CHAPITRE XXII
Excellente prière qu'elle fit pour l'âme du prince.
Le jour du vendredi saint, sur le soir, la supérieure, trouvant cette chère sœur extraordinairement mal, lui dit : « Ma sœur Marie-Denise, vous avez fait quelque excès? — Il est vrai, ma bonne Mère, lui réponditelle ; je me suis fait un peu de violence ; je voulois mettre mon pauvre prince à la place du bon larron, afin que Notre Seigneur lui dît cette douce nouvelle : Aujourd'hui, tu seras avec moi en paradis ; mais il faut suivre les ordres de Dieu. »
Le samedi saint, elle dit qu'elle étoit deiscendue aux limbes, résolue de n'en point retirer son esprit que Notre Seigneur ne lui eût accordé quelque chose pour Tâme de son pauvre prince, et qu'elle étoit retournée de là toute comblée de joie, ayant bien connu que la divine Bonté Tavoit un peu exaucée.
Le jour de Pâques, elle demanda la grâce de descendre au réfectoire pour dîner encore une fois avec la commu-
nauté, ce qu'elle fit sur une petite table, afin de mieux observer ce qui est ordonné par le coutumier pour les infirmes. Au sortir dô là, on la conduisit à l'infirmerie, sans lui permettre d'aller à la récréation de la communauté, la voyant dans un état d'oppression qu'il sembloit qu'elle dût expirer. La Supérieure, jetant quelques larmes, lui dit : « Ma chère sœur Marie-Denise, je vois bien que. nous ne vous garderons plus guère avec nous; Notre Seigneur vous tient de trop près. » Là-dessus, elle se *lève avec une gaieté admirable : « Ah ! ma chère Mère, dit-elle en l'embrassant, vous êtes triste de ce que ma joie s'approche ! Je vous supplie, au contraire, de m'aider, afin que j'aille avec humilité et allégresse audevant de l'Époux qui vient pour faire miséricorde à sa pauvre et inutile servante. » Une sœur lui demanda si elle ne craignoit point la mort : « Non vraiment, ditelle, par la grâce divine; mon plus grand plaisir est de regarder la démolition de ma prison terrestre. — Mais les jugements de Dieu, répliqua la sœur, ne vous étonnentils point? — Je confesse, dit-elle, qu'ils me font frémir; mais je regarde mon Jésus sur la croix, et, lui laissant le soin de m'appliqujer le médte infini de son sang précieux, je ne veux me réserver que celui d'employer tous les moments de reste de vie à son amour et à son service. »
Voyant bien elle-même que son être naturel alloit se
clétruisant peu à peu, quelques jours avant Tascension de Notre Seigneur, elle voulut faire une revue de son àme, et, à cette fin, elle demanda de parler à M. Truittat, chanoine de Notre-Dame et notre très-vertueux confesseur, à qui elle avoil une parfaite confiance. Elle désira que sa supérieure fût présente à leur entretien, qui dura plus de trois heures. Cette chère âme rendit un compte de toute sa vie avec tant de clarté, tant d'humilité, de naïveté et de confiance, que le confesseur et la supérieure, pendant ce temps-là, eurent grande peine à retenir les larmes de dévotion et de respect, admirant de voir en un si grand âge une mémoire si heureuse, un jugement si solide, une vue si /claire dans les détours de la conscience et une fidélité si exacte. Elle pria le confesseur de revenir le lendemain, disant à la supérieure en sa présence : « Ma chère Mère, je vous supplie de me dire tous mes défauts et de me donner lumière, afin que je fasse une confession parfaite ; vous êtes mon ange visible, vous devez éclairer mes ténèbres. J'aurois un grand regret, ma très-chère Mère, si vous brûliez en purgatoire faute de m'avoir bien corrigée. »