‹ Œuvres diverses, Volume 5Chapitre 59 sur 94 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

9« bonhevr «fu'elle eut de se conf ester à notre vénérable Condateur et de oonununier de ta bénite main dans Genève mêak"^, lorsqu'il j alla pour conférer aveo l'hérésiarque Bèze par l'ordre du pape Clément VXXZ.

Dès que la conférence fut finie, Thomme de Dieu étant sorti de Genève, pour ne mettre point en péril un grand nombre de personnes de condition qui lui avoienl fait compagnie , les oracles sacrés que Jacqueline avoit ouïs de sa bouche et la douceur et modestie de son visage angélique, jointe à Finspiration secrète qu'elle avoit reçue d'en haut, lui laissèrent un ardent désir de trouver quelque occasion de pouvoir parler à cet homme, qui poiioit la sainteté sur ses lèvres et qui la gravoit dans les cœurs par la force de ses discours.

Notre Seigneur, qui a promis de' faire la volonté de ceux qui le craignent , accomplit peu de mois après le désir de celle qui Taimoit, dans une occurrence qui doit consacrer éternellement à la mémoire de la postérité le xèle du serviteur de Dieu pour la foi, son ardente cha-

rite pour le prochain et son obéissance aveugle au Saint- Siège apostolique, au péril même très-évident de sa propre vie.

L'an 1596, la nuit de la Nativité., ce grand apôtre du Chablais, nonobstant les oppositions, les menaces de mort et les imprécations que les hérétiques vomissoient contre sa personne , rétablit dans Tonon avec une grande pompe le sacrifice de la messe, qui depuis plus de 70 ans n'y avoit été célébrée , et, par le rétablissement de ce sacrifice auguste et non sanglant, il donna la dernière et la plus sanglante plaie à Thérésie. Après le glorieux triomphe qu'il remporta sur ce ministre de Genève, pour accomplir le trophée de sa gloire, il fallut encore qu1l eût l'honneur de confondre leur hérésiarque. Il en eut bientôt l'occasion, ayant reçu par un bref du pape Clément VIII l'ordre de se transporter dans la Genève pour y conférer avec Bèze, et par la sagesse et la prudence , qui lui étoit divinement infuse, tenter la conversion de ce malheureux, dont la doctrine pernicieuse et l'exemple scandaleux entraînoient un si grand nombre d'esprits abusés dans le précipice.

Ce n'est pas ici le lieu de rapporter ce qui se passa dans les trois conférences que notre vénérable Fondateur eut avec le misérable hérésiarque. Ceux qui ont écrit sa vie n'ont point mis en oubli les sanglots qu'il tira de ce

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cœur malheureux, sanglots qui ne furent que les tristes interprètes de l'agitation de son esprit , et qui au lieu d'être les ténaoignages de sa conversion, devinrent les funestes préludes de son désespoir et les marques de sa réprobation éternelle.

Je dois ici raconter seulement ce qui a du rapport avec la vie de notre bonne sœur Anne-Jacqueline , et dire qu'en cette heureuse occurrence Dieu lui fit la grâce de pouvoir parler à notre vénérable Fondateur.

Ce grand apôtre, que d'un c^té la justice de Dieu conduisoit dans Genève, pour la conviction et condamnation d'un impie, et que de l'autre côté sa bonté y envoyoit pour la consolation de sa fidèle servante , vint descendre au logis où notre sœur Anne-Jacqueline servoit. Elle le connut d'abord , et la joie de son cœur fut d'autant plus grande que ce jour- là étoit la troisième fête de Pâques, jour solennel dans l'Église, et qu'elle a compté depuis pour le plus heureux de sa vie.

L'homme de Dieu étoit accompagné de M. Antoine Favre , alors sénateur, et depuis premier président du souverain sénat de Savoie , célèbre par ses admirables écrits, et du sieur Georges-Rolland. Ayant demandé une chambre pour se reposer, suivant la coutume du pays, la bonne Jacqueline prit cette occasion , et , feignant d'aller seulement lui rendre les services ordinaires que Ton rend dans les hôtelleries, elle lui dit avec un profond

soupir : « Hélas ! Monsieur, il y a longtemps que je demande la grâce à Notre Seigneur de pouvoir vous parler ; dès le moment que j'eus le bien de vous voir disputer contre le ministre et le convaincre dans 1^ place du Moulard , Dieu me dit incessamment , dans le profond de mon cœur, que c'est de votre charité que je dois apprendre le chemin qu'il veut que je suive pour le servir et pour me sauver. Soyez-vous le bienvenu , Monsieur, et faites-moi la grâce de me dire ce que je dois faire pour bien sei'vir Dieu et pour faire sa sainte volonté. » Elle ajouta : « Ne craignez point , Monsieur , je suis catholique par la grâce de Dieu ; toute ma vie je Tai été, et je veux l'être encore jusqu'à ma mort. » Notre vénérable Fondateur, qui avoit reçu le don de discernement des esprits , n'eut point de peine à connoître la sincérité de cette bonne âme. Il remercia Notre Seigneur qui lui faisoit rencontrer une fille de Jérusalem , dans le propre sein de Babylone; il s'informa de l'état de sa conduite et voulut savoir par quelle aventure, ou, pour parler plus chrétiennement, par quelle disposition de la divine Providence elle se trouvoit engagée dans Genève. Elle lui raconta fidèlement sa vie , en suite de quoi elle le pria de lui faire la grâce de l'ouïr en confession , en laquelle elle ouvrit son âme toute nue, suppliant ce sage directeur de lui dire la méthode qu'elle devoit suivre pour servir fidèlement Notre Seigneur. Le serviteur de

