‹ Œuvres diverses, Volume 5Chapitre 50 sur 94 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Vhuleim traits méiiKirables de ta dernière maladie.

Au commencement du carême, les souffrances de la chère sœur s'augmentèrent en telle sorte que nous crûmes souvent que Tardeur excessive de sa poitrine alloit l'étouffer et qu'elle étoit à son heure dernière. Mais, d'une sainte et joyeuse force d'esprit, elle se mil de nos appréhensions ; elle se contraignoit jusqu'à l'extrême pour venir communier et faire au chœur ses exercices spirituels, et, ce qui est plus admirable, elle ne perdit jamais un seimon ni une conférence au parloir. Monseigneur de Genève nous disoit quelquefois, lorsqu'elle entroit, qu'il lui sembloit voir une sainte Liduvine. Non -seulement elle se tenoit appuyée sur son pauvre bâton aux sermons et aux conférences, mais elle montoit au chapitre, faisant sur chaque marche une longue pause pour reprendre haleine, et, lorsqu'on vou* loit l'empêcher, elle disoit, souriant aimablement : « Je fais tant de fautes, il est bien nécessaire que j'aille m'en

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accuser au chapitre; autrement, j'envieillirai tout à fait dans mes péchés et mauvaises habitudes. »

D'autres fois elle disoit : « Nous sommes, à la Visitation, de ces petits bataillons bien rangés dont la sacrée Vierge est la générale; il ne faut jamais sortir de notre rang, qui est l'observance de la règle, ni nous rendre que quand notre chef ne saura où nous posons nos pieds. »

A cause de ses infirmités, on lui donnoit de la viande pour son vivre en carême ; mais, par une sainte adresse, elle en mangeoit très-peu, se faisant réserver du soir au matin le reste de quelque autre sœur dont Finfirmité ne requéroit pas d'être dispensée des viandes prohibées. Vivant ainsi adroitement du reste des autres, elle disoit à son infirmière que c'étoit sensualité, et qu'elle avoit toujours trouvé un certain goût à la portion commune qu'elle ne trouvoit point ailleurs.

Elle prioit Dieu tous les jours en un coin ; les sœurs, par ordre de la supérieure, la visitoient fort peu, à cause de son oppression de poitrine.

Le soir, dès les trois heures, on lui faisoit la charité de lui allumer sa lampe à son petit coin, pour dire ses offices du lendemain ; et, l'heure de l'oraison étant venue, elle éteignoit sa lampe et faisoit l'oraison mentale jusqu'au souper. Il faut noter que, quelque grand attrait qu'elle eût à la prière vocale, c'étoit sans préjudice de la

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mentale, n'en perdant jamais un demi-quart d'heure, soit des heures communes, soit des heures permises dans les constitutions. ^

Plusieurs fois, étant assise sur un siège assez haut, elle tomba et se renversa si rudement que les sœurs accoururent, croyant qu'elle devoit être assommée ; mais elle ne faisoit que s'en rire, et, d'une force extraordinaire, elle se levoit et continuoit sa prière. La supérieure lui demanda que vouloit dire qu'elle se laissoit ainsi tomber : « Ma chère Mère, répondit-elle, c'est ce malheureux ennemi qui me fait souvent quelque niche quand je dis l'office des morts pour l'âme de mon pauvre prince. L'autre jour, je tombai abouchée sur un couleaa que j'avois pris pour desserrer le fermoir de nos Heures, en sorte que je devois m'être tuée; mais je me moque bien de sa rage. »

On voyoit en notre vénérable sœur une conduite de Dieu si extraordinaire, que l'on n'osoit lui refuser de faire ce k quoi elle se sentoit inspirée. 11 arriva néanmoins une fois que sa supérieure, entrant dans l'infirmerie sur les quatre heures du soir, et la trouvant oppressée à l'extrémité, son visage et ses yeux comme des flammes de feu, sans qu'elle désistât de dire ses offices à la lueur de sa petite lampe, elle la reprit, lui disant de laisser cela et qu'elle se tuoit à plaisir. Elle éteignit soudain sa lampe et ferma ses Heures, lesquelles,

depuis, elle n'osa pas même toucher en plein jour, pour dire quelques litanies; et elle demeura ainsi soumise, priant mentalement, jusqu'à ce qu'une sœur s'étant aperçue de ce changement, lui demanda que vouloit dire cela. « C'est, dit-elle, que notre chère Mère m'a dit de quitter nos Heures, sa charité lui faisant croire qu'il me nuit à la santé de prier et de dire mes offices. » La sœur lui demanda si cela ne lui étoit pas sensible : « Un peu, dit-elle; mais* me taire devant Dieu ou lui parler, c'est tout un, pourvu que la sainte obéissance me dirige. » La supérieure, sachant qu'elle avoit pris sa parole à la rigueur, admirant cette démission, la remit en liberté de suivre son attrait, lui disant qu'elle fît selon que Dieu lui inspireroit.

Durant tout le temps de son infirmité, on ne lui vit jamais perdre une seule fois la lecture spirituelle. Que si elle ne pouvoit, elle promettoit des prières à celles qui feroient cette charité; et, non-seulement elle avoit ce zèle pour elle-même, mais encore pour celles qui étoient k l'infirmerie. Lorsqu'elle les voyoit s'amuser à quelque chose, elle les ressouvenoit charitablement de l'exercice qu'on venoit de sonner, ayant grande conscience de faire perdre à ses infirmières le temps des prières et de tous les autres exercices communs, elle les prioit à mains jointes d'y aller.

Tous les soirs, quand la supérieure ne pouvoit pas H 8

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aller à rinftrmerie donner la bénédiction à cette chère sœur, elle se faisoit bénir à son infirmière. « Si nous savions, disoit-elle, comprendre les grandes vertus du signe de la croix, nous le ferions en toute rencontre et ne trouverions point étrange de nous bénir les uns les autres. »

Elle prioit jusqu'au signe du coucher commun après matines; et lors, prenant sa règle, son chapelet et son crucifix, elle les serroit sur son c^ur pour essayer de prendre un peu de repos. G'étoit son ancienne habitude de coucher toujours sa règle avec elle, et disoit qu'une religieuse est bien armée contre l'ennemi quand elle a ces trois choses en ses mains.

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