CHAPITRE' XV
EOe communique avec lei bons angles pour le soulag^ement des âmes du purgratoire; elle a la vue de plusieurs d'ioelles et en particulier de celle d'un prince qu'elle a vu beaucoup souffrir^
A toutes les heures du jour, elle dressoit son intention pour assister spirituellement aux messes qui se célèbrent par toute la terre, disant qu'il est jour en des lieux quand il est nuit en d'autres, et que, par conséquent, il est probable qu'on dit toujours des messes en quelque lieu, et, puisque notre bon Sauveur est toujours en état d'hostie et de sacrifice, pourquoi ne serions-nous pas toujours en adoration, rendant notre foi présente et opérante partout? Notre Seigneur lui avoit donné cette lumière. Un jour des Cendres, méditant cette parole : Thésaurisez des trésors au ciel^ elle comprit parfaitement que, pour faire ce négoce de la terre au ciel, il faut que la pauvre âme emprisonnée dans le corps ait quelque correspondance en cette bienheureuse cité -de Dieu; les corcespondants de . notre chère sœur étoient les saints anges qui offrent nos
prières et nos bonnes œuvres à Dieu, et qui nous rapportent ses lumières et ses saintes inspirations.
C'étoit par le moyen de ces célestes correspondants qu'elle envoyoit porter ces adorations aux pieds de tous les autels où le saint Sacrement repose; et c'étoit par cette môme voie, qu'elle avoit son plus grand commerce avec les âmes du purgatoire.
Souvent cette sainte communication passoit si avant, qu'elle sentoit actuellement les bons anges de ces âmes souffrantes autour de soi, qui lui découvroient leurs besoins et l'excitoient à ce qu'elle devoit faire auprès de Dieu pour obtenir leur délivrance.
Une fois, ayant raconté à la supérieure diverses connoissances qu'elle avoit eues du purgatoire, celle-ci lui témoigna quelque doute, rebutant son discours comme chose incroyable. L'aimable fille lui répondit avec une débonnaireté merveilleuse : « Ma chère Mère, je ne suis pas digne des grâces que Dieu me donne, mais c'est pour me rendre humble dans la vue des châtiments de sa divine justice et de ses bontés infinies qui daignent exaucer les prières pour ces pauvres âmes prisonnières» >>
La supérieure lui répondit qu'elle voudroit tous les jours être visitée d'une âme du purgatoire, si cela lui étoit une aide et un moyen à se rendre plus humble et plus agréable à Dieu. La bonne sœur lui répondit : « Vraiment, ma chère Mère, si tel est votre courage et votre .
désir, nous prierons Notre Seigneur qu'il le vous accorde. » La supérieure ayant accepté cette partie, fut tout étonnée que le même soir elle eût signe d'une âme souffrante, mais cela d une manière que ce n'est pas ici le lieu de décrire : seulement dirons-nous, qu'afin qu'il ne semblât que ce fût chose imaginée, on fit coucher quelques sœurs en la même chambre, qui furent témoins oculaires et auriculaires de la visite, qui dura sept mois tout entiers, dont la bonne sœur prit occasion de dire à sa supérieure, avec une humilité et une débonnaireté admirables, que cela lui apprendrait à ne plus s'étonner du long temps que les âmes demeurent en Purgatoire ; de quoi elle lui donnoit quatre raisons : La première, l'inconcevable pureté où il faut que l'âme soit pour se présenter devant la sainteté et pureté même, qui est Dieu, qui ne reçoit rien en sa glorieuse cité qui ne soit pur comme la cité même. La seconde, la multitude innombrable des fautes vénielles que nous faisons en cette vie, et le peu de pénitence que l'on fait des péchés mortels confessés. La troisième, l'impuissance oîi sont ces pauvres âmes d'acquitter ellesmêmes leurs dettes. Et, la quatrième, la tiédeur et la négligence de la plupart des chrétiens à prier Dieu et à faire des bonnes œuvres pour les âmes du Purgatoire ; les personnes de l'autre monde étant quasi aussitôt effacées de la mémoire de plusieurs, qu'elles sont évanouies de leur vue. Il faut suivre l'âme de la personne aimée, disoit
cette chère sœur, jusque dans les flammes du Purgatoire, jusque dans la joie du Paradis; autrement la charité ne seroit pas éternelle et permanente.
Mais il faut abréger sur cette matière. On en pourroit écrire des cahiers. Si on eût voulu remarquer tout ce qui s'est passé entre cette chère sœur et les âmes du purgatoire, ce seroit faire un discours immense ; je le raccourcis et ne raconterai plus que deux choses qui lui sont arrivées Tannée avant son décès.
