‹ Œuvres diverses, Volume 5Chapitre 58 sur 94 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Z^et moUff qui l'obligèrent de servir dam une hdtelierie de ' Genève ; le bonheur qu'elle eut d'y voir notre vénérable FcnmUteur en la célèbre dispute qu'il eut aveo le ministre La Ftye.

Notre sœur Anne-Jacqueline, se voyant libre du service importun de ses premiers maîtres, fut inspirée d'aller servir dans une hôtellerie de la ville de Genève. Deux motifs lui firent prendre cette résolution.

Le premier fut qu'elle s'imagina que dans un logis où tout le monde aborde, elle auroit de plus fréquentes commodités de voir des catholiques et principalement des religieux et des prêtres, qui sont obligés de passer par Genève assez fréquemment pour diverses affaires, et qu'elle ménageroit alors le temps et les occasions de leur parler de l'état de sa conscience et recevoir leurs avis, et se confesser toutes les fois qu'elle trouveroit le moment opportun.

Le second fut l'espérance de rendre quelîjue service aux catholiques, et principalement aux prêtres et aux

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religieux qui, en ces temps-là, n'entroient jamais dans Genève sans péril, et n'en sortoient guère sans y avoir souffert quelque outrage.

Ces deux motifs lui réussirent si heureusement, que nous pouvons dire que son séjour dans ce logis de Genève a été le fondement de son unique bonheur, puisqu'elle y eut l'avantage d'être la spectatrice des plus illustres combats de notre vénérable Père, dans sa guerre immortelle à l'hérésie, et qu'elle eut l'honneur d'être dès lors sa fille spirituelle et, par une faveur singulière et trèsrare, de recevoir la sainte Communion de sa bénite main dans la ville même de Genève, en la manière que nous allons décrire par une petite digression que nous prions le lecteur de ne désagréer pas.

Le seigneur d'Auvilly, personnage illustre par sa naissance, étoit alors le plus ferme appui de l'hérésie dans le pays de Chablais ; homme non moins considérable par sa doctrine que par son autorité, pour s'être occupé, l'espace de plus de vingt ans, à l'étude des controverses, avec une telle application qu'il est estimé le mieux versé de son siècle en cette matière, et ne céder à aucun ministre en sublimité et en intelligence. Il eut le bonheur. Tan 1594, ■ d'assister, dans Annecy, à la première prédication que notre vénérable Fondateur (qui n'étoit encore que diacre) fit en public, par le commandement de Mgr de Granier, évêque de Genève, le jour de l'octave

du Corps de Dieu. Ce nouvel évangéliste, qui devoit être bientôt un grand apôtre, prêcha si divinement, et prouva par des témoignages si clairs de TEcriture et des livres, et avec des raisons si solides et si convaincantes, la réelle présence du corps de Notre Seigneur Jésus-Christ en rEucharistie, que M.d'Auvilly, dont jusqu'alors l'esprit avoif été rebelle à la lumière céleste et le cœur obstiné dans Terreur, ressentit les atteintes de Tamour sacré et ne fut pas insensible à ces premières touches de rinspiration divine. Il commença d'ouvrir les yeux; il douta de rinsiabilité de la cène ministrale et fantastique; il en vit les principes si ruineux, il en remarqua les conclusions si mal appuyées et si fortement combattues.

Et Dieu qui ménageoit par les attraits de sa grâce la conversion d'une personne de cette qualité, dont Texemple devoit servir si utilement pour la réduction de toutes les autres, lui fit la miséricorde qu'après s'être éclaire! de tous ses doutes par un grand nombre de conférences qu1l eut avec ce grand apôtre du Chablais, et parles doctes et divines prédications qu'il lui entendoit faire tous les jours dans Tonon, oii il poussoit à bout les ministres, il se rendit à la vérité l'an 1596, abjura solennellement l'hérésie, et fut depuis un défenseur de l'Eglise aussi intrépide et aussi courageux qu'il en avoit été animé et persécuteur.

Cette convei^sion remplit de consolation tous les fidèles.

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Le Pape même fit Thonneur au sieur d'Auvilly de lui témoigner, par un bref, la joie de toute TEglise ; mais elle mit la synagogue de Satan dans une consternation générale, et couvrit d'une horrible confusion l'esprit de tous les ministres. Ils firent semer le bruit que le sieur d'Auvilly s'étoit laissé séduire par les enchantements du prévôt de Sales, qu'ils faisoient passer parmi eux pour un sorcier. Tâchant de soutenir en quelque manière leur réputation agonisante , l'un d'eux , le ministre La Paye qui, après l'hérésiarque Théodore de Bèze, tenoit le haut du pavé dans Genève, fit publier qu'il viendroit prochainement dans Tonon ruiner cet imposteur et le convaincre en dispute publique et réglée, et qu'il feroit connoître plus clair que le jour au sieur d'Auvilly, qu'il s'étoit laissé surprendre et séduire par les sophismes et par les sortilèges du magicien François de Sales.

L'homme de Dieu ne reçut jamais une plus agréable nouvelle, espérant que la dispute seroit avantageuse à l'Église. Il attendit de pied ferme ce Goliath, qui ne portoit rien moins dans le cœur que ce qu'il avoit dans la bouche et dont il se vantoit avec tant d'ostentation , pour amuser les peuples par ses fanfaronnades.

