertueuse ; mais sa douce bonté m'a enseigné que sa gloire ne se donne qu'aux vainqueurs, ni sa manne céleste qu'à ceux qui se surmontent. Cette âme ayant vécu avec un peu de lâcheté à vaincre ses passions, le démon en avoit pris une telle audace sur elle qu'il croyoit dans ses dernières attaques de tout gagner ; mais, ajouta-t-elle, la grâce a été plus forte par le soin que cette âme avoit de se bien accuser et de s'humilier de ses fréquentes rechutes. La vie de l'homme, ajoutoit-elle, étant une guerre permanente, il faut combattre et triompher pour avoir la couronne de vie ; ceux qui ne triomphent pas des vices et des choses opposées à la pureté de la grâce du baptême et à la vie parfaite du Christianisme, s'amassent de grands combats et de grandes incertitudes pour l'heure de leur mort. »
Mon Dieu, disoit quelquefois cette bonne sœur, que c'est chose bien dangereuse à une âme affoiblie par les mauvaises habitudes de combattre contre l'ennemi de son salut à l'heure de la mort! Il le faut vaincre durant la vie, ajoutoit-elle, par la charité, l'humilité et la dévotion; ce sont trois armes de l'âme chrétienne que le démon ne manie jamais, et avec lesquelles il est toujours vaincu.
Quand cette chère sœur n'étoit pas infirmière, elle avoit grand soin de demander congé de demeurer auprès des malades et de jour et de nuit : ce qui tenoit une supérieure en grand repos, étant bien assurée qu'elle étoit auprès des malades une soigneuse gardienne de Tâme et du corps.
Non-seulement elle faisoit deux fois le jour la recommandation de i'âme pour les moribondes, mais elle la faisoit une troisième pour soi-même, disant son In manus tuas, et se mettant devant le jugement de Dieu, comme si elle fût entrée en l'agonie. Après avoir fait toutes les prières des agonisants, qu'elle savpit par cœur, elle se mettoit dans son lit comme dans son tombeau.
La supérieure lui demanda d'où lui venoit cette pratique de faire la recommandation de l'âme pour soimèrae? Elle répondit que Notre Seigneur lui avoit un jour fait cette charité, lorsqu'il lisoit l'évangile où il loue la Madelaine, disant qu'elle a fait une bonne œuvre et prévenu l'heure de sa sépulture : « Si Notre Seigneur, disoit-elle, au milieu du festin, agrée la prévoyance de sa sépulture, n'est-ce pas un grand avertissement que nous devons tous les jours prévenir l'heure de notre mort? Notre vénérable Père nous l'ordonne dans notre directoire, et, pour moi, je dis le De profundis et le Requiem pour moi, voyant qu'à chaque moment ma vie s'en va et que je commence à mourir. »
Digjtized by VjOOQIC
Une autre fois elle dit : « Les riches envoient leurs aumônes au ciel devant eux ; les pauvres religieuses y doivent envoyer leurs affections, leurs désirs et leurs prières. » Il lui est souvent arrivé que les bons anges des personnes agonisantes, bien loin d'elle, Tavertissoient par certaine intelligence d'esprit et notion intérieure de prier pour ces pauvres âmes, au combat de la mort, qu'elle nommoit le seul combat redoutable. Elle avoit accoutumé de dire que, qui ne pense point à sa dernière heure la trouvera terrible. Elle disoit ne savoir point de plus grand remède contre les craintes de la mort que de penser souvent, que, si Dieu nous fait la miséricorde que nous espérons, de mourir en sa grâce, la mort anéantira en nous cette perverse inclination du mal et cette malheureuse capacité de pécher.
Avant de commencer les recommandations de Tâme, soit pour elle, soit pour les autres, elle faisoit des actes très-ardents de contrition, criant merci à Dieu pour tous les pécheurs, surtout pour les âmes qui, ce jour-là, seroient dans leur dernière agonie.
Elle ne passoit jamais jour sans dire l'office de la sainte Vierge, celui des trépassés, les psaumes pénitentiaux et les graduels. Son intention, en disant l'office de la sacrée Vierge, étoit pour l'honorer en qualité de mère de Dieu, lui recommandant tous les cœurs qui l'invoquent.
Son intention, disant Toffice des morts, le dimanche, étoit dressée pour le repos des âmes de tous les papes, cardinaux, évêques et autres officiers de la très-sainte Eglise.
Le lundi, pour tous les princes et princesses.
Le mardi, pour ses parents et amis particuliers.
Le mercredi, pour toutes les sœurs de la Visitation et pour leurs bienfaiteurs et protecteurs.
Le jeudi, pour toutes les âmes qui payent en purgatoire Firrévérence commise à la sainte Messe et en leurs communions.
Le vendredi, pour tous les chevaliers de Malte et autres qui meurent dans les batailles contre les ennemis de la sainte Eglise.
Le samedi, pour les âmes délaissées, et qui n'ont personne qui prie pour elles, et pour la première qui doit sortir pour aller jouir de Dieu.
Tous les matins, en son premier exercice, elle disoit la prose du Saint-Esprit , Veni, sancte Spiritus , et Emittej etc. pour le pape, afin qu'il régisse l'Eglise par les mouvements divins de ce très-Saint-Esprit.
Quant aux psaumes graduels, elle les appliquoit pour tous ceux qui sont engagés dans Tart militaire, priant Dieu que, combattant contre les hommes, ils ne se laissassent pas surmonter par les vices.
Disant les psaumes pénitentiaux, elle demandoit à Dieu
la conversion pour les hérétiques et l'esprit de pénitence pour tous les enfants de TEglise.
Elle disoit tous les jours les litanies du saint Sacrement, pour demander Tamour de Dieu et l'attention à sa sainte présence.
Les litanies des anges, pour ceux qui vont sur la mer.
Les litanies de sainte Anne, pour toutes les femmes mariées.
Les litanies de la Passion, pour tous les juges et autres officiers de justice, priant Dieu de les rendre équitables et pitoyables.
Les litanies du sacré Nom de Jésus, pour tous les étudiants, afin que leur principale étude fût d'apprendre à servir Dieu.
Les litanies de saint Antoine de Padoue, pour tous ceux qui ont des procès, des pertes et autres fâcheries.
Les litanies de la sacrée Vierge pour toutes les filles qui n'ont point encore fait choix de leur condition.
Une sœur ayant trouvé une fois son livre de dévotion écrit à la main, où toutes ses particulières intentions étoient écrites : « Chère sœur Marie-Denise, lui dit-elle, pourquoi faites-vous tant de prières? » — « Parce, répondit-elle, que Dieu m'a montré qu'il ne m'avoit créée que pour cela. » Elle étoit pour l'ordinaire altérée et avoit la bouche toute sèche à force de prier, sans que pour cela elle eût voulu prendre un verre d'eau hors du repas, di-
sant qu'il faut que la vraie dévotion ôte à la nature, et non pas lui attire des superfluités.
Gomme elle n'osoit pas demeurer la nuit en oraison, au contraire de saint Antoine, qui se plaignoit que le soleil se levoit trop tôt et interrompoit sa prière, cette chère sœur se plaignoit de cet astre lumineux, de ce qu'il se couchoit trop tôt et se levoit trop tard, et qu'ainsi il faisoit les jours trop courts à son gré, pour le sujet auquel elle les employoit.