LA VIE DE NOTRE CHÈRE SOEUR
ANNE-JACQUELINE GOSTE
Première (ourière de riostilut DE LA VISITATIOxN SAINTE-MARIE D'ANNECY.
Dans la maison de Dieu, les simples serviteurs tiennent le même rang que les maîtres, et les filles de la maison ne sont point traitées plus honorablement que les servantes. De simples et de pauvres bergers eurent la première audience en la cour de Bethléem et rendirent les premiers hommages de la terre à cet enfant nouveauné qui est le roi de nos cœurs ; ils reçurent cette grande faveur, préférablement aux rois et aux princes.
La raison de cette différente manière de traiter dans la maison de Dieu et dans celle des personnes du monde vient de Fhonneur qull y a de rendre service à ce Seigneur, auquel servir c'est régner. Dans sa sainte maison,
il n'y a point de distinction entre le Juif et le Grec, le serf et le libre, Taffranchi et l'esclave ; il est également le Seigneur de tous, et, q«oique les emplois et les fonctions extérieures y paroissent différents, tous néanmoins n'y sont appliqués qu'à une même occupation intérieure : ils n'y ont tous qu'un même cœur et un même esprit, un même objet, un même amour, un même époux, une même et unique fin, à savoir de l'aimer uniquement, et de rhonorer préférablement à toutes choses. De sorte qu'il n'y a nulle différence entre les sœurs qui vivent dans sa sainte maison, que celle qui vient de la mesure différente de la donation qu'elles ont reçue de Dieu, et de la promptitude ou fidélité qu'elles ont pour répondre avec exactitude à ses grâces.
La vie de notre chère sœur Anne-Jacqueline Cosle est une excellente preuve de cette vérité. N'ayant été qu'une pauvre fille de village par sa naissance et qu'une simple bergère, occupée à conduire du bétail parmi les montagnes en sa jeunesse; qu'une pauvre servaute dans une hôtellerie d'une ville rebelle à Dieu (c'est la malheureuse Genève), durant plusieurs années de sa vie ; et ayant passé tout le reste de ses jours au service de Tlnstitut, en qualité de tourière ou de simple dontiestique externe, elle n'a pas laissé d'arriver à une très-haute perfection, et de recevoir des grâces de Notre Seigneur, qui, possible, ne cèdent à nulles autres.
Cette chère sœur a eu encore cet avantage, d'avoir été Tune des premières filles spirituelles de notre vénérable Fondateur, laquelle Notre Seigneur lui donna dans la ville de Genève même, au plus fort de ses conquêtes du Chablais et des glorieuses victoires qu'il emportoit chaque jour sur les hérétiques. Elle fut Tune des spectatrices et des témoins oculaires de ses plus illustres combats ; et ce vénérable Fondateur eut en si haute estime la simplicité et la pureté d'esprit de cette fille, que, bien qu'il fit profession publique dignorer l'art de flatter, il a pris toutefois la peine de la louer hautement en plusieurs de ses lettres.