CHAPITRE XVI
RévéUlton qu'elle eut du salut de oe prince.
Dans le long entretien que la supérieure eut avec cette bonne âme, elle lui disoit de temps en temps : « Ma chère Mère, je ne suis pas tant émue du lamentable état des souffrances où j'ai vu cette âme, comme je suis arrêtée et occupée dans l'admiration du bienheureux moment de grâce qui a fait son salut. Je vois, disoit-elle, cet instant bienheureux comme un écoulement de l'infinité, de la bonté, douceur et charité divine. L'action dans laquelle il est mort mériteroit l'enfer. Ce n'est pas son attention à Dieu qui lui a su attirer du ciel ce précieux moment de grâce, c'est en effet de la communion des Saints, par la participation qu'il à eue aux prières que Ton a faites pour lui. La toute-puissance divine s'est amoureusement laissée fléchir par quelque bonne âme, et a fait en ce coup au-dessus des lois ordinaires de sa sainte conduite. »
Cette boime soeur parloit avec tant de ferveur et d'ar-
deur que sa supérieure connoissant bien qu'elle étoit effectivement dans ce ravissement, lui laissoit suivre sans l'interrompre l'impétuosité de l'esprit; et elle ne disoit que des choses profondes et admirables sur cet instant de grâce et de salut. « Il faut bien désormais, ma chèi'e Mère, enseigner à tout le monde de demander et faire demander h Dieu, à la sacrée Vierge et aux Saints cet instant final de grâce et de miséricorde pour l'heure de la mort, et se préparer de l'obtenir par des saintes actions, parce que, quand Notre Seigneur déroge à l'ordre ordinaire de sa sainte Providence, qui veut qu'une bonne vie produise une bonne mort, il ne faut jamais présumer d'avoir ce privilège. Il y a eu tant de combats en Israël, et le soleil ne s'est jamais arrêté que pour la bataille de Josué, ni fait de rétrogradation que pour Ezéchias. Un million d'âmes se sont perdues dans l'occasion d'où ce prince a été retiré du naufrage. Il n'a eu qu'un instant de vie en la libre possession de son esprit, pour coopérer au précieux moment de la grâce, qui lui a inspiré une vraie contrition, et qui lui a fait produire un acte de vraie pénitence finale. »
La supérieure lui faisant quelque objectton là-dessus : « Ma bonne Mère, lui dit-elle, ce prince, n'ayant pas perdu la foi, a été comme une mèche disposée à prendre le feu, en sorte que l'étincelle divine de la grâce miséricordieuse, ayant touché le centre chrétien de son âme,
elle a pris le feu de la charité et en a produit un acte véritable.
il Dieu s'est servi de l'instinct, ajouta-t-elle, que nous avons naturellement d'invoquer notre principe, quand nous sommes dans le pressant danger de perdre Fêtre que nous tenons de lui, pour toucher ce prince et pour l'attirer par un élan de recours à la divine grâce efficace. La grâce divine est plus active que nous ne saurions concevoir; nous n'avons pas sitôt fait un clin d'œil, que Dieu a fait son coup dans une âme qui veut coopérer; le moment dans lequel l'âme fait l'acte de coopération à la grâce n'est pas de beaucoup plus long que celui dans lequel elle la reçoit, et en cela l'âme fait une admirable expérience qu'elle est créée à l'image et à la ressemblance de Dieu.
La supérieure voyant que cette vénérable fille s'enfonçoit dans un discours si profond, l'interrompit pour lui dire que Notre Seigneur avoit été quarante ans après les enfants d'Israël, et qu'ils ne s'éioient pas convertis de leurs mauvaises voies. 11 est vrai, ma chère Mère, aussi ce bon Dieu jura en son ire que ce peuple endurci n'entreroit jamais en son repos ; mais la grâce victorieuse ne mit qu'un moment pour abattre saint Paul et pour triompher de son cœur. « Enfin, disoit-elle, les jugements et les conduites de Dieu sont des abîmes ; il ne nous appartient pas de les sonder ; d'une chose puis-je assurer que
dans ce bienheureux moment de la grâce, Tàme de ce prince descendoit dans le profond des enfers; et, depuis que le démon est démon, il n'a peut-être jamais été plus trompé en son attente que de manquer cette proie. Il n'avoit pas connu remploi intérieur que fit sa victime des petits moments de vie que la divine bonté lui donna après sa mortelle blessure. »
Ensuite de tout ce discours, la bonne sœur demanda par aumône à la supérieure de l'argent pour faire dire trente messes pour les âmes du purgatoire en général, l'Église ne permettant pas de faire le sacrifice en particulier pour ceux qui meurent en ce triste et déplorable état, s'ils ne sont confessés avant que de mourir. Elle dit encore à sa supérieure que son illustre et très-affligée veuve s'étoit retirée dans une de nos maisons pour chercher sa consolation en conformité k la volonté de Dieu, et gu'elle avoit connu que Dieu vouloit que la Visitation priât sa divine bonté, quoiqu'en diverses façons, et pour ce prince souffrant et pour cette princesse désolée, qu'une autre sœur, qu'elle nomma, prieroit incessamment pour cette grande princesse : que quant à elle, son occupation seroit tout entière autour de l'âme du pauvre défunt : « Dieu m'a fait la grâce, dit-elle, de m'en imposer le devoir, et j'espère en la divine miséricorde, d'attirer à moi une partie de son purgatoire, puisque vous approuvez, ma bonne Mère, l'offre que j'ai faite à Dieu pour cela.
Sa douce booté m'a fait voir que Tàme religieuse est tellemeot vouée à robéissance que sa divine Majesté même ne veut point de ses plus grands et affectueux sacrifices, si la main de Vobéissauce ne les dirige et n'y met le feu. »
La supérieure a assuré par serment que cette vénérable sœur ne pouvoit en façon quelconque savoir, par voie humaine, ni la mort de ce prince, ni la retraite de la bonne et autant vertueuse que très-affligée princesse sa veuve, ce fait voir combien cette chère âme étoit gratifiée de Dieu, s'étant déclarée de tout ce que nous venons de dire plus de six jours auparavant que les lettres qui apportoient la nouvelle de cette tragique mort pussent parvenir en cette ville.