‹ Œuvres diverses, Volume 5Chapitre 49 sur 94 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Continuation de cette matière et de la peine qu'elle toulfrit étant priv^ de la vue de l'&me du prinœ.

Quelques semaines avant sa mort, sa supérieure lui montra une lettre par laquelle on mettoit fort en doute le salut du prince défunt, pour qui elle faisoit tant de prières. Cette chère sœur prit cela fort à cœur, et dit : « Ma bonne Mère, le démon fait ceci pour vous attiédir au zèle de prier et de faire prier. » Elle redoubla sa ferveur, son affection et ses prières, et, le lendemain, se plaignant amoureusement à Notre Seigneur, après la très-sainte communion, qu'elle appeloit le temps de sa très-favorable audience. Notre Seigneur lui dit : « Ma fille, de quoi te troubles-tu? Ne sais-tu point encore que tous les murmurateurs de mes œuvres miséricordieuses ne sont pas morts avec les scribes et les pharisiens. »

Une autre fois, presque sur une pareille rencontre, après une de ses communions, Notre Seigneur lui dit : « Laisse dire, et continue à me prier ; nul ne peut sonder

les abîmes de mes secrets, ni voir dans le fond des trésors de mes infinies miséricordes. »

Le jour des trépassés, cette chère sœur s'étant appliquée à prier pour la généralité des âmes du purgatoire, sans penser à Tâme du prince défunt, elle en reçut une âpre correction de son ange gardien, qui lui fit entendre que, puisque Dieu lui avoit imposé le devoir de prier pour cette âme, elle devoit être la première dans son intention. Elle lava cette faute avec bien des larmes, et fut trois jours sans ouïr ni sentir autour de soi Tâme du prince, ce qu'elle estima une grande punition et privation. Elle demanda par aumône à sa supérieure deqnoi faire dire quinze messes en hommage des quinze effnsions du précieux sang de Jésus-Christ, pour réparer devant Dieu son manquement. Durant les trois jours que la vénérable fille fut privée de sentir cette âme souffrante, une des sœurs qui couchoit à l'infirmerie l'entendit la nuit qui soupiroit et disoit : « Revenez, chère âme, revenez ; je ne serai plus oublieuse ni infidèle. » La supérieure, avertie, alla parler à la fervente malade pour la consoler, et lui dit que peut-être l'âme du prince avoit été délivrée du purgatoire. « ma chère Mère, lui répondit-elle, voilà une fausse consolation; hélas! non, cette âme n'est point délivrée ; il lui faut bien encore des années et des suffrages. »

Au troisième jour de son affliction, qui auroit fait la

consolation d'une âme moins fervente, de se voir délivrée de la vue d'une âme de l'autre monde, cette vénérable sœur, communiant de la main de Monseigneur de Genève, elle sentit sensiblement Tâme du prince, qui, au moment de la sainte communion, revint vers elle avec une plainte et une ardeur qui pensa la faire défaillir; et elle-même se mit à plaindre si haut, que ce bon Prélat et ses assistants en eurent grande pitié, quoiqu'ils n'en sussent pas les causes. La même chose lui est arrivée d'autres fois, et elle disoit de bonne grâce à sa supérieure, lui parlant du retour de cette âme : « Je pense que si ce bon pasteur (elle parloit de Monseigneur de Genève) ne m'eût ramené cette pauvre brebis errante, elle ne seroit point retournée. » Elle témoignoit une joie de ce retour qui ne peut s'exprimer.

Le jour des Innocents, auquel notre incomparable père François de Sales passa en la gloire (comme nous le croyons sur les préjugés de sa sainte vie), notre chère sœur ayant demeuré presque tout le jour au chœur, sur le soir, ne pouvant s'en retourner, à cause que ses pauvres jambes étoient comme immobiles par le long temps qu'elle avoit demeuré à genoux, elle pria une fille du petit habit d'appeler quelque sœur qui lui fît la charité de l'emporter. L'enfant s'en oublia, en sorte que cette chère sœur demeura bien contente devant le saint Sacrement, et ce fut pour son bonheur, parce que, con-

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tinuant de prier, il lui sembla que la grille du chœur s'ouvrit d'elle-même et qu'elle vit le tombeau de noire digne Père et Fondateur, comme si elle eût été tout proche, et au devant l'âme du prince avec l'ange, mais sans le démon qu'elle avoit vu une autre fois; et que du tombeau sacré une rosée sortoit, qui avoit éteint quelques-unes des épines brûlantes, parmi lesquelles cette âme lui apparoissoit presque toujours. La sienne étoit abîmée de joie et de reconnoissance, lorsque l'infirmière vint l'interrompre, se fâchant à elle de ce qu'elle deraeuroit si longtemps dans le chœur ; à quoi elle répondit, en riant : « Chère sœur. Notre Seigneur m'a mise dans l'impuissance de m'en aller, et je passerois bien ici la nuit. » L'infirmière la trouva sur ses pauvres genoux, tellement enflés et roides, qu'ayant appelé deux sœurs, les plus fortes du monastère, elles eurent toutes (rois grande peine de la soulever pour l'asseoir dans une chaise et l'emporter à l'infirmerie, où l'on eut bien à faire de -la déshabiller et mettre dans son lit. Le même lui étoit arrivé il n'y avoit que trois jours, qu'elle avoit désiré de passer la nuit de Noël, selon sa coutume, devant le saint Sacrement, disant pour raison quelanuit de^ Noël, où les anges chantent d'un côté, les bergers parlent de l'autre, la sacrée Vierge et saint Joseph servent le divin Enfant, on ne peut prendre le loisir, parmi tant de saintes affaires, de prendre un bon somme.

Lorsque son infirmière se fâchoit de ses austérités et de ses longues prières, cette vénérable sœur, quittant son sérieux, la caressoit comme un enfant, Tappeloit sa seconde Mère et lui demandoit pardon ; en sorte qu'on ne savoit faire autre chose que de l'admirer.

Le premier jour de Tan 1653, cette chère sœur, suivant la coutume qu'elle avoit de demander à Notre Seigneur des âmes du purgatoire pour ses étrennes, fit de grandes instances pour obtenir l'âme de son pauvre prince; mais elle lui fut refusée. Et, au lieu de cela. Notre Seigneur lui dit qu'il lui donneroit un si grand surcroît de tous ses maux que sa vie en seroit abrégée, et qu'il contenteroit son désir d'aller en la sainte éternité. Cette révélation la surprit d'une grande joie, et elle en fit part à sa supérieure, l'assurant qu'elle mourroit cette année-là.

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