CHAPITRE PREMIER
Oe ta naissance y de sa dévotion et de son premier emploi de berbère.
Qui voudroit prendre à la lettre ces paroles de Tapôtre saint Paul, qui dit que la coutume de Notre Seigneur n'est pas de choisir les nobles et les riches du siècle, mais ceux que le monde méprise et mésestime, et qui, élanl pauvre des biens de fortune , sont riches des trésors de la foi, pourroit autoriser son jugement par l'exemple de notre chère sœur Anne-Jacqueline Coste , de très-basse naissance dans le siècle, étant née de parents très-pauvres et inconnus au monde, entre les plus affreuses montagnes de la Savoy e, mais très-riches des véritables trésors que Dieu nous commande d'aimer, ayant conservé toujours une foi pure et vive, lorsque le poison de l'hérésie infecta Genève et les provinces voisines. Cette pureté de la foi , la crainte de Dieu et un grand désir de son saint amour, furent l'unique héritage qu'ils laissèrent i» leur fille.
Lorsqu'elle fut en âge de pouvoir commencer à faire quelque chose , elle eut remploi de conduire le bétail dans la montagne, avec d'autres filles de son âge, d'où elles ne descendoient que le dimanche pour aller à l'église de la paroisse entendre la sainte messe et rendre les devoirs de fidèles chrétiennes. Nul ne prit soin de lui enseigner les principes de la sainte foi ; elle n'en savoit que ce qu'elle en apprit les dimanches aux prônes de son curé. Mais Dieu, qui se plaît d'enseigner les ignorants et d'évangéliser les pauvres d'esprit , rendit cette petite bergère si attentive à sa parole divine, et lui inspira un si ardent désir de retenir ce qu'elle en écoutoit, qu'ayant d'ailleurs l'esprit naturellement bon et vif et la mémoire très -heureuse, elle retenoit mot à mot tout le prône du curé, et les histoires des Saints et de la sainte Ecriture, qu'il racontoit chaque dimanche, pour exhorter les paroissiens à persévérer dans la foi de leurs pères et ne se laisser point séduire aux dogmes pernicieux de la nouvelle hérésie. De retour à la montagne et conduisant son troupeau en compagnie des autres bergères, elle les interrogeoit sur les points que le curé avoit expliqués. Comme celles-ci n'en avoient rien retenu le plus ordinairement, elle le redisoit mot k mot , et le leur remettoit en mémoire, les exhortant de conserver plus soigneusement le souvenir de ces choses saintes, de la pratique desquelles dépend notre salut.
i76 AMNE-JACQUELINE COSTE.
Le curé ayant exhorté le peuple à la dévotion de la Sainte Vierge, principalement à réciter le chapelet pour honorer le mystère de Tlncarnation et toutes les autres grandeurs de la Mère de Dieu, qui sont comprises dans le salut angélique, elle fut enflammée d'un ardent désir de rendre ce devoir de piété , et d'y encourager ses compagnes. Et, parce qu'elle n'avoit point d'argent pour acheter des chapelets, ni moyen aucun d'en trouver entre les roches où elles menoient leur bétail, Tamour divin, qui est industrieux, lui inspira la pensée d'en fabriquer le mieux qu'elle pourroit pour soi et pour les autres, à quoi elle réussit heureusement. Mais, si quelqu'une des bergères mettoit en oubli de prendre son chapelet et de le porter, elle lui faisoit une sévère correction , lui disant que tout malheur lui arriveroit d'abandonner la dévotion de la Sainte Vierge. Nous lisons bien que Rebecca et Rachel ont été deux excellentes bergères, et très-riches, et qu'elles ont conduit leurs troupeaux aux champs ; mais je ne sais point si elles ont pratiqué des exercices plus saints que cette pauvfe ignorante en a fait entre les montagnes.