La première fut de notre bien aimée sœur Claude- Térèse Flory, une vraiment sainte fille, qui décéda quelque temps avant notre aimable sœur Marie-Denise, laquelle avoit cette habitude de beaucoup prier pour les personnes décédées, quelque haute estime qu'elle eût de leur vertu durant leur vie, disant souvent : « Hélas! nous avons affaire à un maître si exact qu'il faut payer jusques à une maille dérobée à son service ; il faut purger jusques aux moindres détours de notre amour-propre, jusques à la plus légère et imperceptible de nos vanités. 11 faut, comme dit notre glorieux Père, restituer k Dieu le temps que nous dérobons à la sainte oraison par les divagations et par la tiédeur de notre esprit. »
Durant le travail de notre bonne sœur Claude-Térèse Flory, notre charitable sœur Marie-Denise fit beaucoup des prières pour le repos de son âme ; elle lui apparut, la remerciant, et lui dit qu'elle n'a voit plus besoin de
prières par la divine miséricorde, mais qu'elle les appliquât pour une autre, qu'elle lui nomma, qui étoit pour plusieurs années en purgatoire. Elle ne désista pas, nonobstant ce remerciement, ses suffrages pour la chère sœur Claude-Térèse, qui vint derechef la remercier. Et, pour preuve que c'étoit bien elle, et que Dieu lui avoit fait miséricorde, elle la toucha et lui ferma une plaie qui lui étoit restée entre le sein gauche et Tépaule, où elle avoit eu une apostème; et moi, qui écris ceci, j'ai vu de mes yeux et non par ouï-dire, ni par aucune relation, la plaie ouverte et le lendemain miraculeusement fermée. Je l'ai de mes propres mains pressée et touchée de tous les côtés, pour me mieux assurer de la vérité que je reconnus iTès-entière.
L'autre vue de notre bonne sœur, que je suis engagée de raconter, n'a été que trop connue, puisqu'elle lui a coûté la vie, ainsi que nous allons voir.
Le'*jour de Notre-Dame des Anges, auquel cette sœur avoit coutume de retirer un grand nombre d'âmes du purgatoire^ ayant communié et tenant le saint Sacrement, elle faisoit la communion avec le séraphique père saint François ; et, pour action de grâces, elle demandoit à Dieu des âmes du purgatoire, qui, tirées des peines, allassent lui donner les louanges qu'elle n'étoit pas capable de rendre à sa divine Majesté. A cet instant, elle fut saisie d'un mouvement intérieur, en sorte qu'il lui
2â4 MARIE-DENISE DE MARTIGNAT.
sembla que son âme n'étoit plus dans son corps et que Notre Seigneur, la menant sur le bord du purgatoire, d'une main amoureuse, lui ouvrit la porte des prisons, et d'un regard bénin lui montra Pâme d'un grand prince, dont la mort a causé bien des regrets et fait verser beaucoup de larmes. Prince très-puissant, lorsqu'il vivoit, et à cette heure très-pauvre, n'ayant pas fait l'amas de beaucoup de bonnes œuvres, qui sont les richesses de l'autre vie, et souffrant plus qu'il ne se peut dire. Notre Seigneur lui dit : « Ma fille, vous m'avez déjà beaucoup prié pour le salut de cette créature; maintenant, voyez et priez. » Cette charitable fille vit donc l'âme de ce prince dans cette ardente et lamentable conciergerie, mais si bas, si profond et pour si longtemps qu'elle en demeura tout éperdue. Et son esprit étant comme revenu, pour redonner le mouvement et l'action à ses sens corporels, elle alla promptement, d'un visage tout changé et tout baigné en larmes, trouver la supérieure. Elle se jeta à ses genoux, s'écriant : « Ma Mère, je viens vous dire qu'un tel prince (qu'elle lui nomma), ayant été blessé en duel, est mort; mais, ne craignez rien, il est en purgatoire. » Sur cela, elle raconta tout au long à sa supérieure comme la chose s'étoit passée, et ajouta : « Oui, ma bonne Mère, j'ai vu cette âme en purgatoire, mais, hélas! qui l'en retirera? Cène sera peut-être que le grand jour du Jugement! ma Mère, poursuivoit-elle en pleurant, que Dieu est bon
dans ses justices ! Oh ! combien ce prince a suivi l'esprit du monde et la lumière de la chair ! qu'il a eu peu de soin de son âme et peu de dévotion pour l'usage des sacrements.
Cette aimable fille pleuroit si amèrement et paroissoit si éperdue, que sa supérieure en fut toute surprise et étonnée, ne l'ayant jamais vue dans un tel état, surtout pour les larmes et le visage changé, car elle l'avoit toujours égal, et ne pleurant quasi jamais, que la semaine sainte, sur la passion de notre Rédempteur. Voulant la faire asseoir proche d'elle, pour l'entretenir plus à loisir, elle la pria de la laisser à genoux : « Ma chère Mère, dit-elle, plus de repos, il faut souffrir et prier incessamment ; je me suis offerte à Dieu pour cela, sous votre bon plaisir, afin d'essayer de procurer quelque soulagement a l'âme de ce prince, pour lequel je n'ai jamais passé de jour sans prier, depuis le 21 février 1644 que Dieu me fit une grâce à son occasion. »