CHAPITRE XXm
BUe te dlvpose à la mort.
Le lendemain, elle fit sa confession générale, assez prolixe, et, au sortir de là, M. Truittat nous dit, la larme à l'œil : « Je ne sais si en toute la terre Notre Seigneur a une meilleure servante que la bonne sœur Marie- Denise. »
Le vingt-deuxième de mai, le jour de la déposition de la supérieure étant arrivé, selon la règle, elle renonça à sa charge, comme c'est la coutume de Tlnstitut, entre les mains du supérieur et au milieu des sœurs eapitulairement assemblées. La chère sœur Marie-Denise s y trouva, et, par son extrême bonté et douceur de cœur, ne peut se contenir de jeter quelques larmes. Après Faction, Monseigneur de Genève ayant appelé cette vénérable fille, pour laquelle il avoit un respect et une affection tout extraordinaire, il lui dit pourquoi elle s'étoit incommodée de venir dans le chœur. « Mon bon Seigneur, dit-elle, je suis venue vous voiv, prendre votre
MARIE-DENISE DE NARTI61!fAT. 2S9
sainte bénédiction et vous dire que je m'en vais à grands pas du côté de Téternité, et que j'ai grand besoin de vqs saintes prières. J'ai encore voulu venir remercier Notre Seigneur de toutes les grâces qu'il a faites à notre Mère déposée, durant les six ans de sa charge. » Elle ajouta plusieurs autres paroles très-dévotes et très-obligeantes, priant Monseigneur de commander à la déposée de lui être toujours mère, et de l'assister à son dernier passage. A deux jours de là, environ les quatre heures du matin, cette chère sœur appela notre très-honorée mère Françoise-Agnès Floccard, qui couchoit à l'infirmerie proche d'elle, afin de l'assister au besoin, et qui se leva promptement. La chère malade lui dit, en présence de quelques autres sœurs : a Ma sœur, je vous appelle pour vous dire une chose, à quoi vous ne vous attendez pas : dans deux jours vous serez notre mère ; Dieu veut que vous fortifiiez votre cœur auprès de lui et que vous ne soyez pas sur, prise. » Ensuite, elle lui parla avec une admirable ferveur du courage qu'il faut avoir pour une telle charge, et que la piété, la charité et la générosité font une parfaite supérieure.
Après prime, la déposée allant voir cette bonne malade, elle lui dit la même chose, en présence de plusieurs sœurs. Et, comme elle la pria de ne parler point de cela avant l'élection, elle lui répondit : « Eh bien! je tiendrai ma joie dans mon cœur jusques à jeudi, » ce qu'elle fit.
Et vraiment elle fit rire toute la communauté dans le chœur, lorsque les suffrages furent tirés, et que Monseigneur de Genève annonça l'élection faite très-canoniquement de cette chère mère Françoise-Agnès. Notre bonne sœur Marie-Denise la poussa avec son bâton et lui dit tout haut: « Allez, mon enfant, faire votre protestation de foi, et dites trois fois : In te^ Domine^ speravi, non confundar in œternum.
Elle porta un respect aussi profond et rendit une obéissance autant prompte et simple à sa nouvelle supérieure, que si jamais elle n'eût eu autre qu'elle ; disant que le pouvoir de Dieu, que les créatures tiennent sur nous, ne vieillit jamais et est toujours le même, et que notre soumission et notre respect le doit être ainsi, et nos cœurs ne jamais changer pour l'obéissance, quand nous changerions tous les jours de supérieurs.
Cette chère sœur ayant trouvé dans sa layette quelque bout de filet et quelques petits morceaux de drap,^ qu'elle avoit serrés pur rapiécer ses habits, dont elle étoit fort soigneuse, elle eut grand scrupule de cette prévoyance. Elle porta ce petit butin à la supérieure, avec beaucoup de larmes, disant que c'étoit un grand défaut contre la sainte pauvreté.
La supérieure lui répondant que cela ne valoit pas le parler, elle lui dit : « Ma chère Mère, il n'y a pas longtemps que Notre Seigneur m'a montré, quand je le priois
pour une certaine personne religieuse, qu'il y avoit un démon particulier , qui lui gardoit de petites chaussettes de peu de valeur, qu'elle avoit contre Tintention et à rinsu de Tobéissance ; et le démon étoit plus empressé à garder cela qu'à garder des trésors cachés à un séculier qui auroit des pleins coffres d'or et d'argent. Après avoir fait les vœux de religion, tout ce qui est caché a la sainte obéissance est en même temps au pouvoir et à la puissance des démons. »
Son pauvre corps s'affoiblissant de plus en plus, on obtint sur la ferveur de cette chère âme qu'après le dîner, elle se mît au lit pour reposer. Elle s'y soumit, faisant dans son lit toutes ses prières, comme si elle eût été au chœur. La supérieure lui demandant une fois si le temps ne lui avoit point duré, ayant demeuré très-longtemps toute seule, elle lui répondit : « Ah ! ma Mère, que ditesvous ! le temps dure-t-il à une religieuse qui sait que son époux lui est présent? Et puis, ajouta-t-elle, voyez la belle compagnie que j'ai autour de moi. » C'est qu'elle avoit fait garnir tout le dedans de son lit d'images des saints et des saintes de sa dévotion. « Avant, disoit-elle, que j'aie dit à chacua un mot, la journée est passée. »
Elle coula encore quelques jours de vie, toute la matinée dans le chœur, et à faire des actions de grâces après la sainte communion ; et après le diner, au lit, en silence, en prières, en souffrances, jusqu'au jour de la
26â MARIE-DENISE DE MARTIGISAT.
veille de saint Jean-Baplisle, qu'elle fit appeler sa supérieure, et lui dit ingénument qu'elle n'avoit plus qu'un jour, et qu'elle désiroit l'employer à recevoir ses sacrements. Elle supplia qu'on lui permît d'aller communier l>#ur viatique dans le chœur, et qu'elle eût la grâce d'y recevoir l'Extrême-Onction, souhaitant grandement de trépasser aux pieds dès sacrés autels.
Le confesseur et la supérieure lui dirent qu'il falloit se dépouiller de ce désir, et éviter de paraître singulière en la mort, autant qu'en la vie. « Et bien ! dit-elle, en joignant les mains, le bon Sauveur nous viendra donc trouver ici ; aussi est-ce coutume à lui de nous prévenir de ses grâces. »
Elle se confessa, reçut le saint viatique, qui fut Tunique fois qu'elle eût communié au lit ; reçut l'Extrême- Onction avec une dévotion ardente, répondant elle-même à toutes les prières; demanda pardon aux sœurs, gagna plusieurs indulgences, et, si elle nous avoit montré en sa vie, comme les saintes vivent, elle nous fit voir en sa mort, comme elles quittent cette vie : toute cette matinée se passa selon son habitude en ferveur et en prières. L'après-dîner, elle fit supplier Monseigneur de Genève de prendre la peine de venir lui donner sa dernière bénédiction, ce qu'il fit très-volontiers; et comme il ne put la voir dans une disposition si humble, si ardente sans admiration, aussi ne put-il la quitter sans avoir
les larmes aux yeux, se recommandant à ses prières; et, elle lui répondit, baisant avec révérence sa main sacrée, par les paroles de David : « Mon bon Seigneur et mon Père, si je suis si ingrate que de perdre le souvenir de vos bontés, que mon âme soit mise en oubli : vous avez toujours été mon bon père, Dieu me fera la grâce de vous être éternellement bonne fille. »