‹ Œuvres diverses, Volume 5Chapitre 53 sur 94 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Site déoUire tes ditposHioni intérieures et meurt samtement^

Monseigneur de Genève s'éiant retiré, cette chère sœur désira de parler un peu longtemps à la déposée, qui étoit dans une griève maladie, mais que deux sœurs avoient portée en chaise à son chevet. La voyant, elle dit dans la joie de son humilité : « Béni soit mon Dieu qui comble de tant de biens mon dernier jour ! » Et lui parlant de ses dispositions intérieures, de plusieurs bonnes pensées que Dieu lui avoit départies pour le bien de quelques âmes, la chargea de diverses commissions toutes de charité et de piété. La principale fut qu'elle écrivît son dernier adieu à une grande princesse qu'elle lui nomma, et, par une simplicité de colombe, elle la pria d'envoyer son pauvre petit chapelet, avec son crucifix et une dizaine pour les âmes du purgatoire, à celte bonne princesse, la suppliant d'attacher ces petites dévotions au chevet de son lit, et que tous les soirs et les matins elle baisât les cinq plaies du crucifix, disant :

« Seigneur, accordez-moi par les mérites de vos saintes plaies, patience, pénitence et indulgence pour mon âme, délivrance et miséricorde pour les âmes du purgatoire ; » qu'elle la supplioit aussi de dire tous les jours cette dizaine, après Télévatioû du très-saint Sacrement, pour les âmes souffrantes ; et qu'elle savoit très-bien que c'est uli grand remède et très-efficace pour ces pauvres âmes ; et les trois Pater et Ave les bras en croix, en hommage et union des trois heures de l'agonie de Jésus- Christ. Puis elle ajouta : « Ecrivez bien à cette bonne princesse, qu'elle se console, qu'elle prenne tout de la main de Dieu, et qu'elle s'assure que Dieu n'a point voulu l'unir par le sacré lien du mariage à une personne qui fut éternellement séparée de sa divine et souveraine bonté. Je l'assure, de la part de^ Notre Seigneur, que l'âme du feu prince son époux est maintenant dans un terme, par l'infinie miséricorde de Dieu, à recevoir beaucoup de soulagement des prières qu'on fera pour elle. »

La déposée lui dit que, passant par le purgatoire, elle emmeneroit au ciel avec elle, l'âme pour qui elle avoit tant prié. « Hélas ! répondit-elle, avec un profond rabaissement, je serai peut-être pour plus longtemps condamnée aux flammes du purgatoire que cette âme même, pour le mauvais usage que j'ai fait des grâces de mon Dieu et de ma sainte vocation : quoi que mon Dieu fasse

de moi, ajoutoit-elle, tout sera bien fait. Les choses de l'autre monde sont si éloignées de notre connoissance, que je ne me promets rien pour l'autre vie, que de me jeter entre les bras de la miséricorde divine : elle sait pour quelle fin elle m'a créée ; qu'elle m'emploie éternellement selon sa très-sainte volonté. »

Quelques sœurs s'étant approchées afin de donner des commissions à cette chère mourante, pour des saints et saintes de leur dévotion, elle leur répondit : « Chères sœurs, j'emporte en mon âme le désir de prier pour beaucoup de personnes, lorsque mon Dieu m'aura fait miséricorde; voilà tout ce que je puis vous promettre. Que si Dieu me permet d'avoir quelque crédit en sa sainte présence, plusieurs s'en ressentiront et surtout le cher monastère où j'ai reçu tant de charité ; la charité ne meurt jamais. »

Après cela, poursuivant de parler à la déposée, elle la chargea de faire continuer les suffrages conmmufls pour les âmes du purgatoire, dans l'espérance que la divine miséricorde les accepteroif pour le soulagement de l'âme que Dieu lui avoit commise. Elle lui dit aussi les prières et les communions qu'elle désiroit qu'elle fît pour le repos de la sienne propre, la priant de souvenir la supérieure de faire certaines aumônes selon son intention. « Enfin, dit-elle, vous êtes la fidèle amie de mon cœur, je vous laisse entre les mains toutes mes petites

affaires spirituelles, n'en ayant point d'autres, grâce à ce bon Dieu qui m'accordera la faveur de vous faire connoître si je vous aime. » La déposée s'attendrissant et jetant quelques larmes : « Ah ! lui dit-^lle, me faites-vous encore ce tort de pleurer ma joie et mon bonheur ! » Elle la contraignit de lui donner sa bénédiction, après quoi, Tembrassant, elle lui dit : « Adieu, assurez-vous que nos âmes ne seront jamais séparées, moyennant Taide de Notre Seigneur. » Elle voulut encore prier Dieu avec elle, et lui fit dire les litanies du saint Sacrement. Sur quoi la déposée lui dit qu'elle pourroit peut-être encore communier le lendemain. « Oh! non, dit-elle, sinon qu'il plût à mon Dieu que j'aille boire ce vin nouveau au royaume du Père céleste! » Craignant que la déposée mala de se trouvât encore plus mal de tant demeurer debout, elle la fit remporter, lui disant que, quoi qu'il arrivât d'elle, elle la conjuroit de ne se lever point ; qu'elle étoit en parfait repos, ayant pour cette vie tout ce qu'elle désiroit. Et, l'embrassant derechef, elle lui dit : « Adieu, prenez pour vous ce que j'ai dit à notre bon Prélat ; souvenez-le quelquefois d'avoir mémoire de moi en ses saints sacrifices. »

Elle demeura le reste du jour en prières, faisant pour elle-même la recommandation de l'âme plusieurs fois, et ne perdant pas une seule minute de temps. Elle se fit préparer le cierge bénit, se fit lire la passion de Notre

Seigneur , fit derechef sa recommandation de Vàme qu'elle savoit par cœur, et, ainsi préparée, elle vérifia ce qu'elle avoit dit, qu'elle ne verroit plus d'autre jour que celui de Tétemité. Précisément à minuit, elle s'endormit en Notre Seigneur du sommeil des Saints, avec une douceur, une paix et une suavité de visage inexprimables.

On lui trouva son chapelet et son crucifix en une main et sa règle en l'autre. Lorsqu'on leva son pauvre corps, on le vit dans un si pitoyable état que chacun renouvela l'admiration de sa patience, et comme quoi elle avoit pu marcher et se soutenir, ne s'étant arrêtée que pour descendre au tombeau.

Ce fut le 26 juin 1653, âgée d'environ 80 ans, qu elle j rendit son esprit à Dieu, pleine de jours et de vertus | dont l'odeur embaumera toujours toute notre congrégation. Personne n'a connu cette vénérable sœur qui n'ait une extrême dévotion à ses yières et qui ne sente une entière confiance en ses intercessions, dont je sais que plusieurs âmes ont fait de très-douces et salutaires expériences. Ayant été si charitable en cette vie, comment | ne le seroit-elle pas dans la véritable source de la cha- | rite, où nous la croyons par la grâce de Notre Seigneur \ Jésus-Christ, qu'elle a si fidèlement servi et qui rend à chacun selon ses œuvres; il en soit béni éternellement. Amen,

VIVE JÉSUS

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