Plusieurs semaines s'écoulèrent sans que le ministre parût. Le sieur d'Auvilly, comme le plus intéressé, voulant démontrer à toute l'Europe qu'il n'avoit rien fait

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légèrement, et que sa conversion, pour être un changement, n'étoit point un témoignage d'inconstance et de légèreté , mais un mouvement sacré de la grâce et un effet de la maturité de son jugement, estima qu'il y alloit de son honneur d'obliger le ministre à tenir parole. 11 se rendit trois fois dans Genève , provoquant le ministre et le sommant de comparoître , s'il ne vouloit passer pour un lâche et pour un affronteur. Mais il n'y eut moyen d'attirer hors de sa tanière ce vieux loup : par des remises continuelles et des évasions ridicules et impertinentes, il ne tâchoit que d'éluder la rencontre.

Alors le serviteur de Dieu forma un dessein aussi généreux qu'il étoit périlleux pour sa personne et que le succès en fut glorieux pour l'Église. Mettant toute sa confiance en Dieu et en la justice et en la sainteté delà cause qu'il défendoit, il proposa au sieur d'Auvilly d'aller attaquer le ministre dans son propre fort et lui porter la dispute au sein même de Genève. Il eut le courage de l'exécuter comme il l'avoit proposé ; et cet acte donna le coup mortel à l'hérésie dans Tonon , parce que tous les principaux hérétiques de la ville , aytnt été conviés pour être les témoins de la dispute, ils le furent aussi de la confusion de leur prédicant.

L'action fut l'une des plus illustres que l'on verra jamais. Le serviteur de Dieu s'étant offert pour souffrir le martyre, si l'occasion s'en présentoit, entra dans

Genève avec cette nombreuse compagnie, qni étoit composée de catholiques et d'un nombre beaucoup plus grand d'hérétiques. Le seigneur d'Auvilly alla sommer le ministre de comparoître , ou de passer pour le plus infâme de tous les hommes et convaincu par défaut, sans pouvoir colorer sa honte du moindre prétexte, puisque celui qu'il avoit menacé avec tant de bravades de venir confondre dans Tonon venoit le provoquer dans Genève.

Il fut impossible au ministre de plus trouver aucun détour, à moins que d'abandonner entièrement le parti et confesser publiquement l'injustice et la foiblesse de sa cause : quelque délai qu'il voulût encore tirer, il fallut comparoître, combattre et être confondu : la dispute fut publique et solennelle, au milieu de la place du Moulard.

Le serviteur de Dieu , pour témoigner qu'il ne prétendoit point d'user d'aucune fraude ni surprise, et pour lever toute occasion de pouvoir dire qu'il étoit venu préparé, offrit à son adversaire le choix des matières de la controverse.

La dispute dura plus de trois heures, presque sur toutes les matières contestées entre les hérétiques et les catholiques, et principalement de l'unité de l'Église, de la réalité du corps de Jésus-Christ en l'Eucharistie , de la vérité et sainteté ineffable du sacrifice de la messe, du mérite des bonnes œuvres et du purgatoire : et sur tous

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ces points le ministre fut convaincu si entièrement que, n'ayant plus de réponse à rendre aux arguments invincibles du serviteur de Dieu , il le paya d'injures et de menaces, le nommant un sophiste, un enchanteur et un faux prophète, qui séduisoit les peuples par les artifices d'une éloquence captieuse et mondaine. Mais le seigneur d'Auvilly et ceux qui l'accompagnoient , jugeant du succès de la dispute , avec des yeux plus équitables, reprochèrent au ministre son ignorance , sa honte et sa mauvaise foi, d'enseigner aux peuples une doctrine qu'il savoit bien dans sa conscience être fausse et insoutenable. Le fruit de cette conférence fut l'ignominie du ministre, le triomphe de la vérité, la disposition prochaine à la conversion des Tononois qui furent présents et qui peu de temps après abjurèrent l'hérésie.

Depuis la révolte générale de cette Babylone rebelle à Dieu et aux hommes, on peut dire que personne n'y entreprit jamais une action plus sainte et plus glorieuse. Ce ne fut pas sans un miracle visible que ceux de Genève ne massacrèrent point celui qui avoit eu la générosité plus qu'héroïque d'élever le trophée de l'Église romaine sur le trône même de l'impiété calviniste.

Cette rencontre célèbre fut la première en laquelle notre bonne sœur Jacqueline eut le bonheur (le voir notre vénérable Fondateur; ce fut en ces heureux moments qu'elle reçut la première inspiration et le très-

ardent désir d'être sa fille spirituelle. Elle ne resta pas seulement la spectatrice des combats du Bienheureux, mais elle devint sa coadjutrice. Du moins , par les mémoires que notre très-digne mère De Chantai nous a laissés de la conduite de Dieu sur cette tourrère , qui étoit alors servante dans le logis de YÉcu de France, à Genève, nous apprenons qu'elle fut Tune des premières qui accoururent au bruit de la dispute, et que, dès le premier regard qu'elle jeta sur le visage céleste de notre vénérable Fondateur, Dieu lui fit connoître intérteurement que c'étoit son serviteur fidèle, sous la direction duquel elle devoit remettre la conduite de son âme, et dont il lui ordonnoit de suivre les avis pour arriver à la perfection de son saint amour.

La bonne sœur répondit suavement à cette vocation sacrée. Elle commença dès lors à prendre intérêt pour la gloire de celui que l'inspiration lui avoit destiné pour directeur, parce que ce n'étoit point une autre gloire que celle de Dieu même. A mesure que la dispute étoit poussée avec plus de chaleur, elle levoit le cœur, les yeux et les mains au ciel, conjurant l'éternelle bonté de soutenir la justïfee et la sainteté de sa cause pour la gloire de son nom , de crainte qu'il ne fût dit parmi les gentils, où est le Dieu duquel ils se glorifient d'être les serviteurs ?

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