‹ Œuvres diverses, Volume 5Chapitre 57 sur 94 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Comme par la fraude d'une amie elle fut engagée à servir dam Cknève , et du soin qu'elle eut d'y oonierver la pureté de sa foi.

C'est sans doute une rare merveille de pouvoir vivre bon en la compagnie des méchants et de conserver son innocence sans tache parmi la dépravation et les mauvais exemples des impies ; mais il est encore vrai que la bonté divine a pris plaisir de faire Télection et le choix de quelques âmes privilégiées qui ont porté et conservé la pureté de leur cœur parmi les pécheurs, et au milieu des villes abandonnées à l'infamie de toutes les passions, pour faire connoître que, si le soleil a le pouvoir de porter ses rayons sur les boues et sur les lieux infects et puants sans contracter aucune impression de leur saleté ni de leur mauvaise odeur, k plus forte raison le soleil de justice a la puissance de répandre les rayons sur les

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cœurs au milieu des villes scandaleuses, et de conserver la grâce de son saint amour en de certaines âmes d'éli(e sans que leur piété soit altérée par le commerce des vices.

L'histoire sainte nous représente ce miracle delà grâce de Dieu en la personne de Loth, et nous pouvons en alléguer aussi pour exemple la piété de notre sœur Anne- Jacqueline.

La pieuse fille s'adressa à une personne qu'elle croyoit son amie fidèle et sincère ; et lui ayant dit simplement qu'elle voudroit bien trouver le moyen de quitter là montagne et d'aller servir dans la ville, cette femme, qui avoit des connoissances dans Genève, engagea frauduleusement notre pauvre Jacqueline au milieu des ennemis de l'Eglise catholique, pour y servir en qualité de servante de peine, en la maison d'un riche hérétique. Jacqueline nevouloit demeurer dans la ville, que pour avoir de plus fréquentes occasions d'approcher des sacrements et chercher des voies plus assurées pour apprendre à aimer Dieu ; elle se trouva bien surprise de se voir obligée d'aller demeurer en un lieu où l'usage en est absolument interdit, et où le culte de la vraie religiou passe pour superstition.

Elle fit son possible pour rétracter sa parole ; mais cette femme qui l'avoit malheureusement vendue, abusant de sa simplicité, lui déclara que, si elle ne se dis-

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posoit d'y aller de gré à gré, elle Fy feroit bien venir par force ; qu'il ne falloit pas ainsi se jouer des personnes de condition : qu'elle Tavoit logée à son instance dans l'une des meilleures maisons du pays, et qu'elle lui avoit donné commission de lui faire trouver condition dans la ville, sans lui nommer aucune en particulier ni excepter du nombre de celle de Genève.

Ces menaces eurent quelque effet sur son esprit. La main de Dieu qui ménageoit tout ce dessein par des ressorts invisibles, la conduisit, comme le bon Loth, au milieu de cette Sodome, pour y faire les saintes actions que nous décrirons en la suite de sa vie. Si bien, il est vrai, que celui qui cherche et qui aime le péril y périra; cette malédiction toutefois ne tombe point sur les âmes timorées, qui, ne cherchant point le péril, s'y trouvent engagées par la seule fraude et malice d'autrui. Loin de les abandonner, la bonté de Dieu leur tend la main favorable dans les pas les plus glissants, et les protège au milieu des précipices, comme le jeune Joseph vendu par ses frères.

La bonne fille eut recours à la Sainte Vierge, qui étoit son refuge ordinaire en toutes ses nécessités, la suppliant qu'eu égard à la violence et à la contrainte qui lui étoient faites, et au grand désir qu'elle avoit de mourir plutôt mille fois que de manquer de fidélité à Dieu et à la sainte Eglise, il lui plût de lui obtenir de son Fils, par ses toutes

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puissantes intercessions, la grâce de persévérer toujours constamment en la pureté de notre sainte foi.

Le maître de la maison étoit l'un des plus riches de la ville de Genève, mais l'un des plus ardents en Thérésie et des plus animés de ce faux zèle, qui, sous prétexte de la religion, a coutume de faire de plus cruels outrages aux membres de Jésus-Christ.