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Dieu admira la candeur, rinnocence et la simplicité de cette humble pénitente qui paroissoit dans Genève comme un beau lis dans les épines ; il confirma son bon cœur dans le dessein de mourir plutôt mille fois que de renoncer à la foi; et, lui ayant donné l'absolution sacramentelle, il lui demanda si elle ne désiroit pas de recevoir la sainte communion. A quoi elle répondit : « Hélas! Monsieur, ce seroit bien ma consolation tout entière, mais comment puis-je espérer ce bonheur, puisqu'il ne vous est pas permis de dire la messe dans Genève? » La bonne fille s'imaginoit qu'il falloit nécessairement entendre la messe pour être en disposition de participer à ces divins mystères , et ne savoit pas encore que notre vénérable Fondateur portoit le saint Sacrement dans une boîte d'argent pendue à son col , pour communier les malades durant les deux premières années de sa mission du Chablais. L'exercice public de la religion catholique n'étant permis en aucun endroit de la province, à h réserve de la forteresse des Allinges. Il fit entendre k cette fidèle servante qu'elle pouvoit recevoir la sainte communion. Ayant tiré la petite boite en laquelle étoit renfermé son trésor, il lui montra le très-saint Sacrement, qu'elle adora et qu'elle reçut avec une consolation indicible de son âme.

Deux circonstances doivent finir cette narration. La première, que ceux qni accompagnoient notre vénérable

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Fondateur, étant aloi*s par la ville , lui se trou voit seul avec Jacqueline, ainsi que Notre Seigneur qui discourut très-longtemps des choses du ciel avec la Samaritaine, pendant que ses apôtres étoient dans la ville. Cette bonne fille se persuadant qu'il ne pouyoit lui donner la communion si quelque clerc ne Tassistoit, lui dit simplement : « Eh! Monsieur, vous n'avez point ici de clerc, comment pourrez -vous faire?» Notre vénérable Fondateur lui dit avec un doux et affable sourire : « Ma fille, n'en soyez pas en peine ; mon bon ange, qui est ici entre vous et moi , et le vôtre pareillement , qui est présent à votre côté , nous serviront de clercs ; aussi bien est-ce Tofflce des anges d'assister autour de la sainte table. » Et, dès ce moment, les deux anges tutélaires de ces deux grandes âmes eurent des intelligences et des communications toutes particulièi*es pour la direction de Tune et de Fautre, comme il paraîtra plus amplement dans la suite de cette histoire.

La seconde circonstance, c'est que le serviteur de Dieu rompit une particule de l'hostie pour la communier, lui ayant expliqué comme quoi le corps de Notre Seigneur est tout entier également sous la moindre particule que dans l'hostie tout entière. Elle remarqua qu'il portoit encore cinq hosties consacrées, et il lui dit: « Ma fille, je suis obligé de vous donner seulement cette particule, sous laquelle vous nç recevrez rien moins

que sous le tout, puisque votre Créateur et Rédempteur y est contenu réellement, avec tous ses trésors et tous les mérites de sa sainte passion, et Je réserve les autres hosties , parce que cinq bons catholiques qui sont comme vous bien fidèles à Notre Seigneur dans Genève, attendent que je leur donne la sainte communion, ce que je ferai avec Taide de Dieu avant que de sortir de la ville. »

On auroit peine de dire ce qui fut le plus merveilleux en cette rencontre, ou la suavité intérieure, ou le péril,ou le courage de ce serviteur de Dieu , ou la protection de Notre Seigneur en Texécution d'une action si sainte et si hasardeuse. Le Bienheureux reçut indubitablement des consolations et suavités intérieures indicibles, nonseulement d'avoir trouvé dans Genève une âme si candide et si agréable à Dieu, mais encore d'avoir l'honneur d'y porter sur son cœur le Roi de majesté en l'adorable Sacrement, et il a avoué depuis à notre très-digne mère De Chantai , qu'il disoit alors à son Dieu , avec une grande ferveur d'esprit : « Dominez , Seigneur , au milieu de vos ennemis. »

En vérité, si le disciple bien-aimé reposant sur la poitrine de son divin Maître, la nuit de la cène, y apprit tous les secrets et tous les martyrs de l'amour céleste, qui pourroit exprimer les suavités amoureuses et la pureté des lumières que notre doux Sauveur, reposant

dans ce sacrement de Tamour, qui est aussi le mystère de la foi, Tappui de nos espérances et le gage de la gloire, répandoit dans le cœur bien-aimé de ce nouvel évangéliste, dont la très-virginale poitrine lui servoit tout à la fois de temple, d'autel et de tabernacle.

Pour conclusion de cette première conférence, notre vénérable Fondateur, ayant vu le fond solide de la piété de cette bonne âme, lui conseilla de demeurer encore dans rhôtellerie, persuadé intérieurement qu'elle y rendroit de très-grands services aux catholiques, et qu'elle y feroit de grandes choses pour la gloire de Dieu, comme il arriva et comme je le raconterai dans la suite.

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