CHAPITRE XIX
lie prince défunt lui parle et lui fait sentir son purgatoire.
En effet, quatre jours après ceci, à la fêle du sérapbique père saint François, notre bonne sœur commença d'ouïr la voix du prince, qui réveilla par des grands soupirs et par une révélation de chaleur si ardente qu'il lui sembloit être dans une fournaise. Depuis ce jour-là, elle continua toujours d'entendre la voix lamentable du défunt; elle le sentoit proche d'elle, par cette chaleur brûlante qui lui faisoit participer d'une nouvelle façon à son purgatoire.
Le dix-huitième du mois d'octobre, notre vénérable sœurs'étant souvenue .que c'étoit le jour de la naissance de feu notre très-honorée mère Péronne-Marie de Châtel, elle se sentit fort pressée intérieurement de prier cette charitable Mère d'employer ses intercessions pour l'àme du prince ; et soudain, saisie d'un sacré mouvement de présence divine, il lui sembla de voir cette âme
souffrante un peu élevée du fond de Fardent abîme, mise dans un lieu et dans un état de capacité d'être délivrée avant te jour du jugement, et que quelques heures de diminution de son purgatoire étoient accordées de Dieu. Elle ne passa point le jour sans en donner la joie à sa supérieure. Celle-ci lui témoignant d'être étonnée de ce qu'elle ne lui parloit que de quelques heures de diminution du purgatoire, la bonne sœur lui répondit d'un grand zèle et d'une ferveur qui n'étoit cachée qu'à elle-même : « Ah! ma Mère, que c'est déjà beaucoup que la divine miséricorde commence à se laisser fléchir ; le temps de cette vie et celui de l'autre n'ont pas une même mesure ; des années de tristesse, d'ennuis, de pauvreté et de grièves maladies en ce monde, ne sont pas comparables à une seule heure des souffrances qu'endurent les pauvres âmes du purgatoire. »
Le lendemain. Dieu consola cette chère sœur d'une admirable façon ; l'âme du prince lui apparut comme cachée et environnée dans un gros amas d'épines brûlantes et pendantes de tous côtés : elle étoit entre un ange et un démon ; l'ange tenoit un livre en sa main, plus blanc que la neige, et le démon en tenoit un plus noir que toutes les obscurités qu'on peut voir en ce monde. Ils feuilletoient ces livres alternativement, et, à chaque tour de feuillet, les épines brûlantes faisoient un nouveau pétillement ; il y avoit fort peu d'écrit daiis le livre
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blanc, mais il y avoit beaucoup d'écritures dans le livre noir.
L'ange parlant bénignement à cette chère sœur, lui dit: « Charilable fille, ne vous étonnez point; mais fournissez-nous de Teau pour laver les caractères noirs écrits dans ce livre ; quand ces feuillets seront blanchis, Tàme de celui pour qui vous priez viendra avec nous louer Dieu. » Ce qu'ayant dit, tout disparut. Hais cette chère sœur souffrit un extrême travail en cette vue, en sorte que nous crûmes qu'elle en dût mourir, demeurant extrêmement affoiblie par la frayeur que ses sens reçurent de l'horrible figure du démon et de sa rage contre les âmes baptisées; et, d'autre côté, l'excessive joie que son âme ressentit de voir la beauté de ce fidèle officieux et angélique gardien, jointe à la vue de l'état pitoyable du prince, lui donna une si profonde occupation d'esprit que son pauvre corps demeura quelque temps comme tout destitué. Elle disoit souvent avec des profonds soupirs : (( Oh! que nous avons d'étranges surveillants, et des différents écrivains à nos côtés ! notre procès s'écrit partout et nous n'y pensons pas ! Oh ! que c'est chose déplorable de voir comme le monde, la vanité et le démon se partagent la vie des hommes, et combien peu ils donnent d'actions nettes et pures au service de Dieu ! » Elle disoit aussi qu'elle avoit connu que Jésus-Christ, qui est le roi des humbles, aime les âmes sans exception des
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personnes, donnant sâ grâce et sa gloire à tous ceux qui veulent suivre les divins commandements ; mais que le démon, qui est le roi de Torgueil, prend plus de peine et fait plus de cas d'avoir dans ses cachots une âme de prince, que de plusieurs roturiers, d'autant que la damnation d'un prince fait plus d'injure à la grâce de Jésus-Christ, ces personnes de haute condition recevant plus des bénéfices divins, par la bonne éducation, par le pouvoir et par les occasions de faire des bonnes œuvres.
Or, comme l'ange du prince lui avoit requis de l'eau pour laver les noirs caractères du livre, elle pensa que celle de ses larmes ne sufflsoit pas ; et, demandant à Notre Seigneur quelle eau il désiroit pour effacer cette noirceur, la divine bonté lui renouvela une sainte vue qu'elle avoit eue autrefois de l'agonie et de la sueur de sang et d'eau du Sauveur agonisant au jardin des Olives : d'où elle connut que c'étoit de cette eau-là qu'il falloit pour blanchir cette âme souffrante. Ensuite elle entreprit de dire tous les jours, plusieurs fois, trois Pater et trois Ave Maria, les bras en croix, demandant à Jésus-Christ de cette eau et de ce sang, qu'il sua pour nos péchés durant les trois heures de son agonie. Elle continua cet exercice le même jour de sa mort, et certainement il y avoit grande dévotion de la voir dans son lit, les bras étendus en croix, les yeux chargés de larmes et le cœur
plein d une sainte ardeur, toujours en Dieu dans ses souffrances qu'elle nommoit toujours petites, et en faisant mille fois moins d'état que si un autre les eût en* durées.