‹ Œuvres diverses, Volume 5Chapitre 46 sur 94 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Be œ qu'elle souffirit pour obtenir que l'âme de ce prince fût délivrée du purgatoire.

Cette vénérable sœur s'étoit offerte à Dieu pour souffrir, et il est constant que son offrande fut bien acceptée. En effet, aux yeux de toute la communauté, elle tomba dans un état si pitoyable de corps et d'esprit que chacun s'étonnoit de ce changement ; toute sa vie se convertit en douleurs, en sorte que Ton eût dit que c'étoit une autre personne. Sa grande et bonne santé se transforma en diverses sortes de maladiê.'4|îamais, jusques alors, on ne l'avoit vue que dans Tallégresse spirituelle, d'une ferveur toujours commençante au service de Dieu, pleine d'espérance et d'amour; et, dès cette heure, ce ne fut plus qu'une imagination martyrisée, une mémoire qui lui sembloit défaillir, une volonté enterrée, comme ce feu sacré que les anciens gardoient au fond d'un puits ; une langueur de toutes les puissances de son âme, une crainte et terreur perpétuelles sous le main du Tout-Puissant,

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des yeux toujours baignés de larmes ; une horreur de soi-même si grande, qu'elle n'osoit approcher des sacrements que la supérieure ne Teût encouragée, et ne lui eût donné sa bénédiction. Cette âme dévote qui avoit toujours chéri sa cellule comme son paradis terrestre et que Ton n'envoyoît plus dehors, excepté aux communautés, en sortoit quelquefois tout éperdue, pour se recommander aux prières des sœurs qui passoient, niême aux filles du petit habit. Quand je dis tout éperdue, il ne faut pas entendre qu'elle fit des actions, ni qu'elle dît des paroles violentes; au contraire, on la voyoit immobile, les bras croisés, ou bien les deux mains jointes, appuyée sur le bâton que ses douleurs de sciatique ravoient contrainte de prendre, les larmes aux yeux, la douleur et la paix écrite sur le visage. C'est ainsi qu'elle demandoit anx sœurs de prier pour elle ; « Chères sœurs^ disoitelle, suppliez Dieu que je ne tombe pas en sa disgrâce. » Souvent aussi elle recommai^doit que Ton priât en particulier pour l'âme du prince défunt.

Tout cela foisoit bien connoître qu'il y avoit des choses extraordinaires en elle, desquelles pourtant on ne faisoit point de bruit, suivant la coutume de la Visitation de se tenir le plus qu'il se peut dans la vie cachée, ne faisant pas beaucoup éclater les merveilles dont Dieu gratifie les âmes, se contentant de rendre grâces et gloire à sa divine majesté; ce qui est pour trois bonnes fins : pour conser-

ver rhumilité, pour retrancher les amusements et les vaines complaisances, et surtout pour imiter Jésus-Christ qui, pour notre exemple, défendit à ses apôtres de manifester la vision du Thabor durant sa vie mortelle.

Dans l'état de souffrance où étoit notre chère sœur, il nous sembloit à toutes de voir un soleil languissant dans son éclipse, une colombe gémissante, une pauvre petite brebis tondue qui ne savoit où se coucher, ou, pour mieux dire, nous voyions la véritable image d'une âme du purgatoire, un visage aussi doux que triste, une âme comblée d'amertume et de paix, un cœur humilié et contrit, une prisonnière qui baisoit ses fers, une victime raisonnable qui se voyoit consumée à petit feu, et qui n'eut jamais d'autre plainte en tous ses maux que de dire quelquefois : « Mes chères sœurs. Dieu est un juste juge, priez-le. pour moi. »

Il ne m'est pas possible de trouver des termes pour exprimer comme le feu et la glace faisoient en même temps leurs différentes actions en cette chère sœur. Les tentations, les pressures de cœur, les travaux intérieurs sembloient submerger cette pauvre âme ; et de l'autre côté, la flamme de l'amour divin, qui n'étoit invisible qu'à elle ; quoique en vérité elle brûloit et fût consumée d'une sainte ardeur, lorsqu'elle croyoit d'être si tiède que Dieu alloit la vomir.

Ce ne fut pas seulement pour Tintérieur que cette

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chère souffrante et martyre de la sainte charité se trouva tourmentée ; la main du Seigneur la toucha en son corps aussi bien qu'en* son âme, ce qui donna une pitié sensible à la communauté, ne lui ayant jamais vu de maladie. Elle tomba d'un côté dans des ardeurs de poitrine si violentes que souvent elle étoit prête à étouffer ; et comme elle voyoit que nous en étions en peine, elle nous faisoit signe de ne rien craindre, et ne vouloit prendre aucun soulagement que par une expresse obéissance, disant * sa supérieure : « Ma chère Mère, c'est chose perdue autour de moi, que tous les remèdes humains, puisque Dieu me veut comme je suis ; rien ne me soulage que votre bénédiction. »

Si elle brûloit à la poitrine, et au visage, elle éloil toute glacée au reste du corps, ainsi brûlant et gelant en un même temps, elle pouvoit bien dire avec David : Seigneur^ vous m'avez fait passer par Veau et par le feu. Tout d'un coup, son corps enfla si furieusement, depuis la ceinture jusqu'à la plante des pieds, que de maigre et décharnée qu'elle étoit, elle devint prodigieusement grosse. « Voyez, ma bonne Mère, dit-elle à la Supérieure, voyez où Dieu m'a réduite ; sa sainte volonté soit faite. »

La Supérieure, touchant cette enflure froide comme de la glace et luisante comme du marbre, témoigna bien de la douleur. Mais la bonne sœur la consola, lui disant : « Ma chère Mère, ne vous fâchez point ; il me falloit ces

jambes de marbre, pour courir après mon pauvre prince parmi les ardents abîmes du purgatoire. » Et se mettant k genoux appuyée sur son bâton, elle demanda derechef, par aumône, de l'argent pour faire commencer un annuel de messes, en faveur des âmes du purgatoire, espérant en son cœur que la bonté divine en feroit l'application sur Tâme de ce malheureux prisonnier.

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