11 étoit puissant, et, ayant remarqué les bonnes qualités de cette servante fidèle et adroite à merveilles, et qui prenoit un soin non pareil du ménage et si heureux que tout abondoit entre ses mains, de sorte que, sans rien diminuer de leur ordinaire, il se trouvoit qu'ils faisoient beaucoup moins de dépenses ; il délibéra avec sa femme, non moins obstinée que lui, de tenter toutes les voies imaginables pour attirer à leur malheureuse secte notre bonne Jacqueline.

Ils firent venir des ministres pour la prévenir par leurs discours captieux, et Dieu, qui ne choisit que des pécheurs et des paysans pour confondre des philosophes, confondit les ministres de Satan par la bouche de celle servante : elle demeura ferme et constante, et ils ne purent résister à la sagesse et à l'esprit divin qui parloit en elle.

Ses maîtres ne pouvant rien sur son cœur par la voie de la dispute, y ajoutèrent des promesses et des offres avantageuses pour l'établissement de sa fortune, lui pro-

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lestant qu'elle ne seroit plus considérée comme une servante de peine, mais comme la première intendante de leur maison, qui auroit le gouvernement de tous leurs biens et disposeroit .en tout selon sa volonté : et que, sans être occupée -désormais à la grosse besogne, elle n'auroit d'autre chose à faire qu'à prendre le soin d'élever leurs enfants et d'ordonner ce qu'elle jugeroit à propos aux autres domestiques, que, si elle avoit la pensée de se marier, ils lui irouveroient le parti le plus avantageux qu'elle pourroit souhaiter, et lui donneroient une grosse dot; qu'ils ne la chériroient pas moins que si elle étoit leur propre fille ou leur proche parente, et, pour reconnoissance de tous ces témoignages d'affection, ils ne désiroient autre chose que de lui voir renoncer à la superstition et à l'idolâtrie des papistes.

Mais, bien loin que cette fidèle servante laissât pervertir son cœur à ces trompeuses séductions, elle les rebuta, comme des sifflements du serpent infernal et des rugissements du lion furieux qui rôde incessamment, cherchant quelqu'un qu'il puisse surprendre et dévorer.

Elle leur ferma l'oreille et pria son maître et sa maîtresse de la laisser libre dans sa créance, qui étoit l'unique héritage qu'elle avoit reçu de ses pères : qu'ils lui avoient promis, lorsqu'elle vint à leur service, qu'elle ne seroit point inquiétée sur le point de la religion ; et que, s'ils continuoient à la troubler delà sorte sur les

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matières de la foi, pour la conservation de laquelle elle étoit disposée à perdre la vie, elle leur demandoit la permission de sortir de leur maison ; leur déclarant qu'elle étoit à la vérité leur servante, mais qu'elle étoit servante de Dieu premièrement.

Et ce ne furent point de simples paroles qui firent paroître la fidélité de son cœur au service de Dieu et de la sainte Eglise son épouse ; les effets en rendirent le témoignage. La bonne fille, pour se fortifier contre ces attaques continuelles de Tennemi de tout bien, apportait un tel soin, au milieu d'une ville hérétique, à s'acquitter du devoir d'une bonne chrétienne, qu'elle ne manqua aucun jour de fête ni de dimanche d'ouïr la sainte messe en l'église parochiale de Sacconay, éloignée seulement d'une demi-lieue de Genève ; ménageant ses petites affaires avec une si admirable prévoyance, et Notre Seigneur bénissant si visiblement sa piété, que les services qu'elle devoit rendre a la maison n'en étoient nullement interrompus. Sa besogne étoit toujours si bien faite et si à propos, que son maître et sa maîtresse, auxquels cette dévotion déplaisoit infiniment, ne pouvoienl trouver aucun sujet pour s'en plaindre ni pour trouver à y redire.

Cependant, comme ils continuèrent à la persécuter, et quoiqu'elle sentît son cœur toujours plus affermi, ayant ouï prêcher de même qu'il faut avoir une entière confiance

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en la bonté de Dieu, il faut aussi vivre dans une continuelle défiance de nous-mêmes et fuir les occasions lorsqu'elles sont violentes, elle résolut de sortir de cette maison le terme de ses services expiré.

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