‹ Œuvres diverses, Volume 5Chapitre 60 sur 94 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Bile atfUte mu triomphe d'Aonemassef lorsque le g^rand Françok de Salet y plante la oroiz folennellemeiit; die y re^U la Minte Commanion de aa main et fortifie en la fol plufieurt de Kf compagnes dans Genève.

Le grand François de Sales ayant rétabli le saint Sacrifice de la messe dans Tonon, sur la fin de l'année 1596, et ayant commencé de faire toutes les fonctions cléricales dans Téglise de Sainl-Hippolyte, estima qu'il étoit temps de faire paroître au dehors Tétendard de la sainte croix. Il ne pouvoit consentir que ce signe de salut restât davantage enfermé dans les murailles d'une seule église ; et, puisque le Sauveur avoit voulu souffrir en un lieu public et sur une montagne à la vue de tout le monde, il résolut de porter la croix à tous les regards et delà rétablir en tous les lieux où elle avoit été abattue par la fureur des hérétiques.

Après avoir concerté ce pieux dessein et reçu Tordre nécessaire de Mgr de Granier, son évêque, il fit rassem-

bler tous ceux qu'il avoit convertis, et, leur ayant fait une exhortation, il leur déclara que les oraisons de quarante heures étant consacrées a Annemasse, il avoii jugé à propos de les y conduire en procession, et qu'il falloit y porter et planter la sainte Croix à la vue de Genève, pour faire connoître à ces impies que ce signe est un objet de nos adorations, parce que le Sauveur qui Ta sanctifié par sa naort est la vertu et la sagesse des justes.

Il faut laisser aux historiens de décrire les circonstances de ce triomphe et la honte qu'en reçut la malheureuse Genève, où les ministres en crevoient de rage et de dépit. Je dois seulement dire que la curiosité ayant obligé plusieurs de ceux de Genève d'aller voir cette solennité, la seule piété y attira la bonne Anne-Jacqueline. Elle y vit son angélique directeur et put lui rendre compte de l'état de sa conscience. Elle reçut aussi la sainte communion de sa bénite main, et ayant été confirmée par ses avis salutaires de persévérer constamment dans la foi, elle s'en retourna accomplir dans Genève les saintes actions auxquelles la divine Providence l'avoit destinée.

Plusieurs pauvres filles catholiques de la campagne avoient été, comme elle, contraintes de servir les hérétiques, lesquels ne mettoient rien en oubli pour les séduire à leurs erreurs, les y attirant et par la flatterie et par de captieux discours, et par de gros gages et par d'avantageuses promesses ; le zèle de notre sœur Jacque-

line eut bien à quoi s'employer, voyant le péril de ses compagnes.

Elle observoit les temps et les lieux opportuns pour les entretenir, et alors elle les fortifioit, leur assurant que les ministres ne leur racontoient que des impostures, et qu'elle-même souvent les avoit confondus, quoiqu'elle ne fût qu'une pauvre villageoise et ignorante. C'étoit l'exercice charitable de notre sœur Jacqueline; il fut agréable à Dieu et utile pour le salut du prochain; car elle empêcha plusieurs de ses compagnes d'avaler le poison de l'hérésie et de périr éternellement.

Cependant elle jouissoit d'une grande tranquillité, étant convenue avec ses maîtres qu'elle ne seroit point troublée ni inquiétée sur le point de la religion, promesse qu'ils lui gardèrent inviolablement.

Elle se levoit devant le jour, l'hiver et l'été, pour faire sa besogne, et, dès la pointe du jour, alloit à l'église, dérobant les heures de son sommeil pour faire son devoir de bonne chrétienne. Notre Seigneur l'assîstoit si visiblement, qu'il sembloit lui avoir donné les bénédictions du patriarche Joseph, aussi bien que sa fidélité, dans la maison de Pharaon.

Tout prospéroit entre les mains de cette servante, de sorte que son maître et sa maîtresse l'aimoiént uniquement et ne craignoient rien tant que de la perdre. Ils lui laissoient une si entière liberté de vaquer à ses exer-

cices, et, de son côté, elle savoit ménager si adroitement le temps pour aller entendre la messe en la paroisse de Sacconnex ou d'Annemasse, les jours de fêtes et de dimanches, qu'en l'espace de quinze ans entiers, qu'elle demeura dans Genève, elle ne naanqua aucun des jours commandés par TEglise d'y assister, et les jours de fêtes solennelles et principalement de la Sainte Vierge ; et, tous les mois une fois, elle ne manqua non plus de se confesser et communier, pour fortifier son cœur par cet épithème sacré contre le poison de l'hérésie, dont elle étoit environnée et dont elle respiroit l'air incessamment sans pourtant en être infectée.

Elle fut encore religieuse à observer exactement les jeûnes et les abstinences ordonnées par la sainte Eglise ; et durant l'espace de ces quinze ans, elle ne mangea jamais de viandes prohibées, les vendredis et samedis, ni les jours de quatre-temps et du carême qu'elle jeûnoit rigoureusement, comme aussi les avents, pour se préparer par le jeûne et par l'oraison à célébrer plus saintement la naissance de notre Sauveur. En vérité, si c'est une espèce de miracle d'être bon parmi les méchants, autant que de marcher sur les charbons ardents sans se brûler, et de vivre continuellement au milieu de la fumée sans se noircir, cette chère sœur mérite une haute louange d'avoir persévéré dans une si pure innocence parmi ces impies.

Page 1