CHAPITRE II
B'une vue eflProyable et de queliiues autres accidents qui l'oblig^èrent à quitter cette vocation de berg^ère.
Quoique la condition de bergère, que plusieurs Saintes ont suivie, soit innocente d'elle-même, et que notre Jacqueline s'y comportât très-innocemment, néanmoins trois accidents qui lui arrivèrent et à ses compagnes, gardant leur troupeau, lui donnèrent un grand dégoût de paître les bêtes.
Le premier accident arriva la veille de la fête de saint Jean-Baptiste. Durant la nuit, cette dévote bergère et ses autres compagnes ouïrent un bruit et un tintamarre épouvantable, et ayant jeté les yeux de toutes parts pour voir d'oïl pouvoient venir ces effroyables hurlements et ces cris de toutes sortes d'animaux , elles virent au bas de la montagne que c'étoient les sorciers et les démons , transformés sous des figures de chats, de boucs, de serpents, de dragons et de toutes sortes d'animaux cruels, impurs et immondes, qui tenoient leur sabbat, où ils
faisoient d'horribles mélanges, proféroient des paroles les plus infâmes et les plus sacrilèges qui puissent être imaginées, et remplissoient Tair des blasphèmes les plus exécrables.
Les pauvres bergères, à la vue de ce hideux et terrible spectacle, furent saisies de frayeur, et plusieurs tombèrent pâmées. Jacqueline, quoique son cœur conçût plus d'exécration que nul autre de ces opérations diaboliques, eut plus de force. Elle dit à ses compagnes qu'il falloit prendre le chapelet et chanter une prière que les paysannes voisines leur avoient apprises à l'honneur de la Vierge : Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous votre cher Fils ; qu'il ait de nous miséricorde. Effet merveilleux de la foi de cette pauvre bergère ! Elle n'eut pas plutôt commencé de prier, que les esprits infortunés qui présidoient au sabbat, émus de rage contre le doux Jésus et la sacrée Vierge Marie sa mère, redoublèrent leurs blasphèmes et leurs malédictions ; et tous ceux de cette bande nocturne et malheureuse se disoient les uns aux autres, d'un langage confus, mêlé de cris, de hurlements et de sifflements horribles, qu'il falloit aller dévorer ces bergères qui ven oient troubler leur fête et leurs plaisirs par l'invocation de ces deux noms sacrés, dont le son seulement augmentoit leur tourment et leur supplice.
La dévote Anne-Jacqueline rassura ses compapes
contre les menaces des démons, comme elle Tavoit déjà fait à la vue de leurs abominables mystères ; leur disant que les démons peuvent bien menacer, mais qu'ils n'ont point de pouvoir sur les fidèles qui ont placé leur confiance en Dieu et qui se mettent sous la sauvegarde de sa sainte mère. Ainsi encouragées, elles rentrèrent dans les étables, où elles passèrent le reste de la nuit à réciter les prières qu'elles savoient, sans oser sortir ni paroître, de crainte que la troupe des ténèbres ne vînt égorger leur troupeau , si elles cessoient d'invoquer l'assistance de la Sainte Vierge.
Quoique la bonté divine ne permît point à ces monstres de dévorer ces innocentes bergères ni de leur faire aucun mal, cette vue ne laissa pas d'imprimer dans l'àme de la dévote Jacqueline une telle horreur, qu'elle n'approchoit plus de son bétail sans frémissement, au simple souvenir de l'innumérable multitude d'animaux qu'elle avoitvusen ces actions scandaleuses d'hommes, de bêtes, de femmes, tous pêle-mêle, sous des formes qu'elle ne pouvoit figurer ni expliquer.
Le jour après, qui fut celui de la fête du glorieux saint Jean , étant descendue de la montagne pour aller entendre la messe, selon sa bonne coutume, elle raconta à monsieur le curé tout ce qu'elle avoit vu, tout ce qu'elle avoit entendu et tout ce qu'elle avoit fait. Le curé admira la sagesse et la conduite de cette fille, et eut
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un pressentiment intérieur que Dieu la deslinoit à de plus grandes choses qu'à la conduite des bêtes. Il lui conseilla de quitter l'office de bergère et de suivre quelque autre vocation. Elle ouït avec soumission cette parole, se trouvant toutefois bien en peine pour Fexéculer, ne sachant en quelle] manière elle pourroit obtenir congé de. ses maîtres, dans une saison où ils avoient grand besoin de ses services ; mais Notre Seigneur, qui vouloit la retirer d'un si foible engagement, permit qu'au mois de juillet suivant la foudre tombât trois fois proche d'elle, et une fois si proche, qu'elle lui emporta la quenouille qu'elle avoità son côté. Ce second accident l'épouvanta beaucoup plus que le premier, dans l'appréhension qu'elle eut que ce fût un avertissement du ciel et un châtiment qu'elle avoit mérité, pour n'avoir pas promptement obéi à la voix de son pasteur. Le sage curé, qui étoit un personnage très-vertueux, la confirma dans le conseil qu'il lui avoit donné de quitter la montagne, l'assurant que Dieu la vouloit en des emplois plus avantageux à sa gloire.
Elle avoit un très-grand désir d'exécuter ce bon dessein. Dieu lui en donna le moyen, au commencement de l'automne suivant. Il arriva une incroyable mortalité de bétail en tout le pays, par un mal inconnu et jusqu'alors inouï , que l'on a toujours cru avoir été un maléfice et un reste du malheureux sabbat qui fut tenu
au pied de la montagne. La plupart des bêtes, et principalement les boucs et les chèvies, frappoient des cornes et des pieds , comme enragées et furieuses, de sorte que personne ne pouvoit les approcher pour tâcher de leur donner quelque soulagement , sans se mettre en péril de la vie* : et ces pauvres animaux , après avoir fait plusieurs tours en rond, tomboient roides morts, sans qu'il fût possible de trouver aucun remède pour arrêter cette mortalité. On crut même que les démons entroient dans les corps de ces bêtes, principalement des boucs, et que, de même que Jésus-Christ permit à ces malheureux esprits d'entrer dans une troupe de pourceaux et de les précipiter dans la mer, ainsi, pour punir les péchés horribles que les hommes commettoient en ces pays , principalement depuis que Thérésie y avoit établi son empire. Dieu pouvoit avoir permis aux démons de s'emparer de ce bétail , et de le faire mourir, pour punir en la mortalité des bêtes , la brutalité et la malice des hommes.
Ce sentiment préoccupa fort les esprits. Afin de contenter les peuples, Monsieur le curé de la paroisse fut obligé de faire plusieurs processions autour de la montagne et de faire des exorcismes et conjurations pour en chasser les démons : ce qui réussit très-heureusement, parce que la mortalité cessa , les démons ayant été contraints de céder, et d'obéir à la puissance de l'Église.
ANNE-JACOUELINE COSTE.
Cependant , comme une prodigieuse quantité de bétail mourut, il y eut plusieurs bergères qui manquèrent d'emploi , ce qui facilita la permission que notre Jacqueline demanda à ses maîtres, quoiqu'elle eût peine de l'obtenir, à cause de sa fidélité et du soin non pareil qu'elle avoit de sa bergerie.